mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur - La force du vivant "

Le sociologue veut comprendre le monde, le troubadour le raconter...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et travaille mieux. 
On manage sa vie comme celle des organisations : toute la question est celle de raisons d'être, de l'être là et du lien social. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture et de la posture.
Patron, président, manager, décideur, collaborateurs et toute personne, ce blog est pour vous. C'est une bibliothèque thématique de ressourcement. Ma raison d'être est de vous accompagner.
Vous trouvez ici des indications, des analyses, des ressources sur le managementdes principes de fond, des postures, et des leviers pour mieux faire. Pour mieux voir l'impact des évolutions de notre société, et voir autrement la vie au travail.
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mardi 18 juin 2019

Cercles vicieux et triangle dramatique dans les phénomènes sociaux

Le psychiatre québécois Eric Berne (ou Léonard Bernstein de son vrai nom) a fait une description bien utile des rôles (relationnels), et des jeux de rôles qui s'organisent en sociétés. L'enfant joueur ou espiègle, fort de sa faiblesse, ou séducteur par sa victimisation, séduit et/ou agace l'adulte. Qu’il soit sérieux, prévenant, organisateur, innovant ou transgresseur, il s'arrange avec les règles et les lois dans un pragmatisme personnel utile. C’est dans ces conditions qu’il “provoque” le parent, propriétaire et projeteur de la loi et des règles. Par la “non prise en compte" des bonnes manières de faire, des procédures, et des finalités morales, l'adulte ou le parent “interpelle” l'enfant qui s'en joue...
Stephen Karpman, disciple et contradicteur de Berne, va organiser en un "triangle dramatique" les rôles qui se jouent justement entre ces facettes de personnalités. Il formalisa ces jeux de rôles autour de « La victime (qui) apitoie, (écrit la psychosociologue Christel Petitcollin), attire, énerve, excite. Le bourreau attaque, brime, donne des ordres et provoque la rancune. Le sauveur étouffe, apporte une aide inefficace, crée la passivité par l’assistanat. »
Ce triangle, où les rôles tournent et se succèdent, semble organiser en lui même, toute la vie sociale.
Pour donner à voir ce fonctionnement dramatique circulaire, j'utiliserai une petite fable. A table, l'enfant mange en jouant avec son assiette et ses couverts, le papa s’en agace et menace de priver de dessert l'enfant s'il ne cesse pas illico ce jeu stupide. Comme l'enfant se mets à pleurer, la maman vient le sauver, prétextant -auprès du papa-, que c'est sa façon à lui de s'alimenter, et qu'il vaut mieux le laisser faire car, au moins, il mange.
Comme le père ne veut rien entendre, la mère le sermonne vivement, en profite pour remettre sur la table "les derniers couverts", et le menace à son tour s'il ne cède pas. Mais l'enfant se glisse auprès de sa maman et lui susurre à l'oreille avec un tendre sourire : "Papa, il l'a pas fait exprès". Ainsi le bourreau devient victime, le sauveur devient bourreau et la victime devient sauveur...
Il se trouve que nous retrouvons ce jeu de rôles dans les comportements politiques et sociaux. Ainsi un président se sent victime de manifestants qu'il voit le menacer, et tente de contenir le mouvement dans un mode de défense de victime qui se débat. Les manifestants, parce qu'ils se sentent agressés, méprisés, agressent le président et menacent de venir le chercher.
Nombre de journalistes et parlementaires tentent de sauver le président en diabolisant les manifestants, devenus alors victimes des médias et des politiques. Les manifestants-victimes agressent alors les parlementaires et les journalistes, les traitant de “vendus”, si ce n’est pire…
Le gouvernement, pensant sauver parlementaires et réputés bons médias (la République, peut-être), lâche sur les manifestants les spécialistes du maintien de l'ordre,... que viennent “sauver” quelques black-blocs autour de la place de l'Etoile.
Le gouvernement est alors réellement menacé et envoie dans la rue les spécialistes des violences urbaines : les BAC. Ces dernières ne feront pas de distinction et, usant de leur savoir-faire spécialisé, traiteront manifestants paisibles et violents de la même manière : la seule qu'ils connaissent. Les manifestants, terrorisés par ces violences policières, deviennent les nouvelles réelles victime du système de répression, avec un nombre surprenant de mutilés, d’éborgnés et d'estropiés. Le système en spirale s'emballe. Il s'envenime et s’aggrave...
Les groupes de défense des droits de l'homme européens et onusiens (sauveurs) vont réclamer des comptes à l'Etat français qui se considérera alors victime d'une ingérence malheureuse. Les policiers se plaindront d'être victimes d'un commandement irresponsable et de manifestants hyper violents ou ingérables. Lesquels manifestant se diviseront en différentes tendances et s'agresseront mutuellement en se jetant les anathèmes les plus divers. Etc.
C'est particulièrement résumé mais le triangle dramatique de Karpman nous est bien utile pour comprendre calmement la dynamique tournante dans ce phénomène social complexe. Il n'y a effectivement pas les méchants d'un côté et les bons de l'autre, même si chacune des parties en parlera ainsi. Pour défendre les victimes de bourreaux, le sauveur devient le bourreau des bourreaux qui, de ce fait, deviennent les victimes du sauveur. Dont acte...
Le pire, c’est que les protagonistes regardent tous le phénomène, comme étant la conséquence des actes des autres. Le malheur vient toujours de l'extérieur: “la faute à l’autre…”.
Il me revient cette phrase du sociologue Michel Maffesoli : "L'anomique d'aujourd'hui est le canonique de demain". Il ne me semble pas qu'il ait tort. Et si nous voulons nous en prévenir, défaire le cercle vicieux, il nous faudra déconstruire les mécanismes de cet "anomique", de façon qu'il ne devienne justement pas la référence des comportements sociaux de demain. Pour cela, bien que nous n’effacions pas pour autant le phénomène de précédent, il nous faut mettre en place le remède, c'est à dire : comprendre.
C'est ce que nous avons tenté de faire là de manière seulement embryonnaire. Que chacun, maintenant, prenne sa part sans jamais condamner qui que ce soit, mais en tentant de voir les rôles ordinaires joués par les uns et par les autres lors de chaque phase. Cette approche par les outils d'intelligence sociale nous évite le parti-pris et l'anathème... lesquels nous perpétueraient dans le cercle vicieux du triangle dramatique.
Mais faisons sans tarder : la psychogénéalogiste Anne Ancelin-Schützenberger nous informe que des événements douloureux et difficiles, comme l'esclavage, les massacres d'amérindiens et autres génocides, laissent des traces transgénérationnelles. Par exemple, écrivait-elle, le type d'actes génocidaires, comme les croisades et autres discriminations mortifères, ressenties par des musulmans actuels comme "un massacre d’innocents", pourrait expliquer les mouvements extrémistes actuels tout aussi génocidaires que lesdits "islamistes" tels que Daesh et Al-Qaïda.
Alors ces dernières “guerres mutilatrices” contre les gilets jaunes ne nous prépareraient-elles pas à des lendemains cruels, encombrés de "répliques sismiques", qui nous feraient bien déchanter ?...
Pour en sortir ? Sans doute, faudra-t-il faire un énorme travail de conscience, comprendre les situations toxiques qui peuvent nous mener à l’épuisement stérile.
Ces outils sociologiques-là peuvent nous y aider : poser les faits et laisser se taire les jugements et les rancoeurs. Les caricatures que nous offrent les jugements et les rancoeurs, sont confortables mais elles ont la “qualité” de basculer la plupart du temps, et de façon exponentielle dans le tragique, avec cette aspiration vertigineuse à la violence... Alors, on se pose ?...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 18 juin 2019


mardi 11 juin 2019

Pensée courte et génération spontanée

Lors d'une rencontre sociologique de consultants, nous sommes revenus sur cette évolution sociétale radicale à laquelle nous assistons (et participons aussi), et tout particulièrement sur un fondamental : l'humain. Cet humain qui apparemment se présente quelque peu "fainéant". Pourquoi "fainéant" ? Mais parce qu'il a tendance à agir et penser au plus court, au plus simple. De fait, nous avons cette propension à nous penser au centre de notre monde, parce que tout simplement nous le vivons et le pratiquons ainsi. Autour de nous sont des champs de contraintes et d'opportunités où tout est "chosifié". Voilà qui mérite quelque explication...
Nous vivons et pensons notre réalité depuis une tour de contrôle, un centre de commandement : en l'espèce, nous-même. Introspections, sensations, perceptions sont centralisées là, analysées, comparées, associées, différenciées et interprétées. C'est ce processus qui permet,à l'issue de son développement, de constituer des "connaissances" sur soi et son environnement, mais aussi sur la "mécanique" ou la "magie" du monde. Notre système de références et donc de connaissances, joue le rôle d'un système gravitationnel. Un système dont nous, serions le soleil, mais qui, au lieu d'éclairer et chauffer, nous permettrait de sentir, d'analyser, et de percevoir, avec sensibilité, émotions, jugements et raisons.
Alors, pour aller plus loin dans la perception et l'intelligence du monde, deux chemins s'offrent à nous. En termes donc d'alternative, soit nous pensons le monde comme cette collection d'objets animés qui sont notre environnement proche et lointain... soit nous pensons que notre système "gravitationnel" se répète à l'infini avec pour "soleils" tous les autres objets de nature, ou tous les humains...
Le second cas est un système que l'on produit par analogie, et par projection. Il répond à cette sagesse millénaire : "Ce que tu es (ou as) au fond de toi est universel". Nous nous pensons peut être au centre de nos perceptions, au centre de notre vie, mais nous nous vivons aussi faisant partie d'un "grand tout", d'un ensemble qui se répète à l'infini. Ici, plus je me connais et plus je connais les autres et l’univers.
Dans le premier cas, il ne s'agit pas d'extrapoler sa "nature" (dans tous les sens du terme). Ici pas de position haute (voire dominante), il s'agit, en l'espèce, de poursuivre à l'infini la démarche de perception et de connaissance. Ce faisant on fait entrer dans son environnement propre tout ce qui passe et se présente à proximité, et même plus loin. Cette configuration, qui est la plus courante parmi nous, est aussi une tendance de fond. 
L'intelligence, manifestement est et reste en nous.Tout le reste devient, dans ces conditions,… "objet". Puisque notre modèle culturel à penser le monde est, comme nous l'avons plusieurs fois évoqué, "la mécanique", tout le reste de "l'univers" est donc pour nous régi par les lois de la mécanique et non par une quelconque intelligence, une quelconque conscience.
Ainsi, si nous pensons le monde réagi sous lesdites lois de la mécanique, alors, logiquement, une cause produit un effet, et le principe se répète dans les mêmes conditions. "L'autre" apparaît donc agir, ou plutôt réagir, comme un objet, ballotté dans une mécanique causale, sans jamais, vraiment ,que nous soyons à même de nous poser la question : "Et s'il avait un libre arbitre ?"... que nous balayons d'un revers de main dans un "0" combien réducteur : "Mais non, c'est mécanique !"
Notre tendance à vouloir un monde prédictible fait que nous le rendons prédictible (à l'instar de l'effet Pygmalion) en le "forçant d'entrer" dans un environnement mécanique réputé "simple à comprendre". D'où cette assertion : "Si la nature est complexe, c'est qu'elle se trompe" ! Nous voulons, en effet, tellement que le monde soit simplement prédictible que nous le tordons jusqu'à ce qu'il réponde à nos convictions, à nos représentations.
Ce mode là ne nous honore pas. Il nous obscurcie l'environnement et nous empêche de bien le voir, de bien le comprendre. Nos croyances et nos convictions font "structures à penser le monde", et le monde doit s'y conformer, sinon il a tort...
Ainsi, en vertu de la représentation mécanique du monde, nous tirons que la conscience est la seule émanation de notre cerveau. De cela nous tirons ce principe que nous sommes bien le centre de perception intelligente du monde. Peut être faute d'une réelle volonté de connaissance, nous usons de "prêts à penser", de modèles plus conformes à notre vision simpliste qu'à la réalité du monde. C'est ce que j'appelle "les pensées courtes".
Ainsi, les auvergnats sont radins, les bretons sont têtus, les juifs sont riches, les arabes voleurs, les africains primitifs, les parisiens râleurs, les méditerranéens fainéants... et ainsi de suite. Voilà aussi comment les femmes sont belles et idiotes, les chiens fidèles, les chats cruels et égoïstes, les araignées méchantes, etc. La litanie peut être très longue. 
Ces pensées courtes relèvent bien de cette double posture qui fait que l'on est, chacun, le centre d'intelligence du monde, et que le monde est une mécanique où tout n'est qu'objet dont il suffit d'identifier les caractéristiques de poids, de forme, de masse et de comportement pour en prédire les "comportements".
Ce comportement-là me fait penser à la conception de la génération spontanée. Au moyen âge, on supposait que si l'on mettait dans un coin sombre de vieux chiffons mêlés de paille, il y apparaissait spontanément des souris. Personne n'imaginait alors que la souris avait suffisamment d'intelligence et d'autonomie pour organiser son "processus vital", d'aménager son environnement et d'en profiter tout en s'y adaptant. Non, cette petite créature de dieu n'avait ni intelligence, ni sentiment, ni sensations. Il n'était donc pas imaginable que la souris profite des chiffons et pailles pour y installer un petit nid douillet, tout à son goût.
Il en va ainsi quand, au volant de son véhicule, le chauffeur lambda insulte "l'imbécile qui fait n'importe quoi" au volant de sa voiture. "Il ne peut pas rouler droit, cet abruti ?", s'interroge-t-il. Et si ce chauffeur "abruti" était tout simplement un médecin qui se rend aux urgences, et s'il avait tout simplement un moment de distraction, un signal de panne ou de prochaine panne affiché au tableau de bord ? Et s'il était subitement pris de malaise, d'inquiétude, d'angoisse, parce que sa radio vient d'annoncer quelque chose qui l'impacte, et si subitement il repensait à son épouse, son fils, sa fille, ce proche qui l’inquiète ? Et si... mais arrêtons là, la démonstration suffit ainsi. Nous ne savons pas quel est l'environnement intellectuel, émotionnel et symbolique de ce chauffeur. Nous ne savons rien de son vécu de ce qui l'impacte et l'influence, et rien de ses préoccupations, priorités, objectif, de son intelligence de son propre environnement. Rien... et nous lui attribuons tout, "l'abruti" !
Ainsi, si je préfère apprendre de mon environnement, mieux comprendre ce qu'il est et ce qui s'y passe, alors je préférerai sortir des phénomènes d'attribution et prendrai plutôt la posture du système d’attraction dans un ensemble de systèmes d'attraction interdépendants. C'est plus compliqué, peut être, mais c'est à la fois plus réaliste, plus modeste et surtout plus apprenant.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 11 juin 2019


mardi 4 juin 2019

La philosophie de la Nouvelle Auberge

J'ai l'habitude de continuer en privé des échanges autour de mes publications, notamment avec l'un de mes frères, Alain, qui vit depuis longtemps aux Etats Unis, en Pennsylvanie avec toute sa grande famille. La richesse de nos échanges de fait me nourrit. Il y a toujours un élargissement du propos vers de nouvelles réalités... Alors, il y a quelques temps, à ce propos, je lui proposais ceci :  "C'est bien mieux que l’auberge espagnole où l'on mange ce que l'on apporte, c'est la Nouvelle Auberge, là où l'on partage tout ce que l'on apporte". A partir de là, l'idée me vint alors que ce concept avait peut être le mérite d'être développé et partagé. Il y a dans celui de l'auberge espagnole quelque chose de l'usage personnel du bien d'un autre. L'aubergiste, qui, en l'espèce offre le gîte, tire un bénéfice de la vente complémentaire de vin et de boissons chaudes. Mais, dans ces conditions, chacun ne mange que ce qu'il a et ça peut parfois être un peu juste.
Mais, il y a des champs où le partage est nourricier et nourrissant. Il me semble que ces champs là sont bien nombreux et mal valorisés comme s'ils étaient secondaire. Il est tout à fait vrai que ce concept est totalement hors de la pratique de notre société libérale, et pourtant... Je pense à toutes ces collaborations qui font la nouvelle dynamique des "alternants culturels", ceux-là même qui "fonctionnent" en réseau. Ces réseaux, justement, ou chacun profite des talents de chacun, où la confrontation apporte plus de richesse aux projets partagés, et co-construits.
Nous nous souvenons de l'expression "faire commerce de ses idées". Il ne s'agit pas là de les vendre ou de les mettre à l'étalage, mais bien de les faire circuler et de voir comment elles s'enrichissent des rencontres, des événements, du frottement avec le réel et de la réalité des autres. C'est bien ce qui se passe matériellement dans les "FabLab" et conceptuellement dans les "think tank" (pourvu qu'ils ne soient pas à la solde de quelques intérêts). Il y a là matière à l'augmentation des richesses, des intelligences, et de la créativité...
Il me revient une toute autre histoire où le principe de la Nouvelle Auberge est totalement absent. Je félicitais, sur la toile, une personne témoignant de prises de risque qu'elle avait faite dans un souci de liberté et d'autonomie. Une autre personne me demandait alors sur le même support de raconter un peu de ma vie. Je lui faisais remarquer que le web était la rue et qu'on ne s'y racontait pas impunément, et que d'ailleurs si on le faisait, ce n'était que pour deux raisons : soit pour défendre une cause, soit par orgueil. 
La personne insistait avec une bonne dose de provocation, à la limite de la vulgarité. Je compris alors que cette dernière ne venait pas "partager" quelque chose mais venait "consommer" l'autre et son histoire comme une gourmandise. Quelque chose de l'ordre du voyeurisme semblait l'occuper, la pousser. Je vivais alors la sensation d'être pour elle un objet de consommation. un objet, donc, dont elle pensait pouvoir jouir à satiété. Un peu comme si ce dont elle me pensait détenteur saurait la rassasier. Elle me demandait de fait de me mettre en pâture.
Je trouvais la posture gênante et indécente. Je pensais alors à ces personnes qui se voient dans le regard et les comportements d'un autre comme une proie, susceptible de générer, à la limite, de la concupiscence. Il y a donc là quelque chose de l'ordre de la consommation mais assurément rien qui soit de l'ordre du partage.
Il m'a semblé aussi voir là une "maladie" de notre civilisation : la voracité et la consommation, quelque chose qui s'apparenterait à de la dévoration. Ceci me renvoie à ces maladies actuelles que sont les cancers, l'anorexie et l'obésité, toutes des pathologies de la dévoration et que l'on peut considérer à l'aune de la distribution des rôles du triangle de Karpman : la victime, le sauveur et le bourreau.
Alors, si l'on pouvait faire un choix de société à ce stade là, j'imagine bien que tout un chacun choisirait le principe de la Nouvelle Auberge. Celle où chacun, justement, apporte ce qu'il a, mais plus que le mettre dans le pot commun, il l'échange, le confronte ou le conforte au contact d'apports de l'un ou l'autre. Il partage ainsi la jouissance d'un apport  ainsi augmenté. Il se créera alors une véritable "valeur ajoutée".
Comme dit le poète, "L'amitié croit dans le partage". Le sage ne dit pas autre chose quand il affirme que "la connaissance augmente quand on la partage". Décidément, nos biens partagés s'avèrent de véritables richesses, car ils sont augmentés du rapport aux apports des autres. 
Il me revient cette historiette d'enfants à l'école lors de la seconde guerre mondiale. Au moment du goûter, aucun n'avaient de quoi se satisfaire. L'un avait un morceau de pain, un autre une tomate, un troisième une cuillerée d'huile d'olive et le dernier une gousse d'ail et une pincée de sel. Si chacun restait dans son coin, aucun d'eux ne pouvait se trouver satisfait. Mais ils ont partagé et mis en commun leurs richesses et, à partir de là, firent quatre tartines de pain à l'ail et à la tomate, comme on s'en régale dans le sud.
L'intelligence et le bon sens nous invitent donc à développer ce concept de la Nouvelle Auberge. Le futur de nos sociétés en dépend très certainement. Mais au delà de cela, sachons que la posture utilitariste nous est défavorable. Elle nous invite dans un "finalisme" qui polarise notre attention sur un gain, un résultat "à terme" et non sur le chemin du partage. C'est là, la première raison de l'échec. Il faut alors à nouveau penser à lâcher prise tout d'abord, et ensuite "pratiquer"... Le "bien" arrive de surcroît !

mardi 28 mai 2019

Les institutions innovent-elles ? Certainement pas...

Il m'est souvent arrivé d'être sollicité par des dirigeants d'institutions, d'organisations et grandes entreprises, à propos de l'innovation, de ses processus, trucs et astuces. Il est clair que, face à leur exigence de survie, ces dirigeants là souhaitaient en "faire leur miel" pour en faire "leur beurre"... Le souci est que ce chemin là est impossible. Pourquoi ?
La caractéristique d'une organisation est de pérenniser, de maintenir, de rendre stable son projet et sa démarche pour y parvenir. On y parle de stratégie, de plan d'action, de processus et de déroulés. L'organisation tend à s'institutionnaliser, c'est à dire à se stabiliser par le cadre (statut, conventions, règlements, etc.) et par la procédure. Rien de sa démarche n'est à même d'envisager la rupture, car l’innovation EST une rupture. L'organisation n'est donc, par essence, pas innovante.
Mais alors, comment innovent-elles ? En fait, elles n'innovent pas. Ce sont ses acteurs qui le font et ils le font à titre individuel et personnel. Quand, par exemple, un fils de patron crée un changement, voire un chamboulement, c'est à titre personnel. Je pense à Ricardo Semler qui reprend dans les années 80 la société SEMCO que lui lègue son père, parti autour du monde sur son bateau. Le jeune Ricardo va tenter de mettre en oeuvre l'ensemble de ses idées organisationnelles. Elles ne vont pas marcher du tout et il se confrontera a de très fortes résistances, aussi bien ouvertes que larvées. Il fera quatre infarctus durant cette période. Forcé par son médecin de déléguer pour survivre, il découvrira les vertus de cette manière de faire et il en fera alors sa règle de management. Dès lors, tout va vraiment fonctionner.
Cette histoire illustre tous les principes du changement :
- C'est l'individu qui innove, pas l'institution. 
- On n'innove pas par décret mais par pratique, par l'expérience. 
- L'innovation ne tient à aucun processus, idéologie, technique, mais à l'humanité et au pragmatisme d'une personne qui s'engage. 
- L'innovation n'est pas rationnelle, elle "dépasse" et emporte la personne qui la pose.
- On ne résiste pas au changement mais à son management
Les chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology) ont constaté que plus de 90 pour cent des innovations viennent des opérateurs de terrain, pas des dirigeants.
Nous avons aussi remarqué que l'innovation provient d'un frottement entre un mode de faire "institutionnalisé" et les insatisfactions des praticiens. Le processus existant devient bientôt inadapté, il est jugé peu efficace, voire obsolète. Alors, une personne transgresse la règle et produit autrement. 
La première réaction est la condamnation du transgresseur, accompagnée de la critique de sa pratique et de la justification du processus originel. 
Puis le nouveau mode de faire montre ses résultats. Dès lors, la nouvelle pratique est donnée par les praticiens comme meilleure, plus juste ou plus efficace. Alors les praticiens s'en emparent et la mettent en oeuvre. 
Ensuite, la direction reconnaît la nouvelle pratique comme étant juste et efficace et s'engage à la faire mettre en pratique par tous, s'attribuant ainsi l'initiative de l'innovation. La direction reprend ainsi le pouvoir et pérennise de cette façon l'institution...
C'est ainsi que les choses se passent. Il m'est arrivé d'assister à un séminaire de direction où les participants réfléchissaient à initier quelques changement et innovations. Il ne se passait rien de nouveau, juste quelques aménagements de l'existant. Il apparaissait alors évident que les dirigeants ne souhaitaient pas "renverser la table", mais développer du changement dans la continuité de l'existant. De fait, rien ne sortait du séminaire qui s'est clos par une pale et mièvre allocution du dirigeant principal pour dire que l'entreprise continuait d'avancer...
A ce stade de notre publication, il ne manque, me semble-t-il, qu'un point saillant : il n'y a pas d'innovation sans transgression, comme le commentait Michel Munzenhuter, directeur général de SEW Usocome France, une entreprise dite libérée : "L'innovation est une désobéissance qui a réussi".
"Voilà trois millions d'années, déclarait Pascal Picq, éthnoantropologue, que l'être humain innove et progresse sans stratégie, sans organisation, juste parce qu'il a envie de vivre". L'innovation est ainsi un processus pragmatique en contact direct avec les réalités de terrain, environnementales. 
Alors, si l'on regarde notre société actuelle, que constatons nous ? ...Qu'elle est institutionnalisée, et que le mode de gouvernance est inscrit de manière "indérogatable". Tout cela par le fait d'une réalisation qui a institutionnalisé son action, sa finalité, sa vie, et ceci jusqu'à ses modes de contrôle et de changement. Elle ne peut donc pas se réformer, juste s'amender à la marge. C'est ce que nous constatons face à l'événement des Gilets Jaunes. 
Soit nous voulons sortir de la "crise*", en souhaitant donc revenir en arrière, dans le mode de fonctionnement précédent, huilé, structuré, organisé, "stable"... ou alors nous souhaitons dépasser les blocages et résoudre les dysfonctionnements. Dès lors il ne s'agit plus d'une crise mais d'une mutation, d'un changement. Pour cela, il nous faut transgresser ou regarder avec considération la transgression de ceux, ces "quelques-uns", qui montrent que ça peut marcher autrement.
Voilà pourquoi nous devrons revoir la constitution et repenser un peuple constituant, cher à Etienne Chouard. En d'autres termes, penser un RIC, et ainsi expérimenter une nouvelle démocratie réelle, etc. Voilà pourquoi les tenants (bénéficiaires ou profiteurs) de l'ancien monde ne peuvent même pas concevoir l'hypothèse de ces changements. Ils sont les garants de l'institution.
Alors, si nous voulons un monde meilleur, il nous faudra transgresser et montrer par l'exemple que ça marche. Et même si nombre d'exemples historiques, comme lors de la guerre d’Espagne ou à l'occasion d'autres conflits qui nous ont précédés,... le combat n'est donc pas fini. Il ne fait que commencer.

* Une crise est un moment paroxystique de dysfonctionnement, du à des causes endogènes ou exogènes qu'il conviendra de traiter pour revenir au mode normal, c'est à dire initial. Le terme vient du monde médical et l'on pense à la crise d'asthme, celle d'épilepsie et autres.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 28 mai 2019