mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur  dans  La force du vivant "

Le troubadour ressent le monde, le sociologue le réfléchit,
et ensemble, ils le racontent pour éveiller les consciences...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et œuvre mieux. 
Manager ses affaires et le développement personnel vont de pair. Bien manager ses projets, c'est d'abord devenir la meilleure version de soi-même pour que son action et celle de chacun produise la belle œuvre, révélation et fierté de chacun et de tous. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture partagée et de la posture personnelle. Et il n'y a qu'une posture : "Servir ses valeurs".
Patrons, présidents, managers, décideurs, collaborateurs et toutes personnes désireuses de progrès, ce blog est pour vous. Fouillez ! Commentez ! Partagez !
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mardi 12 octobre 2021

De l'usage de la Pyramide de Maslow aujourd'hui (12 10)

Le mouvement des gilets jaunes, celui des anti-pass, les manifestations locales ou "montées" à Paris, MeToo, Black Mater, Marches pour le climat, les Fake news et "Complotismes" sur la toile, restent des événements qui posent question et sur lesquels les avis divergent. De fait on ne comprend plus ce qui se passe. Tout n'est qu'une question de relations, de rapports, de représentations et d'enjeux...

Alors ne faudrait-il pas revenir à des outils simples et anciens, même s'il vaut mieux ne plus les utiliser à l'identique, et actualiser leur usage ? Je pense à la pyramide de Maslow que nous avons besoin de remettre à l'ordre du jour selon le principe la roue de Mandfred Max-Neef. Il n'est plus question, en l'espèce, d'une mise en pyramide des besoins dès lors que l'on a passé un certain seuil d'inacceptabilité. Il s'agit alors plutôt d'une roue composée de segments sur lesquels on peut faire avancer ou reculer les curseurs, même si certains de ces segments, aujourd'hui ont des importances relatives. "Mutatis mutandis", les choses évoluent...

Mais reconsidérons ces cinq étages d'Abraham Maslow que sont les besoins physiologiques, de sécurité, d'appartenance, de reconnaissance et de réalisation de soi. Nombre de cadres et d'acteurs de notre société ont changé de vie. Certains ont quitté leur emploi de cadre supérieur. L'un pour, ouvrir une épicerie sociale de produits bios locaux, l'autre pour créer une ferme de permaculture, l'autre encore pour développer en zone de montagne une activité de débardage avec des chevaux, etc. Tous ceux-là ont préféré "descendre" en qualité "physiologique" (les revenus confortables) et de sécurité d'emploi, afin de concrétiser un rêve, un essentiel, une réalisation de soi qui relève d'un certain idéal de vie, de soi, et du monde.

Max-Neef a bien raison, et notamment sur ce point-là : on peut vraiment "descendre" les curseurs de la sécurité et des besoins matériels, au profit d'autres curseurs, dès lors qu'un certain niveau de confort est atteint. Aujourd'hui la question de la réalisation de soi est souvent plus importante que celle de la satisfaction matérielle. Bien entendu, si les conditions matérielles se dégradent et que l'on arrive dans une zone de conditions peu inacceptables, alors Maslow redevient pertinent. Cependant, il y a actuellement une prise de conscience qui dépasse le besoin de confort. Certains préfèrent prendre des risques matériels plutôt que de s'ennuyer toute la vie.

Cela n'a rien de particulier ni d'exceptionnellement actuel. Il me revient la fable du chien et du loup de La Fontaine. Le loup trouvant le chien bien portant et lustré, écoutait ce dernier lui vanter les avantages de la vie à la ferme où il était nourri, logé, blanchi. Mais quand le loup vit la trace du collier sur le cou du chien il partit, préférant sa liberté à toutes ces douceurs confortables.

Ce que l'on n'a pas compris lors des différents événements sociaux récents, c'est l'importance des deux secteurs d'appartenance et de reconnaissance de la pyramide, ce que Pierre Rosanvallon résume par cette phrase : "Il y a un désir d'égalité, que chacun soit reconnu dans sa singularité"*. Combien de groupes sociaux réclament-ils leur reconnaissance ? On les accuse de communautarisme. Je veux bien, mais que fait-on de cette réalité sous-jacente, de ce double désir d'appartenance et de reconnaissance singulière ? Faudrait-il qu'au nom d'une laïcité absolue ils s'assoient dessus ?

Mais, certains opposeront peut-être, que le gouvernement a débloqué des millions pour venir en aide à ces gens démunis. Or, ce que ne comprennent pas les gouvernants, (trop souvent gestionnaires), c'est qu'ils ont oublié d'être des managers-leaders. En d'autres termes, les milliards censément déversés sont et restent abstraits pour une population qui compte des euros et des centimes au jour le jour. La parole et la posture sont bien plus concrètes que des chiffres abstraits. Chacun les comprend tout de suite, sans traduction ni interprétation.

Il y a bien une fracture, un fossé de réalité entre les élites et le peuple, comme l'a si bien développé Michel Maffesoli dans "Le nouveau printemps des peuples - la chute des élites" (Mardaga, 2021) et dans "L'ère des soulèvements" (Cerf, 2021). Le souci est que le peuple est souverain et il le sait. A partir de là, toute tentative de contrainte est vécue comme un reniement, une disqualification, un rejet. Michel Maffesoli a cette très juste expression : "Le peuple instituant et les élites instituées".

Certaines personnes, "mouillées" par leur soumission, deviennent des négationnistes de ce totalitarisme. C'est ce que j'avais indiqué dans ma thèse doctorale** sur le management dans les centres de tri de la poste depuis 93. Je nommais cette catégorie de personnel par le jugement que les autres leur adressaient : les "fayots". Ceux-ci, coupables de leur soumission profitable, niaient qu'il s'agisse d'une allégeance et défendaient les dépositaires de l'autorité. C'était aussi là une manière de se dédouaner, de justifier leur posture. Par ailleurs, il fallait que leur "camp" gagne, sinon ils risquaient le goudron et les plumes... ce qui arrivait quand même à l'occasion !

Il est vrai que ce type de scission, au sein du peuple sert le pouvoir. Lesdits "fayots" sont un alibi de vérité. Les autres n'ont qu'à se taire. C'est d'ailleurs ce à quoi l'on assiste quand les médias sociaux, comme Youtube, annoncent éliminer les vidéos qui mettent en cause les vaccins des grands laboratoires.

Si l'on reprend la pyramide d'Abraham Maslow, on comprend que les gouvernants, en répondant aux seuls besoins physiologiques et de sécurité, délaissent les besoins d'appartenance, de reconnaissance et de réalisation de soi. Ceux-ci sont pourtant devenus fondamentaux. Alors, les gens du peuple, ou des peuples, s'en emparent et s'en occupent, opposant résistances et rébellion sur ces volets-là,. En même temps, ils se défient des élites devenues coupables à leurs yeux, de perte de sens. Pourtant, ce "sens" reste essentiel, et il serait de leur fonction de le porter, de l'incarner, voire d'en produire.

Il faudra donc bien, à un moment ou à un autre, s'occuper réellement de cette dynamique-là, et le plus tôt sera le mieux. Non seulement il va s'agir de rendre la parole et la décision aux peuples, mais aussi et peut-être surtout, de savoir les entendre et les écouter. On dirait que les élites sont devenu aussi idiotes qu'abouliques derrière leur surdité technocratique.

Médiocratie, chute et faillite des élites, bureaucratie stérile et bloquante, théorie du choc... autant d'éléments sur lesquels sociologues et philosophes alertent depuis un bon bout de temps... La réponse populaire est déjà là et son bruit augmente. Impossible d'y rester sourds plus longtemps.


* Pierre Rosanvallon, "Les épreuves de la vie", Ed. du Seuil, Paris 2021.
** Jean-Marc Sauret "Des postiers et des centres de tri, un management complexe", L'Harmattan, Coll. Dynamique d'entreprises, Paris, 2003.

Jean-Marc SAURET
Le mardi 12 octobre 2021

Lire aussi "Aujourd'hui avons nous toujours autant besoin de leaders ?"


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mardi 5 octobre 2021

Science et spiritualité (05 10)

J'écoutais une interview de l'astronome Trinh Xuan Thuan au cours duquel il donna le tournis au journaliste avec lequel il s'entretenait. Par exemple, il évoquait son observation des deux cents milliards de galaxies. Seulement dans la nôtre il y a deux cents milliards d'étoiles qui ont en moyenne neufs planètes chacune... 

Il évoquait sa conception d'un univers issu du vide plein d'énergie comme un principe créateur bien différent et assez éloigné d'un dieu personnifié (mais c'est peut-être ça, Dieu, pour un bouddhiste). Il évoquait encore sa non-constatation d'un hypothétique multivers. Etc... 

Et puis il servit cette phase qu'il avait reconnue d'Einstein, son cher héraut scientifique : ''La science et la spiritualité sont deux fenêtres complémentaires pour contempler le réel. Comme la fenêtre de l'art, celle de la musique, celle de la poésie, permettent une vision beaucoup plus riche du monde.''

Ils évoquèrent aussi cette idée, propre à Einstein, que la science sans la spiritualité est boiteuse et que la religion sans la science est aveugle. Trinh Xuan Thuan évoquait aussi cette particularité de l'humain, seul "être de conscience" connu, qui vit dans la quête de sens, la soif de connaissance, de compréhension de l'univers, et le besoin de vérité. La connaissance pure est, selon lui, la noblesse de l'homme. Et si c'était simplement ça "être humain" ?

Pendant ce temps, des êtres humains, seuls au monde, pensent qu'ils ont raison, que, dans leur vision infiniment parcellaire,  ils ont la conception juste du réel...

Il est vrai que Trinh Xuan Thuan a, dans toute sa démarche scientifique, associé à ses recherches les principes du bouddhisme, ceux-là même qui l'ont constitué. Il concluait, par exemple par cette conception si importante à ses yeux et conclusive : "Nous sommes des poussières d'étoiles !" Il est tout aussi vrai que le bouddhisme tient plus de la philosophie que d'une religion. Il se fonde sur des questions et des principes et non sur des dogmes quels qu'ils soient. Tout comme la science, il ne présente aucune certitude mais des questions, des principes et des constats temporaires.

C'est d'ailleurs pour cela que science et bouddhisme s'accommodent de toutes religions tout en s'en distinguant profondément, essentiellement. Voilà pourquoi, je ne reprendrai pas le terme de religion. Dans la quête du sens et de la connaissance, je lui préfère celui de spiritualité.

J'ai plusieurs fois évoqué les deux approches de la connaissance que sont, à mon "aperçu", la raison et l'intuition. En effet, la raison est la mécanique de l'approche scientifique quand l'intuition est cet accès direct qu'offrent la spiritualité, la pratique artistique et la contemplation. Je renvoie pour cela à deux de mes précédents articles, "Approche déductive et approche intuitive" et "L'intuition est-elle une voie réelle de connaissance".

Par ces quelques mots, je voulais juste indiquer que des chercheurs reconnus comme de grands scientifiques, tel Albert Einstein, Trinh Xuan Thuan, Nicola Tesla, Arthur Schopenhauer, Carl G. Jung, Raymond Poincaré et bien d'autres, ont développé la même préoccupation, le même intérêt pour la spiritualité et ses développements intuitifs. Ils les ont considérés comme des fenêtres complémentaires à la démarche scientifique, non comme un "plus" simplement complémentaire, mais bien comme un "indispensable", un incontournable pour la connaissance. Voilà autant d'éléments susceptibles de constituer la deuxième jambe de la démarche d'intelligence de l'univers. 

Trinh Xuan Thuan conclut par ce qu'il pense être la finalité de l'action humaine : donner du sens à l'univers... Ne serait-ce pas là ce qu'est la "vérité" ? Et si c'était ça "être humain" ? Dont acte. Et comme le disait le messager à la foule et au roi : "Je ne suis pas là pour vous convaincre mais pour vous le dire. La suite vous appartient." ...

Jean-Marc SAURET
Le mardi 5 octobre 2021

Lire aussi "Nous avons perdu le chemin alors nous marchons"


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mardi 28 septembre 2021

Ces buts clivants qui nous unissent (28 09)

Une amie me faisait remarquer qu'une "raison de l'individualisme, qui s'est développé lors de ces dernières décennies, était le manque d'un but collectif. Les guerres, les catastrophes naturelles rapprochent et créent la solidarité entre les personnes touchées. Les trente glorieuses ont pu exister parce qu'il y avait un but, celui de la grandeur de la France. Il faut toujours un but pour que les gens s’assemblent ne serait-ce que parce qu'il faut être plusieurs sur un chalutier pour partir à la pêche ou pour faire la fête. Dans nos cultures nous avons oublié d'inscrire un but collectif ", m'expliqua-t-elle.

Réfléchissant sur ce point, je lui répondis d'une part que l'on peut faire une distinction entre un but autoproduit par ledit groupe, ce qui le rend alors très puissant, voire galvanise ses membres, et un but venu de l'extérieur qui lui, peut être clivant, et même sujet à controverse. Ce peut être le cas pour une vaccination universelle pour sauver l'humanité. Il s'agit donc de savoir d'où vient la question du sens, c'est-à-dire la "vérité" dans le récit sur ledit groupe.

D'autre part, il nous faut faire la distinction entre le but commun et l'interdépendance des acteurs pour atteindre des buts. Mais peut-être lesdits buts ne sont pas vraiment communs. Ainsi sur un chalutier, il peut y avoir le patron dont la finalité est de faire vivre son entreprise, le second qui souhaite se faire une carrière, un marin qui vient gagner sa vie, un autre qui vient accomplir son métier dans la droite lignée de son père et de son grand-père, un autre encore qui rassemble un pécule pour un projet personnel, et puis un autre aussi qui est là pour fuir la famille ou le village, etc. Il y a, dans ces conditions, des convergences d'intérêts qui ne sont pas des buts communs. Il y a une "vérité" pour chacun selon le récit de sa propre histoire, et il y a une vérité convenue pour que le bateau sorte : "Un bateau de pèche, ça va à la pèche !" Point. 

Cela fait partie de l'intelligence managériale de terrain chez ces managers au contact direct de leurs "ouailles". Un vieux briscard des centres de tri de la poste me faisait remarquer il y a une trentaine d'années que si les plaques d'immatriculation sur le parking du centre témoignaient de l'origine d'agents de plusieurs départements, alors les changements organisationnels seraient quasi impossibles sans heurts. Tout autre chose : on a aussi pu analyser l'incidence du discours des généraux dans les campagnes napoléoniennes. Le contenu des discours précédant les batailles était repéré comme tout à fait contribuant de façon significative à la victoire ou à la défaite. Il s'agit là de la "vérité" portée dans le récit. 

Je pense au discours précédant Austerlitz plein d'affirmations et de visions de futur. Il est loisible de le rapprocher de celui qui précédait Waterloo plein d'injonctions négatives assorti d'appels à la prudence et à l'obéissance. Je pense aussi à ces récits chaotiques et changeants qui ont émaillé la gestion de la crise du virus.

Je parlerai ici de représentations, de récits, de mythes partagés dans une "vérité" élaborée, au sein de laquelle les buts individuels peuvent être extrêmement diversifiés. 

En effet, il y a un lien très étroit entre le but et la culture groupale. Ainsi comme je l'ai évoqué lors d'un précédent article, il y a des cultures qui inscrivent la solidarité dans leur vivre ensemble comme une conséquence de valeurs et de représentations sociales, d'interdépendance et d'identités groupales. Par ailleurs, il existe des cultures, comme la notre néolibérale et postmoderne, qui n'inscrivent le lien social que dans la consommation et la jouissance individuelle. Dans ce contexte l'individualisme et la compétition sont de rigueur. C'est là le domaine de la "vérité" néolibérale

Ce n'est pas le but commun, en l'occurrence, qui fait l'unité mais la convergence d'intérêts différents. On retrouve ici la réalité d'un fonds culturel qui apporte le récit commun, "vérité" dans laquelle chacun s'inscrit. Mais l'inscription de chacun dans le récit dépend du lien social et de la consistance cohésive dudit groupe. Il y a dans ce domaine, une question identitaire où l'action partagée ou commune, qui relève du principe "d'identation" dont j'ai plusieurs fois parlé. Il s'agit d'une activité de vérification de soi dans sa réalité environnementale. L'image de sa propre réalité est ici véritablement en jeu et la construction de la "vérité" en dépend.

Je prendrai pour exemple la formule inscrite sur nos frontons institutionnels "Liberté Egalité Fraternité". La formule est belle, prometteuse et inspirante. Mais, si elle a fait culture au dix-neuvième siècle, elle ne fait plus recette aujourd'hui. Pourquoi ? Parce que les discours officiels s'en sont séparés et ont préféré changer de vérité, en vantant celle de la consommation et du néolibéralisme, créant une postmodernité où les personnes sont des sujets-consommateurs, et plus du tout des citoyens. L'image de soi en jeu est celle du "possédant en concurrence avec tous". Voilà un reflet de la vérité nouvelle...

Ainsi, la formule s'est-elle vidée de son sens, et j'oserai dire de son sang. Plus rien ne lie les acteurs entre eux. La vérité a changé. Je repense à cette famille tenant un banquet familial au cours duquel l'un des membres eut maille à partir avec des membres d'un autre groupe. La famille fit bloc contre "l'adversaire", puis a "réglé son compte", mais en privé, avec le fauteur de truble qui avait mis le groupe en danger.

J'ai souvent constaté le même phénomène lors de matchs de rugby, il y a une quarantaine d'années. Si un conflit apparaissait entre un membre et celui d'un groupe extérieur, le même phénomène de solidarité naissait spontanément. Ensuite, l'incident laissait place à un règlement des comptes en interne et en toute discrétion.

On pourrait donc avancer que la culture fait l'autonomie et l'interdépendance du groupe, puis invente ses règles internes. Tout est inscrit dans le récit véritable. L'histoire du but commun est une illusion qui a bercé les cours de management durant plusieurs années sans voir qu'il s'agissait de quelque chose de bien plus complexe.

En l'espèce, il n'est pas nécessairement question de fragilité. On retrouve ce type de situation comme étant bien plus sensible, voire "décentrée''. Sans doute peut-on parler aussi, ici, d'un changement d'environnement, sinon de paradigme... Et si c'était aussi ça être humain...

Jean-Marc SAURET
Le mardi 28 septembre 2021

Lire aussi "Le mythe et le processus"


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mardi 21 septembre 2021

Sur la notion de progrès... (21 09)

Depuis le discours sur la méthode de Descartes, l'idée de progrès, sise dans la pensée scientifique, agite nos représentations sociales, comme s'il s'agissait d'un chemin naturel, universel et absolu. Cette "marche en avant" semble s'imposer à nous comme un vecteur naturel de la vie ordinaire, une incontournable précipitation de fait. Le dicton "qui n'avance pas, recule" semble vouloir confirmer ce point de vue socialement partagé : la vie va forcément de l'avant. Il y a bien du darwinisme là-dedans...

Et si l'on s'arrêtait un instant pour regarder de quoi il s'agit effectivement ? 

Temps de pause : Le calme et la tranquillité épousent alors le monde comme après la tempête, sous la forme d'un retour au réel, comme une méditation paisible. Nous voudrions alors que cet instant de grâce dure toute la vie. A contrario de la pensée Nietzschéenne, le fond du lac est paisible et aucune bulle ne remonte. Alors, on y descend retrouver le calme des profondeurs, comme le disait le commandant Cousteau.

Si l'agitation des vagues est en surface, le calme immobile est au fond. C'est là une image bien connue des praticiens de la méditation transcendantale. Alors peut-être nous faudrait-il lâcher le vecteur progrès pour renouer avec les savoirs que nous avons perdus depuis le développement néolibéral de la consommation. 

Il me revient cette fable simple du premier boulanger. Celui-ci proposa de faire le pain chaque jour, "ainsi, vous n'aurez plus à le faire !" dit-il à ses congénères. Mais chacun de ceux-ci lui répondit vivement : "Ah non, car dans ce cas je ne saurais bientôt plus le faire !" Le temps passa, les habitudes changèrent, et c'est bien ce qui arriva... L'économie, qui étymologiquement est l'administration de la maison, est devenue la gestion des richesses et de l'épargne. Alors, qui dit progrès, dit économie, c'est-à-dire une certaine distribution des tâches, tournée vers la spécialisation des pratiques.

Ainsi, ce que l'on appelle encore le progrès nous a-t-il "débarrassés" de nos connaissances. J'ai le profond souvenir de cet ami de mon père, Adrien Monmayou, un paysan que, gamin, je pensais philosophe. Il connaissait si bien les plantes de son environnement qu'il en savait bien des usages, aujourd'hui réservés aux chimistes et herboristes. Il connaissait si bien les animaux de son environnement, des plus petits jusqu'aux plus gros, qu'il en savait les pratiques, les mœurs et les utilités. Aujourd'hui il s'agit du seul savoir des éthologues, zoologues, apiculteurs, aquaculteurs, biologistes et autres ornithologues. 

Pour lui, il en allait de même en matière de climat ou de temps, mais aussi pour les cultures et l'élevage. Cela valait dans le rapport aux saisons, à la lune et aux étoiles, ou encore pour toutes les interactions naturelles, etc. Quand il est décédé, il a rendu sa connaissance à la conscience universelle. Pour le commun des mortels, c'est une immense bibliothèque qui a brûlé, comme aurait dit Amadou Hampâté Bâ. A peine lettré, il avait tous les savoirs des gens en lien avec l'univers, la terre et la nature. Ceux-là même que nous avons totalement oubliés. Même le nez dans les livres, même en fouillant le net, on ne les retrouve pas.

La culture du progrès nous a fait croire que le savoir était dans les livres et nous l'avons perdu. Il nous a fait croire que le savoir était tellement immense qu'il fallait le répartir pour l'utiliser, dans une sorte de vision par trop mécaniste du réel. Comme si le savoir était une "chose"... La culture du progrès nous a fait croire que le savoir était matériel, technique, scientifique alors que la pratique nous en dit bien davantage, en situation. Il a effacé l'intuition, source de bien des "découvertes", voire redécouvertes... 

Et tout cela comme si la démarche de connaissance et de progrès de l'humanité était celle de l'homme, et du seul "individu". Il y a du néolibéralisme dans cette conception de la connaissance et du progrès. Le progrès se résumerait-il aux développements techniques et scientifiques par des individus ?

Et puis je tombais sur ce bout d'article journalistique* : “Il y a des années, un étudiant a demandé à l’anthropologue Margaret Mead ce qu’elle pensait être le premier signe de civilisation dans une culture. L’étudiant s’attendait à ce que Mead parle d’hameçons, de casseroles en terre cuite ou de moulins en pierre. Mais ce ne fut pas le cas."

"Mead a dit que le premier signe de civilisation dans une culture ancienne était un fémur cassé puis guéri. Elle a expliqué que dans le règne animal, si tu te casses la jambe, tu meurs. Tu ne peux pas fuir le danger, aller à la rivière boire ou chercher de la nourriture. C’est n’être plus que chair pour bêtes prédatrices. Aucun animal ne survit à une jambe cassée assez longtemps pour que l’os guérisse."

"Un fémur cassé qui est guéri est la preuve que quelqu’un a pris le temps d’être avec celui qui est tombé, a bandé sa blessure, l’a emmené dans un endroit sûr et l’a aidé à se remettre. Mead a dit qu’aider quelqu’un d’autre dans les difficultés est le point où la civilisation commence.”

L'entraide, la solidarité, la bienveillance et la compassion, sont les signes d'une civilisation, d'un progrès sociétal. Nous sommes bien loin de cela aujourd'hui. Le progrès, ou réputé tel, est dans les smartphones, les tablettes et les applications à vendre à chaque personne. 

J'avais précédemment fait allusion à la similitude entre la société humaine et la société des loups. En l'occurrence, l'interdépendance y est si forte que la solidarité et l'entraide en constituent le lien social, l'ordinaire, le commun... Et si le progrès était sociétal et non individuel ? Et s'il était culturel et spirituel avant de n'être que matériel ? Aujourd'hui, on semble prendre un symptôme pour une forme de la réalité.

Alors, dans ces conditions, le chemin du progrès ne serait-il pas simplement humain ? C'est certainement ce que souligne Clotilde Costil dans son excellent article à propos de l'entretien entre Louis Daufrèsne et Denis Jacquet, sur le traitement de l'événement Covid : "La peur l'a emporté sur la raison, et la technologie sur l'intelligence". Il nous faudra faire la part des choses, distinguer l'humain du technologique et considérer le progrès dans le sens du développement humain et relationnel. Une civilisation n'est pas un cumul d'individus mais l'harmonie de liens sociaux. Une société disparait quand pourrissent ses liens sociaux. Bien que nous le pensions, la fin n'est jamais technologique. Sans lien social, aucune technologie ne peut être mise en œuvre ...

Poussons maintenant le bouchon du progrès juste un peu plus loin. Il nous faut d'abord remarquer que "l'activisme" qui coule dans nos veines est une drogue addictive. On bouge et "sur-bouge" pour avancer. Alors que ne rien faire est souvent la bonne réponse à un événement traumatique. Méditer, contempler, laisser reposer, accueillir l'univers, sont parfois les meilleures réponses aux agitations agressives du monde. Juste aimer l'autre et le travail bien fait. Après, tout le reste va de soi !...

Mais il nous faudra bien lâcher nos prothèses, celles qui font de nous d'agiles idiots dépendants, pour redevenir enfin nous-même, pleinement humains. Mais qu'est-ce qu'être humain ? Nous y reviendrons...

Ira ByockIn The Best Care Possible – A Physician’s Quest to Transform Care Through the End of Life, Avery, 2012.

Jean-Marc SAURET
Le mardi 21 septembre 2021

Lire aussi Sociétés primitives et sociétés modernes "



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