mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur - La force du vivant "

Le sociologue veut comprendre le monde, le troubadour le raconter...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et travaille mieux. 
On manage sa vie comme celle des organisations : toute la question est celle de raisons d'être, de l'être là et du lien social. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture et de la posture.
Patron, président, manager, décideur, collaborateurs et toute personne, ce blog est pour vous. C'est une bibliothèque thématique de ressourcement. Ma raison d'être est de vous accompagner.
Vous trouvez ici des indications, des analyses, des ressources sur le managementdes principes de fond, des postures, et des leviers pour mieux faire. Pour mieux voir l'impact des évolutions de notre société, et voir autrement la vie au travail.
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mardi 15 octobre 2019

Comment le libéralisme est-il devenu un système féodal

Daniel, un ami d'enfance, homme pragmatique et plein de bon sens comme le sont les terriens qui ont gardé leurs racines, me disait son observation du monde politique local et global. Il en tirait une conclusion toute simple : ce monde là est resté un monde féodal. Il m'en donna quelques exemples, tout en identifiant nombre de symptômes.
J'avais eu d'abord une réaction de surprise, car cette représentation n'allait, logiquement, pas dans le sens de l'histoire. Et pourtant j'avais ce sentiment diffus qu'il pourrait certainement bien avoir raison...
Alors, j'ai fait comme bien d'autres, et comme lui, je suis revenu aux fondamentaux, et donc à l'essence du féodalisme, cette organisation sociétale fondée sur le fief (Féodal venant du latin "feudum" qui veut justement dire "fief").
Ce système fonctionne sur la base de la possession du territoire, et donc sur une aristocratie foncière. Ce sont les liens de vassal à suzerain, qui régissent alors les champs politiques, économiques, sociaux, judiciaires, militaires et religieux. Ils s'inscrivent dans une logique de pouvoirs attachés à la défense et à la pérennité du fief. Tout ce qui était sur le fief était "du fief". Ceci ne voulait pas automatiquement dire que cela appartenait au suzerain local, mais l'ensemble, rendu ainsi cohérent, relevait de lui, et de lui seul.
Dans ce monde par essence rural, par exemple, un arbre qui était une créature divine, appartenait à Dieu, mais sa survie relevait de la responsabilité du suzerain. De même une récolte ou une maison quoique relevant de l'humain, dans la mesure où elles dépendaient du travail des gens, appartenaient néanmoins, compte tenu de la localisation, audit suzerain.
Si l'on brûlait des récoltes et incendiait des maisons, ce n'était là que logique ordinaire de la guerre, d'ailleurs bien courante. Mais si l'on abattait un arbre, oeuvre divine, alors c'était là un "casus belli". On retrouvait là la classique dissociation entre le sacré et l'ordinaire.
Par ailleurs, les relations de vassal à suzerain produisaient différents types de comportements, allant du soumis tranquille au dangereux manipulateur, en passant par les rebelles, les comploteurs et les opportunistes visionnaires ou pas...
Il faut savoir aussi, que dans ce système là, effectivement les gens n'étaient pas égaux. Seul les "bon-hommes" avaient une âme et pouvaient prétendre à être des fils de Dieu. Cela leur permettait de participer à l'oligarchie qui se maintenait par la force. Les gueux, vilains et autres manants paysans, n'ayant aucune essence divine, dépourvus d'âme, étaient logiquement maltraités. Ils appartenaient au territoire comme un arbre, un chevreuil ou un ruisseau. Ils pouvaient donc être logiquement "chassés" comme les cochons et les lapins. Ceux-ci produisaient du seigle et des légumes comme la chèvre produit du lait.
Le féodalisme s'appuyait donc sur une logique théosophique et cette logique irradiait tout le système sociétal.
Ainsi, si le suzerain, en occident, se trouvait bien propriétaire de son territoire, obtenu la plupart du temps par héritage, on peut observer d'autres modèles de transmission. On remarque à cet effet qu'en Asie, c'est le monarque absolu qui distribue les territoires. Il les octroie à qui lui a témoigné allégeance et a œuvré pour lui. Cette autorité absolue est de droit divin en Europe et donc il s'y pratique aussi les attributions de "bon vouloir".
Ainsi, ce qui caractérise le féodalisme, c'est bien sa nature holistique et oligarchique. Cette notion implique un pouvoir absolu sur une pyramide à plusieurs niveaux, tous "façonnables" au gré du "souverain". Ce nom, d'ailleurs, n'a de ce fait rien de folklorique... C'est aussi pour cela que l'on dit que la loi était orale dans le nord de la France et écrite dans le sud occitan. Ce dernier se trouvait en effet, être héritier du droit romain sous une organisation camériste.
Alors, que se passe-t-il sur les territoires ? ... On retrouve une guerre permanente assise sur des rivalités féroces entre les "barons" adoubés. Nombre de propriétaires guerroyaient souvent pour obtenir davantage d'adoubements de la part du suzerain suprême. C'était une garantie pour eux, de bénéficier de plus de pouvoir et de possessions plus importantes. Embuscades, complots, stratagèmes, machinations, intrigues, ligues et conspirations étaient donc monnaie courante.
Voilà résumé le fonctionnement caractéristique du féodalisme. Qu'en est-il aujourd'hui en termes d'organisations politiques territoriales et nationales, voire internationales ? Il nous faut pour cela regarder qui a réellement le pouvoir dans nos organisations actuelles. Comme le montre le sociologue américain Noam Chomsky, ce sont, en l'occurrence, les riches possédants de l'économie. Ils sont en bourse et sur les territoires. Ils y font la pluie et le beau temps au gré de leurs ambitions. Par voie de conséquence, les guerres commerciales battent leur plein. Elles font des manants-consommateurs les victimes consentantes, (ou pas), mais obligées, du système.
Que font ces riches propriétaires, possédants boursiers aux très importants revenus ? Ils imposent la dîme à leurs entreprises. "Je me moque de ce que vous faites ou fabriquez pourvus que le rendement annuel de l'entreprise dépasse les dix pour cent (et donc un rendement au moins à deux chiffres). Marx dirait que la nouvelle lutte des classes est là, entre les possédants "bousricoteurs" et les entreprises productrices de biens, d'objets et de services.
L'objet de toute la guerre entre ces possédants est d'obtenir plus de pouvoir par et pour plus de richesses. Qu'en font-ils ? Ils l'utilisent pour mettre aux rènes du pouvoir des territoires, des personnes à leur service, qui leur sont dévouées parce que dès lors redevables. Nombre de politiques sont les vassaux de ces messieurs, leurs obligés. Ceux-là sont vassalisés et perpétuent ainsi le système.
Ainsi le président Macron favorise-t-il les revenus des plus riches (les exemples ne manquent pas). Ce sont les mêmes qui ont financé sa campagne et travaillé au lobbying. C'est de cette façon que son cercle d'influence s'élargit. Ceux-là n'ont que faire de la démocratie, elle constitue même un frein à leurs affaires. Ils n'ont que faire de la république, elle est trop lourde pour leur agilité financière. Ils n'ont qu'un objectif : leurs propres revenus ! Si les lois ne les servent pas, alors ils les font changer et voter une nuit vers quatre heure du matin...
A quoi sert à Bernard Arnaud, (comme l'an dernier), de réaliser une augmentation de ses bénéfices de trente deux milliards ? Assurément a rien,sinon qu'il devienne peut-être l'homme le plus riche de la planète. C'est tout...
Ce n'est plus la capacité d'achat qui motive l'enrichissement, mais le pouvoir sur d'autres, une question de premier ou de second, une question de rang social, une question d’ego... Vraiment, nous ne vivons pas dans le même monde.
Si vous dites que c'est normal, ou de bonne guerre, c'est qu'ils ont gagné sur votre libre arbitre. Leur guerre médiatique vous aurait elle convaincu ? … Dans ces conditions, c'est bien vous le... vaincu. Au demeurant, précisons qu'il n'y a pas de bonnes guerres, il n'y en a que des sales, de surcroît meurtrières.
Pendant ce temps, hommes de main et petits barons œuvrent en coulisse. Il faut déstabiliser l'adversaire, défaire les contestations, écraser la rébellion, par tout moyen que ce soit, pourvu que la rébellion soit par terre. La guerre de l'information joue sur les peurs et les douleurs de chacun, qu'ils soient policiers ou manifestants. Pourvu qu'ils s'affrontent et se désunissent...
Alors les souverains adoubent l'un, promeuvent l'autre, assassinent celui-ci, condamnent celui-là, pour que rien ne vienne déranger la construction linéaire du profit de quelques suzerains. Oui, nous sommes bien en plein féodalisme et c'est le libéralisme qui l'a reconstruit. Au diable les idéologies républicaines, libertaires ou écologiques. La seule chose qui compte est de maintenir le pouvoir sur le territoire et de "se gaver comme jamais"...
Ici, la logique théosophique est représentée par le culte du libéralisme et de la croissance. En dehors de ce périmètre, point de salut, et pleuvent les anathèmes et les excommunications.
S'il y a des bénéfices, disait un politicien de renom, c'est pour eux. S'il y a des coûts, c'est pour le peuple. Lequel peuple se sent méprisé, volé, bafoué... Il faut juste se souvenir que le féodalisme est tombé une première fois à l'aube de quelques révolutions... Le vent, comme les pouvoirs, tournent. Rien n'est pérenne. Tout est impermanent...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 15 octobre 2019


mardi 8 octobre 2019

J'ai pardonné à mes ennemis, mais j'ai la liste...

Il y a un paradoxe dans cette phrase-titre. De toute évidence, on comprend bien que ledit pardon n'a pas eu lieu. Ce processus n'est pas unique, ni original. On le retrouve dans bien des discours et stratégies. Les paradoxes nous entourent, et nous habitent. Alors, n'en soyons ni victimes, ni dupes.
Un bon ami m'indiquait que le monde est comme un grand navire, et que tout le monde ne peut pas être à sa barre. Pour cela, une seule tête est nécessaire et suffisante, sinon le bateau dérive,... et fait n'importe quoi. Je lui indiquais que le monde me paraissait plutôt être un port où l’on pouvait retrouver une flottille de nombreux bateaux, de toutes tailles, de toutes sortes et de multiples dimensions. Il y a même pas mal de "pointus", ces petits bateaux de pèche individuels.
Ce qui m'est apparu, c’est que si un seul dirige, alors les profiteurs, les producteurs et les lobbyistes vont se joindre à lui, voire le phagocyter pour profiter au maximum du pouvoir dont il a la charge... mais bien sûr au seul bénéfice de leurs seuls intérêts privés. "Nous savons et vous obéissez" serait leur objectif politique. La question des “sachants” constitue un article à lui seul… Alors, effectivement, le libéralisme totalitaire préfère, comme monde, le grand et unique navire, à la grande flottille diversifiée...
C'est ce qui se passe dans le monde libéral actuel. Il s'agit d'un système totalitaire où le pouvoir dicte aux gens ce qu'ils doivent faire et penser pour être heureux. Voilà un vrai paradoxe : canaliser les gens dans une voie unique du bonheur. N'est-ce pas ici l’archétype de la secte ou de la prison ?
Mais la société n'est pas un navire. Elle est bien plutôt un port plein de petits et moyens bateaux, chacun étant singulièrement autonome. C'est là, un des principes fondamentaux de l'anarchie libertaire, telle que Proudhon l'avait observée. C’est bien ce phénomène qu’il a analysé et théorisé au milieu du dix-neuvième siècle.
Dès lors, personne n'a besoin de dirigeant, quel qu'il soit... et même s’il s’avère bienveillant. Les gens n'ont pas besoin de plus de liberté pour faire tout ce qu'ils veulent au détriment des autres (ça, c'est le mensonge des libéraux totalitaires). Ce dont ils ont besoin, c’est de disposer de plus de lien social et de chaleur humaine. Car, comme nous l'avons vu dans nombre d'articles précédents, nous semblons n'exister que de l'autre, que “par” l’autre, comme l’écrivait Lacan, et donc, quasi exclusivement, dans le regard de l'autre, comme le commentait Péguy : "Nous ne sommes que de l'autre".
C’est ce que nous disent d’ailleurs les sociologues humanistes et cliniciens. C’est dans ces conditions, et à ces conditions, que tout un chacun cherche à se construire dans l'interaction. Un ami psychanalyste me faisait remarquer que "nous vivons dans une incertitude de soi, cet indéterminé que l'on vient "vérifier" dans chacun des actes que l'on pose". Ainsi, selon d'autres intérêts, chacun dénie, chez celui dont il a besoin, ce qu'il y a de fou, d'irrecevable, d'inconvenant. C'est pour cela que nous voyons aussi quelques femmes battues revenir vivre avec leur bourreau. Parce qu'elles ont besoin de lui...
Il ajoutait : "Il n’y a pas de réponse à ce que l’on est (ce pourquoi le proverbe Zen a bien raison) : mais nous cherchons toujours à avoir une réponse. C’est pourquoi, ce me semble, quand on nous critique ou insulte, cela vise cet être indicible. Mais le pire c’est qu’il y a toujours en nous quelque chose que nous ignorons et qui ne demande qu’à s’y reconnaître : au tribunal cela va jusqu'à s’accuser de crime que l’on n’a pas commis…"
Voilà où vient se blottir la raison profonde de nos "grégarités". Elles n'ont aucunement besoin de dirigeants, seulement de gens qui nous reconnaissent, et qui nous disent quelque chose de qui nous sommes. Et si cela ne convient pas, alors il y a débat, voire affrontement...
Il y a blotti au fond de chacun quelque chose de la peur de ne pas être, de ne pas exister. Plutôt obéir ou être violenté plutôt que de ne pas exister !... Seulement, voilà, la peur est le pire des sentiments puisque, comme nous le savons, elle paralyse. Même le proverbe le dit... Et les dirigeants parient là dessus, et “travaillent” sur ces peurs là.
Lors d'une discussion passionnée, un interlocuteur donna cet exemple : "Quand un policier éborgne un gilet jaune, qui est responsable ? Eh bien, c'est le ministre qui a mis en place le système de maintien de l'ordre. Celui qui justement, joue sur les peurs des gens, qu'ils soient policiers ou gilets jaunes." Je trouvais la proposition très juste et particulièrement bien vue.
Par ailleurs, il faut bien dire qu’il est habituel de voir chez soi, tout ce que nous faisons de bien et chez les autres, tout ce qu'ils font de mal. Comme dit la formule : "C'est toujours de la faute de l'autre !", et donc cette sempiternelle histoire de la “paille et de la poutre”... Dès lors l'interaction avec cet autre est faussée, biaisée, corrompue.
Nous voilà donc devant un nouveau paradoxe : nous n'existons que de l'autre et nous lui affectons toutes les responsabilités, à propos de nos maux,... nous “déchargeant” ainsi de ce poids, sans doute trop lourd à porter. Il est bien surprenant, à cet effet, de ne pas aimer ceux par qui nous existons !... Et pourtant, si l'autre est un autre moi-même, il est aussi notre poubelle. Il est le bel objet de nos ressentiments, le coupable de nos faiblesses, la cible de nos rancoeurs… Histoire, sans doute, de garder tous les symptômes, ou les “signes” de toutes ces qualités que nous rêvons d’avoir, dans le droit fil de notre “être” mythifié.
Comme l’écrivait Sartre, "l’enfer c'est les autres"... Je t'aime, moi non plus! On peut donc bien, dans une logique paradoxale, pardonner à ses ennemis et en garder la liste...
Le drame, pour chaque entreprise, quelle qu'elle soit, immense ou minuscule, est que ces paradoxes, qui font la dynamique de l'organisation, sont glissés sous les tapis parce qu'ils ne relèvent ni ne s'épuisent dans la dictature du chiffre... L'humain tel qu'il est n'existe toujours pas dans nos organisations. Dès lors, les gens, dirigeants et autres, ne comprennent toujours pas ce qui s'y passe, et souvent ce qu'ils y font ou ont à y faire.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 8 octobre 2019


mardi 1 octobre 2019

Quand la dictature du chiffre remplace la sagesse...

J'entendais dernièrement, la ministre de l'écologie se plaindre que la justice à Lyon ait relaxé deux militants écologistes, "décrocheurs" de portraits présidentiels, au prétexte qu'il n'était pas sain d'encourager les actes d'incivilité (sic). En premier lieu, je m'étonne qu'un ministre commente une décision de justice, la juge même et la critique, sans que cela ne fasse sourciller personne. Peut-être que l'indépendance de la justice n'est plus à l'ordre du jour... Mais au delà de ce fait, se dessine une autre réalité : l'Etat (...pour peu qu’il mérite (encore) sa majuscule...), quand il en vient à critiquer sa justice, à violenter son peuple, à poursuivre ses opposants, doit être bien faible et bien peu sûr de lui-même, bien peu sûr de la direction politique qu'il poursuit... ou pas.
Ce gouvernement-là a-t-il un projet, une éthique, une raison d'être ? La question, dès-lors, se pose : Que poursuit de fait ce gouvernement, au delà des éléments de langages inaudibles lâchés çà et là ?
Par défaut, les gens y répondent à sa place. Parce que, nous le savons, si la nature a horreur du vide, la nature humaine a horreur du vide de sens. Là où il n'y en a pas, ou là où il en manque, la pensée humaine comble le vide par des constats, des croyances, des construits ou des aperçus. Alors montent dans l'opinion des éléments de pensées bien loin des formes d'opinions qu'aurait espéré ce gouvernement, et notemment, dans la population qui le légitime.
Alors quelle analyse de ces retours, de ces remontées, nous viennent aux oreilles ? De fait, notre civilisation a échoué, tant sur le bonheur des gens, sur l'organisation sociétale de notre processus vital, que sur la conservation de l'environnement. C'est le premier enseignement que tous les mouvements sociaux nous indiquent depuis plus d'un an.
A un tel point, que depuis des années les citoyens se détournent des urnes. Il m'est arrivé bien souvent d'entendre cette réflexion, ou une autre du genre : "A quoi sert-il de voter puisque les gouvernants font ce qu'ils veulent sans nos avis ? De plus, ils annoncent vert et  ils font bleu !"
Ce global détournement du "politique" ne me semble pas imputable à autre chose qu'à des mensonges et fausses promesses, à des espoirs déçus, à la sensation d'avoir été "baladé", manipulé, voire trahi. 
Il m'est arrivé d'entendre que la cause pourrait être imputable à cette attitude d'ultra-consommation, au développement de consommateurs versatiles, une autre forme de clients volatiles. Si l'on considérait la proposition, il faudrait alors entendre que l'Etat n'est, de fait, qu'une entreprise de production dont la finalité est de faire du profit. Il faudrait entendre qu'il n'y a d'autre voie que le libéralisme, que tout ne serait qu'une question de sous et de marchés, que la dictature du chiffre serait aux commandes de la planète... C'est d'ailleurs peut-être le cas...
Avec cela, nous entendons que ledit mouvement des gilets jaunes serait une réponse sociale à la perte de sens de l'Etat, à la perte de sens social du politique. Combien de personnes sur les carrefours nous indiquent avoir retrouvé là du lien social, du vivre ensemble, et cette chaleur humaine dont la société les a privés. Mais elles rencontrent aussi, ici, des raisons de partage humanistes et bienveillants, assurément bien loin des marchés et des contraintes gestionnaires d'une société sans morale ni humanité.
La société a donc bien failli ! Elle a failli sur sa promesse des lumières que le progrès apporterai le bonheur et le bien-être, dans un nouveau processus vital qui les servirait, dans une certaine idée d'un monde meilleur... C'était bien là la promesse républicaine. En réalité, que voyons nous émerger dans les têtes et les cœurs de nombre de trentenaires ? D'une part, l'affirmation d'un certain nihilisme où plus personne n'attend plus rien, tout en tentant de se "servir sur la bête"... Avec en corollaire et d'autre part, des projets de petits collectifs pour refaire "à côté du système" une société meilleure, pleine d'art, de lien social, d’authenticité, de "relations vraies"... 
Un peu partout en France, émergent ces projets associatifs d'épiceries solidaires, de bars associatifs avec scènes ouvertes ou d'accueil, de coopératives locales. Elles sont parfois accompagnées d'une économie aux règles locales, voire d'une monnaie hors banques et pouvoirs supérieurs, construite sur la cooptation et la solidarité... Mais, chut... Ça pourrait se développer... et ça se développe !
Bien des gens ont compris le mensonge organisationnel, sinon institutionnel, et ne sont plus dupe de ce système "libéral totalitaire". Il ne s'agit plus de "changer la société" mais de la quitter, pour faire autrement ailleurs. Voilà ce qui est en train de se "jouer" dans nos banlieues, nos villes et nos campagnes...
L'état s'effrite non pas par manque de pouvoir, mais par manque de projet de société, par manque de sens, mais aussi par manque de loyauté, de valeurs, d’éthique. Il y a là certainement une bonne raison pour que la question écologique (qui nous "crève les yeux") occupe le devant d'un scène politique où plus personne n'est sûr de rien.
Quand une personne, ou encore un parti, se trouve porteur d'un projet de société, alors le combat de dénigrement commence : procès d'intention, petites phrases, enregistrements tronqués, vidéos parcellaires, perquisitions et véritables procès s’enchaînent. Il n'y a là aucun débat d'idée, aucun débat de société, aucune construction de projet, mais juste une stratégie "commerciale" de discrédit, et de destruction d'image...
Quand la dictature du chiffre remplace l'indispensable sagesse, celle d'un projet pour les gens et par les gens, alors le totalitarisme n'est plus très loin. Le libéralisme n'est qu'une guerre commerciale, une guerre de profits où seul le résultat dans le portefeuille compte. Alors, on peut dire que le système est arrivé au bout de lui même, au bout du rouleau, et pas loin de son effondrement.
Jean-Marc SAURET
Le mardi premier octobre 2019

mardi 24 septembre 2019

L’enfant et le sage

Nous avons l'habitude de regarder les enfants comme "des gens en devenir". C'est à dire comme s'il était de notre devoir de les accompagner, de leur montrer le chemin, d'éclairer leurs pas et leurs marches pour les amener sereinement à leur état d'adulte.
Quand nous regardons en arrière, notre regard dans leurs yeux, nous comprenons que le regard d'un enfant est direct et immédiat. Ce qui nous semble alors faire la différence d'avec le nôtre, c'est ce en quoi nous nous sentons obligés : la hauteur de vue que ce que nous pensons être l'intelligence de nos expériences à construire.
Nous voyons plus loin depuis plus haut. L'image que nous en avons alors est celle de la vigie, portée en haut du mat, les yeux sur l'horizon. En bas, travaillant sur le pont, les matelots attendent son annonce criée avec confiance. Il sait puisqu'il est bien positionné pour voir loin.
Les enfants nous regardent ainsi et nous questionnent. Quand ils arrêtent de le faire, soit ils partagent dès lors avec nous et nous savons qu'ils ont grandi, soit ils se coupent de nous et nous nous inquiétons. Nous nous inquiétons parce que nous somme vigie, que nous pensons que nous voyons loin, que nous comprenons ce qui se passe.
Le sage voit plus loin encore que le commun des adultes. Enfants auprès de lui, nous l'interrogeons pour obtenir un peu des résultats de son regard : un jugement, une appréciation, une vision plus haute, une conception plus élaborée, une conclusion plus structurée...
Mais pour vivre ce rapport, il nous faut reconnaître l'autre et savoir qui nous sommes dans notre relation à lui : enfant ou un sage, adulte ou enfant, ou quoi d'autre. Nous ne le saurons que si nous nous regardons ensemble, que si nous avons cette conscience de nous et de notre relation. C'est bien ce que ne fait pas l'enfant quand il se détourne et s'isole.
Peut-être se voit-il comme le monde de la consommation qui nous regarde et nous invite à être : en l'espèce un "centre du monde", ou encore, le "hub" de tout. Dès lors, celui-ci n'a pas à s'adapter, c'est le monde qui doit s'adapter à lui. L'alternative peut se résumer de la façon suivante : il y a ce qu'il a et ce qui lui manque. Ce ne sont ni des connaissances ni des compétences, mais simplement des objets. Ce sont dès lors des propriétés qui le définissent, et non pas des caractéristiques de valeurs et de capacités.
Il se pense fini, et si son rapport au monde est insatisfaisant ou difficile, il faut alors, pour lui, changer le monde. Voilà pourquoi nous nous inquiétons,... et nous avons bien raison de le faire.
Mais si l'enfant se pense inachevé, il peut se situer sur le chemin du développement. Il se retrouve alors en voie de "grandissement", et de perfectionnement. C'est dans  ces conditions, qu'il se rapproche de l'adulte, de celui qu'il pense être un référent. C'est à ce moment qu'il tente d'en acquérir le regard, la sagesse, et l'ensemble des éléments qui font sa connaissance.
"Tu vois cette plante ?" me disait le vieil Adrien, un ami de mon père. "Elle va t'enlever tes verrues... Va la cueillir !", et j'y allais, la cueillais et la lui ramenais. Pourquoi, ne pas la garder ? Parce qu'implicitement le vieil Adrien m'indiquait qu'il savait quoi en faire... et que si j'allais la chercher c'était pour m'engager à partir d' elle, avec lui... Alors que je ne savais pas encore en faire quoi que ce soit. Lui, en revanche,i le savait. En même temps, c'est tout cela qu'il me  disait par cette seule injonction...
La relation est bâtie sur la reconnaissance réciproque. Le vieil Adrien me savait affecté par toutes ces verrues sur mes mains. Il savait sa connaissance bien supérieure à la mienne, et combien elle pouvait s'avérer utile pour moi. Il le savait de par nos positions humaines respectives : j'avais une dizaine d'années et lui plusieurs multiples de dix. Si la valeur n'attend pas le nombre des années, la connaissance, elle, en dépend...sûrement !... Tout comme la connaissance de la "chélidoine" !
Nous sommes vis à vis du sage dans la même posture (et le viel Adrien en était un). Notre société consumériste ne les connaît plus mais ceux d'entre nous qui privilégient l'usage à la possession recommencent à les apercevoir.
Dans une société de l'usage, le savoir-faire et le savoir être se combinent, voire, se confondent jusqu'à l'accomplissement : le sage est celui qui sait le mieux faire quelque chose des éléments de son environnement. Il y vit et y est comme un poisson dans l'eau. Il y est en relation d'intelligence.
Si aujourd'hui nous parlons d'écologie, c'est bien parce que ce rapport ordinaire et obligatoire à l'environnement nous a quitté. C'est quand il y a longtemps que nous n'avons pas mangé que nous parlons d'avoir faim. Pas avant...
Ainsi, pour que l'enfant reconnaisse l'adulte et l'adulte reconnaisse le sage, il faut à chacun la conscience de sa relation à son environnement, à savoir que sa finalité est de s'adapter à son environnement et pas l'inverse.
Regardons un instant dans le lointain passé de l'humanité. Il y a plusieurs milliers d'années, chaque personne humaine gérait et organisait son processus vital. Elle savait récolter les plantes et les graines, les chauffer pour les meuler, en cuire la farine transformée en pâte avec un peu d'eau ou de lait. Tous et chacun savaientt le faire.
Tous et chacun savaient construire ses outils et s'en servir, se projeter sur l'avenir et donc récolter voire semer pour ça. Tous savaient construire un abri et toutes choses utiles à mieux vivre. Tous savaient l'importance d'être ensemble. Mais aujourd'hui, sans électricité ni supermarchés, en quelques jours nous mourons de faim et de froid. Sans nos Smartphones, nos PC, nos tablettes, nos véhicules à moteurs, sans toutes nos prothèses, nous sommes incapables de vivre, de survivre,... et nous hurlons de colère dès que nous les perdons, dès que nous en somme éloignés ou privés...
Voilà pourquoi nous ne savons plus reconnaître les sages comme ce vieil Adrien parti dans sa tombe avec toute la bibliothèque qu'il avait dans la tête et le cœur.
Notre société de consommation a fait de nous des dépendants, des frustrés, des handicapés du corps, de l'intelligence et de l'âme. La moindre hypothèse d'un monde facile et meilleur quelque part, nous y allons comme les papillons vers la lampe électrique qui finit par nous brûler. Hallucinogènes chimiques, idéologique ou "djihadistes" sont nos lampes électrique. Il en va de même de celles de nos papillons de frères et sœurs malvoyants de l'esprit, de l'âme et du cœur.
Pour reconnaître le sage et reprendre sa route de liberté et d'autonomie, il faudra recommencer à comprendre que nous sommes en interaction avec notre environnement, que nous somme de cet environnement, pas dépendant mais "y appartenant". Nous sommes comme chaque goutte d'eau dans l'océan !
C'est, me semble-t-il, le premier pas que nous avons à faire et à faire faire à nos proches sur le chemin de la sagesse et de la survie.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 24 septembre 2019