mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur  dans  La force du vivant "

Le troubadour ressent le monde, le sociologue le réfléchie,
et ensembles, ils le racontent pour éveiller les consciences...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et œuvre mieux. 
Manager ses affaires et le développement personnel vont de pair. Bien manager ses projets, c'est d'abord devenir la meilleure version de soi-même pour que son action et celle de chacun produise la belle œuvre, révélation et fierté de chacun et de tous. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture partagée et de la posture personnelle. Et il n'y a qu'une posture : "Servir ses valeurs".
Patrons, présidents, managers, décideurs, collaborateurs et toutes personnes désireuses de progrès, ce blog est pour vous. Fouillez ! Commentez ! Partagez !
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mardi 21 septembre 2021

Sur la notion de progrès... (21 09)

Depuis le discours sur la méthode de Descartes, l'idée de progrès, sise dans la pensée scientifique, agite nos représentations sociales, comme s'il s'agissait d'un chemin naturel, universel et absolu. Cette "marche en avant" semble s'imposer à nous comme un vecteur naturel de la vie ordinaire, une incontournable précipitation de fait. Le dicton "qui n'avance pas, recule" semble vouloir confirmer ce point de vue socialement partagé : la vie va forcément de l'avant. Il y a bien du darwinisme là-dedans...

Et si l'on s'arrêtait un instant pour regarder de quoi il s'agit effectivement ? 

Temps de pause : Le calme et la tranquillité épousent alors le monde comme après la tempête, sous la forme d'un retour au réel, comme une méditation paisible. Nous voudrions alors que cet instant de grâce dure toute la vie. A contrario de la pensée Nietzschéenne, le fond du lac est paisible et aucune bulle ne remonte. Alors, on y descend retrouver le calme des profondeurs, comme le disait le commandant Cousteau.

Si l'agitation des vagues est en surface, le calme immobile est au fond. C'est là une image bien connue des praticiens de la méditation transcendantale. Alors peut-être nous faudrait-il lâcher le vecteur progrès pour renouer avec les savoirs que nous avons perdus depuis le développement néolibéral de la consommation. 

Il me revient cette fable simple du premier boulanger. Celui-ci proposa de faire le pain chaque jour, "ainsi, vous n'aurez plus à le faire !" dit-il à ses congénères. Mais chacun de ceux-ci lui répondit vivement : "Ah non, car dans ce cas je ne saurais bientôt plus le faire !" Le temps passa, les habitudes changèrent, et c'est bien ce qui arriva... L'économie, qui étymologiquement est l'administration de la maison, est devenue la gestion des richesses et de l'épargne. Alors, qui dit progrès, dit économie, c'est-à-dire une certaine distribution des tâches, tournée vers la spécialisation des pratiques.

Ainsi, ce que l'on appelle encore le progrès nous a-t-il "débarrassés" de nos connaissances. J'ai le profond souvenir de cet ami de mon père, Adrien Monmayou, un paysan que, gamin, je pensais philosophe. Il connaissait si bien les plantes de son environnement qu'il en savait bien des usages, aujourd'hui réservés aux chimistes et herboristes. Il connaissait si bien les animaux de son environnement, des plus petits jusqu'aux plus gros, qu'il en savait les pratiques, les mœurs et les utilités. Aujourd'hui il s'agit du seul savoir des éthologues, zoologues, apiculteurs, aquaculteurs, biologistes et autres ornithologues. 

Pour lui, il en allait de même en matière de climat ou de temps, mais aussi pour les cultures et l'élevage. Cela valait dans le rapport aux saisons, à la lune et aux étoiles, ou encore pour toutes les interactions naturelles, etc. Quand il est décédé, il a rendu sa connaissance à la conscience universelle. Pour le commun des mortels, c'est une immense bibliothèque qui a brûlé, comme aurait dit Amadou Hampâté Bâ. A peine lettré, il avait tous les savoirs des gens en lien avec l'univers, la terre et la nature. Ceux-là même que nous avons totalement oubliés. Même le nez dans les livres, même en fouillant le net, on ne les retrouve pas.

La culture du progrès nous a fait croire que le savoir était dans les livres et nous l'avons perdu. Il nous a fait croire que le savoir était tellement immense qu'il fallait le répartir pour l'utiliser, dans une sorte de vision par trop mécaniste du réel. Comme si le savoir était une "chose"... La culture du progrès nous a fait croire que le savoir était matériel, technique, scientifique alors que la pratique nous en dit bien davantage, en situation. Il a effacé l'intuition, source de bien des "découvertes", voire redécouvertes... 

Et tout cela comme si la démarche de connaissance et de progrès de l'humanité était celle de l'homme, et du seul "individu". Il y a du néolibéralisme dans cette conception de la connaissance et du progrès. Le progrès se résumerait-il aux développements techniques et scientifiques par des individus ?

Et puis je tombais sur ce bout d'article journalistique* : “Il y a des années, un étudiant a demandé à l’anthropologue Margaret Mead ce qu’elle pensait être le premier signe de civilisation dans une culture. L’étudiant s’attendait à ce que Mead parle d’hameçons, de casseroles en terre cuite ou de moulins en pierre. Mais ce ne fut pas le cas."

"Mead a dit que le premier signe de civilisation dans une culture ancienne était un fémur cassé puis guéri. Elle a expliqué que dans le règne animal, si tu te casses la jambe, tu meurs. Tu ne peux pas fuir le danger, aller à la rivière boire ou chercher de la nourriture. C’est n’être plus que chair pour bêtes prédatrices. Aucun animal ne survit à une jambe cassée assez longtemps pour que l’os guérisse."

"Un fémur cassé qui est guéri est la preuve que quelqu’un a pris le temps d’être avec celui qui est tombé, a bandé sa blessure, l’a emmené dans un endroit sûr et l’a aidé à se remettre. Mead a dit qu’aider quelqu’un d’autre dans les difficultés est le point où la civilisation commence.”

L'entraide, la solidarité, la bienveillance et la compassion, sont les signes d'une civilisation, d'un progrès sociétal. Nous sommes bien loin de cela aujourd'hui. Le progrès, ou réputé tel, est dans les smartphones, les tablettes et les applications à vendre à chaque personne. 

J'avais précédemment fait allusion à la similitude entre la société humaine et la société des loups. En l'occurrence, l'interdépendance y est si forte que la solidarité et l'entraide en constituent le lien social, l'ordinaire, le commun... Et si le progrès était sociétal et non individuel ? Et s'il était culturel et spirituel avant de n'être que matériel ? Aujourd'hui, on semble prendre un symptôme pour une forme de la réalité.

Alors, dans ces conditions, le chemin du progrès ne serait-il pas simplement humain ? C'est certainement ce que souligne Clotilde Costil dans son excellent article à propos de l'entretien entre Louis Daufrèsne et Denis Jacquet, sur le traitement de l'événement Covid : "La peur l'a emporté sur la raison, et la technologie sur l'intelligence". Il nous faudra faire la part des choses, distinguer l'humain du technologique et considérer le progrès dans le sens du développement humain et relationnel. Une civilisation n'est pas un cumul d'individus mais l'harmonie de liens sociaux. Une société disparait quand pourrissent ses liens sociaux. Bien que nous le pensions, la fin n'est jamais technologique. Sans lien social, aucune technologie ne peut être mise en œuvre ...

Poussons maintenant le bouchon du progrès juste un peu plus loin. Il nous faut d'abord remarquer que "l'activisme" qui coule dans nos veines est une drogue addictive. On bouge et "sur-bouge" pour avancer. Alors que ne rien faire est souvent la bonne réponse à un événement traumatique. Méditer, contempler, laisser reposer, accueillir l'univers, sont parfois les meilleures réponses aux agitations agressives du monde. Juste aimer l'autre et le travail bien fait. Après, tout le reste va de soi !...

Mais il nous faudra bien lâcher nos prothèses, celles qui font de nous d'agiles idiots dépendants, pour redevenir enfin nous-même, pleinement humains. Mais qu'est-ce qu'être humain ? Nous y reviendrons...

Ira ByockIn The Best Care Possible – A Physician’s Quest to Transform Care Through the End of Life, Avery, 2012.

Jean-Marc SAURET
Le mardi 21 septembre 2021

Lire aussi Sociétés primitives et sociétés modernes "



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mardi 14 septembre 2021

Penser le réel (14 09)

Bien que très ordinaire, penser le réel n'est pas une chose si simple que ça. Je reviens sur la notion de réalité et, à mes yeux, les quatre variables qui l'articulent : les représentations et les nécessités, l'amour et la peur. Ce sont, en l'espèce, ces points sur lesquels se construisent nos réalités conscientes. J'ai besoin aujourd'hui d'y articuler un couple de variables développé ici plus récemment : les notions de réalité et de vérité

Nous allons retrouver ici des éléments de l'article daté de décembre 2020 à propos de la “communication en paix”. L'idée est bien de présenter un outil pratique de lecture du réel, nous permettant d'en tirer la quintessence. Déconstruire permet de reconstruire : savoir ce qui fait la chose permet de mieux l'appréhender. C'est ainsi, et à partir de ce que nous vivons, que nous pourrons en tirer le “mieux”, et donc le meilleur. Mais regardons tout ceci de plus près.

Nous ne pensons qu'à l'aune de nos représentations, lesquelles sont tout autant expérientielles que culturelles. Il semble utile de le rappeler. A partir de là, et donc de ces prémices, l'important, dans une rencontre conversationnelle, sera d'appréhender, et de comprendre, les représentations de l'autre, de regarder et de comprendre comment il voit les choses, comment il se "situe" dans ce qu'il dit. Ces éléments permettront alors de lui donner à voir, comment ses propositions peuvent être perçues, et peut-être les regarder autrement. Comme le disait le psychosociologue Rodolphe Ghiglione, "Dans la conversation, il se 'transacte' des références", ce que Schopenhauer nommait le "critérium" à vivre et penser le monde. D'où l'autre personne me parle-t-elle ? D'où celui-ci m'entend-il ?

Ma première préoccupation, donc, est bien de comprendre ses "visions du monde", celles qui guident ses pas. En même temps, il convient d'être très clair sur les miennes propres, en étant tout à fait conscient de leurs singularités. L'indispensable empathie et la nécessaire bienveillance ne sont pas choses simples, sans un certain "lâcher prise", pourtant indispensable et en l'occurrence, déterminant.

La seconde préoccupation sera aussi d'entendre les "nécessités" (ou préoccupations conscientes ou pas) de l'interlocuteur et de donner à voir les miennes propres. Ainsi, nous mettrons sur la table les "nécessités" de chacun sans aucun jugement. Car, au-delà de sa propre finalité qui fait notre raison d'être, que ces "nécessités" soient réelles, imaginaires, de l'ordre du désir ou du fantasme, importe peu, voire même pas du tout. Ça ne nous regarde pas.

La seule chose qui compte est de savoir que cela compte pour l'autre. Zéro jugement est bien la particularité indispensable de l'écoute réelle dans l'accueil de l'autre. Cette posture vient de la conscience, que je peux avoir, que l'autre est un autre moi-même. Nous serions tous, par nature, égaux, et tous "équivalents", quelles que soient nos fortunes, compétences, diplômes, richesses ou puissance, QI ou QE, influences ou connaissances, liens ou appartenances, etc... Car tout ceci dépend de nos représentations, je crois, non ?...

"Parce que l'autre est un autre moi-même", voici donc la transition toute faite pour passer à la variable d'amour. L'amour pas seulement au sens d'appétit, de gourmandise et de bien-être (ceci serait plutôt de l'ordre des nécessités), mais plutôt cet amour simplement bienveillant, attentif et donc sans jugement aucun. Et ceci parce que, d'une part, l'amour est la condition de la rencontre fertile, et d'autre part parce que le langage du cœur est un "démêlant" relationnel. Croiser quelqu'un n'est pas le rencontrer. Poser nos cœurs sur la table "effondre" toutes les barrières.

C'est ce qui se passe quand nous demandons pardon, quand nous avouons notre émotion devant un fait, un événement, un spectacle, quand nous avouons notre affection, quand nous baissons la garde. C'est ce que l'écologue Jean-Marie Pelt appelle la paradoxale puissance de la faiblesse*... Et c'est là une variable fondamentale : c'est bien le fait d'aimer qui me pousse à choisir tel met plutôt qu'un autre...Ce sont ces mêmes ressorts qui me poussent m'appesantir sur tel paysage, à aller vers telle personne plutôt qu'une autre, à aborder tel sujet plutôt qu'un autre, et qui parfois donnent la force de se surpasser.

Rien ne m'oblige à aimer "pour de bon" le personnage qui se présente à moi mais comme être humain, il est un "autre moi-même". Et il m'est très utile pour moi-même, pour la qualité de notre relation, sincère et directe, de "m'aimer" comme "j'aime" mon interlocuteur, comme j'apprécie d'être avec lui dans cette conversation. Et ceci est rare et n'a rien à voir avec l'orgueil. Il s'agit là de considération neutre, pas d'un marchandage avec soi-même. En effet, ceci aussi dépend de nos "représentations" et de nos "nécessités". La relation n'est pas un combat, mais une co-construction. L'autre n'est pas adversaire, encore moins ennemi, mais un partenaire. Pourrions-nous imaginer la conversation comme une valse ou un tango ?...

Rien ne saurait stopper, même ralentir ou enrayer l'une de ces trois variables, fût-ce la peur elle-même, cette quatrième variable. Elle est la plus puissante des barrières à tout, le dynamiteur de tout projet ou intention pour une bonne ou mauvaise œuvre. Là, la question des représentations nous permet de déconstruire ce qui nous fait peur ou pas, comment et pourquoi. Mais il y a des peurs inconscientes, irraisonnées, comme celle du vide ou des araignées. Reste alors "le lâcher prise"** et de laisser venir.

Ainsi, articuler la réalité et la vérité à ces quatre premières variables de l'action est une chose simple qui va de soi. La réalité, quant à elle, a, pour une part, largement été traitée dans l'approche des variables de représentations et des nécessités. Si la deuxième est un moteur à passer à l'acte, les premières sont le cadre et les objets mis en œuvre. Je ne m'attarderai donc pas sur cette conception constructiviste de la réalité, qui est mienne, car représentations et réalité sont ici quelque peu synonymes. Elles sont également impactées par la question des nécessités.

Quant à la vérité, c'est de la relation qui la lie à la réalité dont il s'agit. Elle vient par cela s'articuler dans ce "sixtype". Si la vérité se présente sous deux visages elle n'en est pas moins une variable très également impliquée et agissante. D'une part, la vérité est ce récit qui dit ce que la réalité est. Une "aletheia", en quelque sorte, qui lui donne son sens, sa finalité, sa raison d'être. Mais la vérité convoque aussi un absolu qui dépasse la rationalité, quelque chose qui s'impose de par sa seule nature. Il s'agit de LA vérité.

Nous avons vu précédemment qu'elle pouvait tenir aussi d'un "indit", d'un irrationnel, voire "irrationnalisable". Il y a dans la dimension de vérité un lien avec l'au-delà des mots. Certains donc voient son fondement dans le divin, la spiritualité, l'irrationnel. Il y a là quelque chose d'immanent. Je ne peux donc ni en débattre, ni la démontrer, voire même pas l'expliquer. Mais peut-être puis-je juste l'indiquer, en faire une "monstration", comme l'exprimait Lacan.

Le rapport de la vérité aux représentations est de l'ordre du discours sur les réalités. Mais le rapport aux nécessités convoque aussi la dimension transcendantale de la vérité. Ici, il appartient à chacun de s'en départir, d'en faire son articulation, son sens, sa référence. "Réfléchir est difficile, écrivait Carl G. Jung, c'est pourquoi les hommes préfèrent juger."

L'articulation avec l'amour est aussi de l'ordre de "l'indit". Seule une dimension spirituelle y est convoquée si tant est que l'on parle bien de l'amour non-consommateur, d'un amour de l'autre et, pourquoi pas, de la vérité et des valeurs qui nous fondent. La question du rapport entre la vérité et la peur convoque les deux dimensions de la vérité. Le récit installe ici un sens. Le transcendantal, quant à lui, donne une dimension singulière à la peur, comme la déconstruisant, voire s'en autonomisant jusqu'à l'indépendance.

Je repense également à de nombreuses citations autour de la vérité qui la situent en référence à d'autres valeurs de fond, comme '' Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres. '' (Jean 8-32) ; ''Seule la vérité a le pouvoir de rendre libre !'' (Paul Calzada, auteur) ; ''La vérité rend libre et il vaut mieux se défier de ceux qui ne sont pas de cet avis.'' (Michel Folco, écrivain). Ces quelques citations (pour éviter de citer encore les grands penseurs de la Grèce antique) donnent à voir l'immanence d'une telle dimension. Elle n'apparaît toutefois qu'en creux d'autres et ceci se conçoit aisément. Récit de vérité et vérité immanente ne sont ni la même chose ni de la même dimension. Il convient donc bien de les distinguer.

Par ailleurs, il me semble que ce n'est jamais la forme qui fait la valeur, ni même la réalité des choses. Je pense, par exemple, à l'articulation d'une politique. C'est le fond, la raison d'être, l'intention de la finalité, même si l'on se trompe ou que l'on s'y prenne mal, qui en font la valeur et la réalité. Autre exemple, en management, ce qui m'a toujours guidé est que, comme je l'ai beaucoup dit et écrit, l'essentiel est d'aimer les gens et le travail bien fait. Après, dans tous les cas, tout le reste va de soi. La vérité tient de cela, et c'est de là qu'elle apporte sa pierre aux cinq autres dimensions. Dès lors, il n'y a plus de question sur la conduite de nos actions... On pourrait dire alors que la vérité ne se démontre pas, mais qu'elle se dit tout simplement.

Alors, il m'apparaît qu'une image parle parfois mieux qu'un article aussi concis soit-il. Voilà donc une représentation du "sixtype" en un pentagramme, parce qu'il y a parfois nécessité d'un récit de vérité qui fasse fond, qu'on l'aime ou qu'il fasse peur, mais j'en doute... Elle pourra nous servir de mémento, de référence, de cadre à l'analyse des événements que l'on vit et que nous produisons, auxquels nous sommes invités et dans lesquels nous sommes impliqués, voire embraqués. Penser comment l'on pense le réel devient alors si simple et ordinaire à la fois.


*Jean-Marie PELT, La raison du plus faible, Fayard, Paris, 2009
** Lire aussi : "Le lâcher prise 2"
Jean-Marc SAURET
Le mardi 14 septembre 2021


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mardi 7 septembre 2021

Quand l'absence de débat dérape en insultes (07 09)

C'est effectivement assez rare, mais quand ceci vous arrive, vous pouvez rester bouche bée. Je recevais, en commentaire sur l'un de mes articles, une injonction à éliminer un certain nombre d'arguments et d'éléments dont j'usais parce qu'ils jouaient une fonction d'illustration pourtant tangible et probante... "car cet article (était) trop long". Je tentais une réponse bienveillante, indiquant que la vie n'était parfois pas aussi si simple (ou simpliste) que cela et qu'il convenait bien de dire peu, mais juste, à propos et référencé.  C'est ce que l'on peut appeler aussi, le sens de la nuance. Je reçus en retour une bordée de propos malveillants, même insultants, conclus par ces quelques mots : "pour un sociologue, vous pétez plus haut que votre cul ! Je n’ai pas de temps à perdre avec un crétin". Et le quidam venait cependant de passer un certain temps à me l'écrire.

Que faites-vous dans cette situation ? Pour ma part, j'ai, comme on dit, lâché prise. Je me suis retiré de l'entre deux, et prévenu la personne qui l'avait mise en relation avec moi. Je compris que c'était bien ce que le quidam cherchait, à savoir que je quitte le cercle de réflexion où il officiait. Je l'ai donc satisfait... (Cependant, la responsable et animatrice du cercle sursoyait à ma conclusion de circonstance, préférant me voir continuer l'aventure dans le cercle)

Bien sur, il ne m'est pas apparu utile, ni judicieux, ni même opportun, de "ferrailler" avec cette personne excessive. Ce n'est pas que l'incohérence de son propos et les pensées courtes qui l'animaient m'eussent rebuté, mais il m'a semblé comprendre qu'il s'agissait plus d'une question d'ego que d'un argumentaire élaboré. Dans ces conditions, il est préférable de rendre à la personne son combat, et de pardonner ses écarts. Pardonner n'est pas effacer, mais c'est plutôt une façon "élégante" de laisser au quidam la gestion des conséquences de ses actes sans s'en occuper ni s'en préoccuper. 

Par ailleurs, nous avons plusieurs fois constaté que la colère, la haine et l'agitation sont des syndromes de faiblesse. Il n'est donc pas utile de compliquer les choses. Il suffit, comme l'on dit populairement, de laisser "retomber la mousse", comme les particules en suspension dans un liquide trouble... Dès lors on y voit mieux.

Mais je dois avouer que ce type de comportement, quoique insolite, n'est pas isolé. Il s'agit là d'une simple conséquence d'une postmodernité tout à fait consumériste, celle qui flatte les egos pour en faire de bons consommateurs émotionnels, dénués de toute réflexion. Ici, la raison n'est pas de mise ici. 

Il est vrai que nous voyons se développer sur les réseaux sociaux des échanges d'insultes et d'anathèmes de tous ordres. Cela va jusqu'aux plus vulgaires et aux plus violents, dans le seul but, semble-t-il, de faire briller des egos, la plupart du temps passablement incultes et mal informés. Ceci m'a d'ailleurs convaincu de m'en retirer.

C'est bien là un drame de la postmodernité néolibérale : plutôt l'affrontement car l'important est bien de "gagner" ! Gagner quoi ? Juste la sensation d'avoir été le plus fort, d'avoir "transcendé" l'échange... Mais pour quoi faire ? Juste pour flatter les egos et minauder en aparté : "Tu as vu ce que je lui ai mis ? A plate couture, je l'ai mis minable." Bien tristes propos, bien tristes échanges, pour quelle plus-value et pour quel résultat réel ?... 

"Sur la toile, l'expression des désaccords est une valeur aussi importante que le consensus" constatait Valérie-Anne PAGLIA, Directrice d'IPSOS. Ou comme l'écrivait dans le magasine "Décideurs" le philosophe des sciences, Etienne Klein, "A mesure que l'on gagne en compétence, on perd en arrogance". Il s'exprimait là à propos de la perte de confiance dans la parole scientifique lors de cette crise dite sanitaire.

C'est là, en fait, la convergence de deux phénomènes qui se développent dans cette fin d'ère. Les analystes sociaux les ont particulièrement bien repérés et mis en exergue. Je pense à "la médiocratie" formalisée par le philosophe canadien Alain Denault. Son essai édifiant décrit une tendance qui se confirme à mesure que défilent les années : les médiocres sont au pouvoir et le moyen fait désormais autorité. 

Je pense aussi à "la lutte des places" du sociologue clinicien Vincent de Gaulejac. Ce n'est pas une lutte entre des personnes ou entre des classes sociales. Elle désigne la lutte d'individus solitaires contre la société pour trouver une "place", c'est-à-dire un statut, une identité, une reconnaissance, une existence... Une autre conséquence de l'individualisme concurrentiel dans cette post modernité néolibérale : exister à une haute place et y être remarqué.

Dans cette culture de la confrontation et de la concurrence, de la performance et de l'exploit qui fait les surhommes et les sur-femmes, ces victimes de ce triste système semblent trouver un exutoire exaltant dans ces échanges insalubres, dans ces turpitudes avilissantes pour chacun et pour tous. Mais c'est aussi ce que l'on enseigne dans les écoles de commerce : se montrer le meilleur et ne pas se laisser impressionner par quiconque plutôt que de chérir l'œuvre à construire et la dynamique humaine pour ce faire. 

Mais tous y perdent, ladite performance en premier, car sans co-construction, sans coopération, sans collaboration, sans convergences non plus, pas de performance. Juste la répétition d'une médiocrité, celle qui justement a pris le pouvoir dans cette fin d'ère néolibérale, jusque parmi les élites... jusqu'à la "chute de Rome" !

Nombre de correspondants sur la toile, ou dans les cercles de réflexion, se lamentent, en déplorant cette situation délétère. Y répondre, c'est tomber dans un piège où l'assertion de Michel Audiard prend force et vigueur : "Ne jamais débattre avec un imbécile, il vous aspire dans des profondeurs où la bêtise excelle. Vous perdrez toujours car, sur ce terrain là, il y est mieux entraîné que vous !"

Ici aussi, la question du "lâcher prise" constitue une bonne réponse. Lâcher les affrontements d'egos. Fuir, avant que la spirale ne vous aspire, ne vous saigne, ne vous suce le sang froid, ou pire, ne vous détourne de vos travaux. Si la personne veut être le roi des c... qu'elle le soit, si c'est son but, qu'importe, mais sans vous ! 

A l'instar des relations avec les personnes malades d'alcoolisme, je garderai toujours une part de bienveillance car personne ne peut être considéré comme définitivement perdu par la maladie. Mais il faut juste lui laisser le choix de vouloir s'en sortir, de vouloir guérir. Il n'existe aucun sevrage malgré soi.

Oui, l'égotisme est une sale maladie de la postmodernité. Comme pour l'alcoolisme la raison ne peut rien. C'est bien ce qui nous rend impuissants à aider. C'est le malade qui a la solution, s'il veut bien lâcher l'ego pour l'œuvre. Cette résolution le ferait alors passer de la postmodernité au temps d'après, celui de l'alternance culturelle*. Nous y reviendrons...

* Voir : "Post modernité et alternation culturelle"

Jean-Marc SAURET
Le mardi 7 septembre 2021

Lire aussi Comment progressent les dérives totalitaires "


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mardi 3 août 2021

La chose dite et la chose indite (03 08)

Il ne m'apparaît pas qu'il y ait de réalité intrinsèque à chaque chose, ou "en soi", comme l'évoquait Bergson. J'avoue être tenant du constructivisme de Palo Alto (Paul Watzlawick), qui apporte des analyses rationnelles fortement explicatives de ce qu'est la réalité. J'y ajouterai qu'il n'y a pas de "chose" sans lien ni dépendance à son propre environnement, ni aux autres éléments de réalité ou encore, hors de nos réalités. Il n'y a donc pas de choses "en soi", à la réalité autonome ou indépendante, mais on retrouve plutôt là ce que notre conscience nomme des concepts. 

Comme je l'ai déjà écrit (notamment dans ma thèse de sociologie clinique "Des postiers et des centres de tri, un management complexe", L'Harmattan, 2003), je dirai donc plutôt que la chose que nous "savons" est une morsure du langage (notre forme consciente de la conscience) dans un "tout indescriptible" hors de nos consciences conscientes. La chose dite est une extraction langagière du réel, une mise en conscience. J'appelle réel tout ce qui est hors de nos prises de conscience, in-attrapé, in-mordu par notre conscience raisonnable, laquelle s'inscrit dans le langage.

Toutes les "choses" sont réelles (entrées en réalité) et/ou inaperçues, inconscientes. Soit il s'agit de "choses" différentes, soit de parts de chaque chose. La part de la chose réelle tombe sous la logique de la perception et de la pensée, quand "l'inaperçu" relève de "l'indit" (qu'en creux on pourrait nommer "l'au-delà-des-mots"), de l'intuition et de la spiritualité. Ceci se reçoit directement, sans raisonnement, comme une "révélation", une intuition. Mais cette "réception" peut aussi devenir en cela connaissance dès lors qu'elle est expérimentée. Ainsi, l'étude des choses réelles relève de la logique du raisonnement, donc de l'approche aristotélicienne, alors que l'approche de l'inaperçu relève de la spiritualité. Les deux approches peuvent être concomitantes, voire parfois convergentes.

Par ailleurs, nous avons aussi la sensation d'un "au delà du mot", de ce réel juste de l'autre côté des limites du dit, qu'il soit "réel" ou non. Lacan le nomme encore le réel parce qu'il existe par défaut. La nature ayant horreur du vide, au delà d'une limite il y a forcément un "quelque chose". Donc, au delà du mot se trouve un réel à attraper. C'est sur cette limite que marchent les humoristes, les mystiques et les fous, disait-il. En marge de la réalité se trouve le jeu avec les mots, avec les sens, avec les réalités, imaginant des liens qui ne sont pas, des ponts invraisemblables, etc.

Mais, ce que je veux dire aujourd'hui, c'est que, comme Lacan le propose, il y a bien au delà du mot, un autre chose dont ma conscience ne dispose pas. Les chamanes et autres animistes l'imaginent comme le monde des esprits. Les mystiques le voient comme l'ordre du divin. Les fous le voient, voire le craignent... 

Mais prenons un exemple, celui d'un objet immatériel bien présent dans nos consciences : le temps. Pour Aristote, le temps est le nombre reliant l'avant et l'après. Conceptuellement, nous le voyons comme un continuum depuis le passé inscrit dans l'histoire et les souvenirs "courant" vers un "forcément devenir", inscrit en miroir dans le réel. Le futur n'est qu'un concept déduit de notre rapport au passé, une projection sur le vecteur du temps. Et le présent ? c'est ce fragile instant entre le passé qui nous fonde et le futur qui nous aspire. On retrouve ici la logique des choses, le conscient dans le langage et nous pouvons en débattre très longuement. Le conceptuel est bien fait pour cela.

Mais il y a d'autres conceptions du temps et je pense à celle inscrite dans d'autres sagesses comme le taoïsme. Il n'y a ici de temps que le présent. Le temps tourne sur lui-même et ce sont nos pensées qui possèdent une certaine idée du passé tout en projetant une autre idée du futur. Passé et futur sont donc des illusions. Seul n'existe qu'un éternel présent à vivre pleinement. L'idée est tout autant une réalité qu'une philosophie de vie.

Ainsi, nous voici amenés à comprendre que selon la logique de pensée dans laquelle nous nous inscrivons, notre "réalité-dite" peut être bien différente. Et nous comprenons aussi que si une part de celle-ci nous est consciente, ou construite en conscience, bien d'autres "choses" nous échappent hors du langage et de la pensée consciente. Mais qu'y a-t-il dans ce "nuage" ?

Si nous pouvons le dire, alors cela devient conscient et entre en réalité. C'est là la tentation de la logique humaine. Si la nature a horreur du vide, la nature humaine a horreur du vide de sens. S'il n'y en a pas, il nous faut en élaborer un pour combler le vide devenu "manque". Alors nous ne tenterons pas de dire "l'indit". Nous tenterons juste d'en attraper quelques symptômes. 

Je reviens sur des séquences dont j'ai déjà plusieurs fois parlé. On appelle cela l'intuition ou la sensation et on ne sait absolument pas ce que c'est, juste de ce dont il s'agit. Nous somme bien dans l'espace du sentiment. D'où cette expression "J'ai le sentiment de..." ou "le sentiment que..."

Je repense à cette séquence que me racontait mon père où, subdivisionnaire des Ponts et Chaussées à Montcuq, dans le Lot, ils étaient, avec le médecin du village, les deux seuls propriétaires d'une voiture. En pleine nuit l'épouse du médecin vint frapper à la porte du subdivisionnaire pour lui demander de l'accompagner au village voisin car son mari y était parti en visite et n'était pas revenu. Il lui était forcément arrivé quelque chose.

- Mais quand est-il parti ? demandait mon père.
- Il y a dix minutes environ, répondait l'épouse affolée,
- Mais il faut justement dix minutes pour arriver là-bas ! Asseyez-vous nous allons attendre ensemble...

Le temps passait et rien ne se passait. Le médecin de mari ne revenait pas. Mon père décida donc d'aller à sa rencontre accompagné de l'épouse. A l'entrée du village voisin, la voiture du médecin était entrée dans un platane... Au moment même où l'accident s'était produit, l'épouse en avait ressenti la "réalité" et était accouru chercher de l'aide auprès de mon père.

Je ne sais pas ce qu'est ce phénomène, qu'on appellera de l'intuition, une prémonition ou de la transmission de pensée. Ces mots sont ceux que notre rationalité pose dessus. Mais qu'est-ce vraiment ? Nous n'en savons rien et pourtant c'est là et ça fonctionne.

Regardons un autre exemple. La journaliste scientifique anglaise, d'origine américaine, Lynne McTaggart, relate une expérience parmi tant d'autres dans son ouvrage "Le pouvoir du huit" (Ariane Ed. 2018). Des chercheurs avaient organisé via le net un groupe de personnes portant une attention bienveillante à une plante en laboratoire. Dans le même laboratoire était une autre plante, celle-là jouant la fonction de "plante témoin". 

En quelques jours, la plante ciblée par les intentions bienveillantes se développa fortement, témoignant d'une excellente santé, bien meilleure que celle dont témoignait la plante témoin. C'est ce que d'autres approches nomment la puissance d'un "égrégore", terme issu de religions chrétiennes, marquant un groupe de personnes efficient par la communauté de pensée, la prière ou l'intention.

Lynne McTaggart n'en restait pas là et développait des groupes "d'intention" où huit participants apportaient mentalement une intention convergente de bonne santé en direction d'une personne souffrante... Et elle constatait que l'état de santé s'améliorait jusqu'à la guérison. Avec son époux, chercheur scientifique, elle développa des dizaines de versions de ces expériences. Elles "marchaient" à chaque fois.

Bien sûr la logique veut que nous trouvions maintes interprétations rationnelles à ce phénomène. Mais Lyne McTaggarrt n'est pas la seule rapporteure de ce type de phénomène. Entre autres, le biologiste anglais, professeur à Cambridge, Rupert Sheldrake, relate dans nombre de ses ouvrages (Science and Spiritual Practices : Transformative Experiences and Their Effects on Our Bodies, Brains, and Health - septembre 2018) des phénomènes du même ordre. Il en développe des théories (Morphic Resonance & Habits of Nature) que la science est en capacité de recevoir.

Mais de quoi s'agit-il ? Certains diront qu'il s'agit de puissances extraordinaires, d'autres comme le physicien canadien, Nassim Haramein, penseront à une conscience universelle habitant le champ magnétique, celui qui occupe le vide entre les particules élémentaires, les reliant toutes entre elles, voire les crée. Je ne ferai pas sa démonstration non plus.

Je ne dis pas que ces gens ont raison, qu'ils ont réellement trouvé quelque chose qui expliquerait cela. Je dis simplement qu'ils ont peut être saisi des symptômes d'un "autre chose" que leur esprit scientifique tente d'éclairer, voire de nommer. Et ce parce que la démarche scientifique est de vouloir comprendre, douter, modéliser, expérimenter pour comprendre et recommencer le cycle. D'autres procèdent par des pratiques dites spirituelles, comme la méditation, la contemplation ou la prière. Certains pensent qu'il s'agit là de moyens d'accès direct à la connaissance, à la conscience universelle.

Je ne dis pas que "ça marche". Je pose juste qu'il y a un "indit" qui nous interpelle de toutes façons, et quoi qu'il en soit, qu'il relève d'une approche autre que rationnelle, qu'il ouvre de nouveaux champs de "réalité". En l'espèce, la seule "vérité" que je convoque ici, dans ce champ singulier, est l'ouverture d'un esprit disponible...

Mais, pensons deux secondes à l'apport pragmatique de cette conception : la science est-elle toujours la science depuis qu'adoptant le principe d'une science basée sur la preuve (EBP : Evidence based practice ou EBM : Evidence based medecine) ? Elle a évacué l'humain et sa capacité logique et intuitive de comprendre la complexité au profit de statistique élaborées par des machines. Aujourd'hui, plus que jamais ladite science tente de tuer la maladie à coup de produits déterminés par des ordinateurs. Quelle est la visée de cette démarche sinon de ne jamais répondre à la maladie que par le vente de produits.

Où est la solution qui passe par le rapport humain ? Il faut lire l'anthropologue du soin, Jean-Dominique Michel, lequel pose, ma semble-t-il, les bonnes questions ! Car, in fine, où est passée l'intelligence ? Elle est juste effacée derrière des statistiques... Nous voici susceptibles de mourir idiots dans un monde stupide, à moins que nous renaissions à notre humanité. et il y a des conclusion à en tirer qui s'imposent... Alors, à suivre ?...

Rendez vous le premier mardi de septembre pour le prochain article.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 3 août 2021

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