mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur - La force du vivant "

Le sociologue veut comprendre le monde, le troubadour le raconter...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et travaille mieux. 
On manage sa vie comme celle des organisations : toute la question est celle de raisons d'être, de l'être là et du lien social. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture et de la posture.
Patron, président, manager, décideur, collaborateurs et toute personne, ce blog est pour vous. C'est une bibliothèque thématique de ressourcement. Ma raison d'être est de vous accompagner.
Vous trouvez ici des indications, des analyses, des ressources sur le managementdes principes de fond, des postures, et des leviers pour mieux faire. Pour mieux voir l'impact des évolutions de notre société, et voir autrement la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite, à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.

mardi 10 septembre 2019

Des gourmandises addictives

L'organisation sociétale est très loin de ce qu'une société humaine construit de façon ordinaire. Si l'on observe les sociétés humaines, qu'elles soient, comme on dit, archaïques ou locales, elles se vouent à donner du sens à l’existence du groupe et de chacun. Pour cela, elles posent des rites d'appartenance, de passage et de reconnaissance. 
Nous savons aussi que ce qui structure notre rapport au monde dans cette société post-moderne est le commerce. Tout se paye et tout se vend. Les temples sont les centres commerciaux, les célébrations sont les quinzaines commerciales et les périodes de soldes, les rituels sont l'achat et le paiement. 
Et qu'est-ce qui fait marcher le commerce ? L'offre et la demande, nous disent tous les enseignants en management des affaires. On comprend que cette bipolarité organisationnelle devient quasi totalitaire. Ainsi toute la préoccupation et d'orienter et contrôler ces deux pôles. Soit on développe l'offre, soit on tend à susciter la demande pour les objets déjà existants à la vente. Il n'y a pas de dons et, sous prétexte d'échanges équitables, la guerre des prix fait rage.
Mais peu de monde s'intéresse aux conséquences sociales et sociétales de tels procédés. S'il n'y a pas plus de sens à sa vie que le comblement de désirs uniquement par les objets et les services, alors nous entrons dans un cercle vicieux qui laisse vacante la question du sens, et dont la pratique ne saura même jamais combler nos désirs... pas les attentes, ni les besoins, ceux-ci sont dépassés par les désirs. Ils sont noyés dedans.
Nous sommes entrés dans les cycles infernaux de l'addiction : la perspective de jouir d'un objet ou d'un service, sans que cela ne réponde à la question de fond : "Qu'est-ce que je fait là ?", réclame toujours plus de consommation dudit objet ou service. Jouir est une perspective de plaisir, pas le plaisir lui-même. Plus on en use et plus le désir d'un objet jamais atteint grandit. C'est bien là le principe de l'addiction. 
Le "commerce" le sait bien et tente par sa communication (la publicité) de "titiller" le désir, de l'exciter jusqu'à ce qu'il grossisse en nous au point de réclamer satisfaction, c'est à dire son comblement. Il s'agit là de tenter notre gourmandise, non pas par des éléments réels, mais par des éléments symboliques tels que le sentiment, la sensation, l'émotion, le souvenir. Tous ces éléments d'appui n'ont rien à voir avec la raison, la réflexion, la philosophie de vie ou la question du sens, pourtant indispensables à bien vivre. Non, cela s'adresse à notre cerveau limbique, celui des sensations, bien loin de notre raison et de notre raison d'être.
Effectivement, la société du commerce nous installe dans des gourmandises addictives, juste pour que nous restions dans le cercle vicieux du commerce : on travaille pour gagner la monnaie d'échanges qui permettra d'obtenir les objets de nos addictions, de nos gourmandises.
Nous savons bien que nous n'en avons réellement pas "besoin", mais nous en avons envie et la publicité n'arrête pas de nous indiquer que nos désirs sont légitimes, que nos plaisirs sont "l'objet de nos vies". N'est-ce pas vrai ? Nous finissons par le croire et quand on nous demande pourquoi nous faisons ceci ou cela ou que nous dépensons pour ceci ou cela, nous nous entendons répondre : "...et si j'ai envie ?", comme s'il s'agissait d'une évidence.
Quand l'un de nous nous dit que nous devrions faire plus attention, moins fumer, moins manger sucré, gras ou salé, nous répondons de la même manière : "...et si j'ai envie ?"
Quand l'un de nous nous dit que trop rester sur les écrans nuit à notre santé, que se mettre en dépendance des réseaux sociaux, de son smartphone, dégrade notre intelligence et nos libertés, nous avons tendance à répondre : "...et si j'ai envie ?", comme si répondre à nos envies c'était ça la liberté... Dramatique illusion où les fers son confondus avec le libre arbitre. C'est comme si nous nous mettions dans la souffrance et les affres de l'esclavage en affirmant : "...et si j'ai envie ?"
Ça nous paraîtrait absurde... et c'est absurde... et c'est pourtant ce que nous faisons beaucoup. Alors, pouvons nous penser que la liberté ne serait pas dans le "...et si j'ai envie ?" mais plutôt dans l'exercice de notre libre arbitre : comprendre ce qui se passe, ce qui se trame, ce qui est là, en débattre avec nous même en regard de nos valeurs, du sens de notre vie, du sens de notre collectif, de l'humanité, et effectuer les choix en fonction d'objectifs répondants de ce sens et de nos valeurs... 
Quand l'école de Jules Ferry nous indiquait que la connaissance est le chemin vers la liberté, notre société actuelle nous invite à ne pas réfléchir ni savoir, mais à "jouir" des gourmandises addictives qu'elle nous vend.
Aurons nous le loisir de réagir, et de commencer à reconstruire un monde meilleur ? Oui, bien-sûr, puisque d'autres l'ont déjà fait et continue de le faire ici et là, jetant leurs smartphones, dé-consommant, ouvrant leurs portes, leurs relations et leurs esprits au partage, au don, à la méditation ou réflexion, et à la création. Alors, on y va ?
Jean-Marc SAURET
Le mardi 10 septembre 2019


mardi 3 septembre 2019

Et si l'on laissait les gens partager la science ?

Henri Fayol, alors directeur général des mines de Commentry, Fourchambault et Decazeville, réputé excellent gestionnaire, fit en 1921, un rapport alarmant sur le fonctionnement des PTT, connu sous le titre : "L'incapacité industrielle de l'Etat : les PTT". Il provoqua un tel émoi dans les allées du gouvernement que, dès l'année suivante, le parlement envisagea de discuter de la privatisation de cette administration. Ceci aboutit, en 1923, à la création du budget autonome des PTT. Dès lors, cette grande et ancienne institution ne rendit jamais un budget en déficit. Il a été, jusqu'en 1993, date de la nouvelle démarche vers une privatisation progressive, toujours excédentaire. Cela resta vrai même au cours des années qui ont suivi.
Mais que disait ce rapport ? Il concluait en précisant que le sous secrétaire d'état qui l'avait en charge était instable et incompétent. Le rapport pointait également l'absence d'un programme d'action à long terme (tout en insistant sur les défauts rédhibitoires d'un "pilotage à vue"). Le constat se terminait par l'absence de bilan… mais il mettait aussi l'accent sur l'intervention excessive et abusive des parlementaires. Il déplorait enfin l'absence dramatique, auprès des opérants, de "stimulants" pour zèle, (comme par exemple, des récompenses pour services rendus). Il mettait enfin en avant, l'absence de responsabilité (système, délégation, etc.). Dans de telles conditions, il devenait évident qu'aucune entreprise ne pouvait réussir. 
Dans le même ordre d'idée, il indiquait aussi que "ces vices administratifs ne sont pas propres aux PTT, mais ils sont bien communs à tous les services publics". Et pourtant, cette noble institution perdura et remplit sur la durée, sa fonction de communication... 
Cela se confirma tant que lesdites communications restèrent interpersonnelles et/ou inter-entreprises. Dans l'un et l'autre cas, talent et efficacité étaient bien au rendez-vous. L'expression populaire, "comme une lettre à la Poste" dit bien cela.
Ce que ne dit pas le rapport d'Henri Fayol, et je m'en suis rendu compte en réalisant ma thèse ("Des postiers et des centres de tri" L'Harmattan. Paris 2003), c'est que toute la Poste a été créée, imaginée, et construite par les postiers eux-mêmes. Que ce soient en l'espèce les préposés, facteurs et agents du tri, depuis les casiers de tri, jusqu'aux tournées, en passant par les modes et circuits d'acheminement, c'étaient bien les "gens" eux mêmes qui étaient "aux manettes". Ce qui fit la force et l'efficience de cette organisation, c'est bien qu'elle était organisée par les postiers eux-mêmes. C'est également ce facteur qui déjà, la protégea de la privatisation en 1923.
Le bilan de ce rapport montre bien que les dirigeants étaient incapables, et les opératifs talentueux. C'est bien souvent encore le cas dans nombre d'organisations. 
Il me souvient de cette conférence de Jean-François Zobrist, alors encore patron de la société FAVI, en Picardie.
C'est à cette occasion, qu'il expliqua sa démarche basée sur la confiance, et le zéro contrôle. Il raconta, dans le même module, comment il avait petit à petit réorganisé toute l'activité de l'usine en étant tout simplement à l'écoute vigilante, attentive et bienveillante des ouvriers.
Alors qu'un directeur d'une autre entreprise lui demandait de décrire son processus de transformation, il répondit avec le franc parler qui était le sien : "Tu te démerdes... Tu regardes, tu écoutes et tu laisses jouer les intelligences."
Il avait montré ainsi que les gens savent bien, de manière pragmatique, ce qu'il faut faire pour obtenir un bon résultat. Il l'avait tellement expérimenté, qu'il avait aboli toute hiérarchie, tout cloisonnement, tout contrôle, et tout système de commandement. Les ouvriers rencontraient les entreprises clientes et savaient donc exactement ce que chacune attendait des produits,... et il le faisaient !...
Mais on peut aller encore bien plus loin !. 
On sait pertinemment, et depuis belle lurette, qu'il est plus prudent pour les gouvernements successifs, et plus efficient pour tous, de laisser les gens décider du "comment on allait faire évoluer cette société". J'entends nombre d'observateurs craindre que quelques "petits mains" en viennent à abuser du système à leur propre profit. Ce à quoi je réponds de ces deux manières : d'une part "Pas plus que ceux qui nous dirigent...", mais aussi par cette phrase lumineuse d'Yvon Gattaz, en 2003. Alors président du CNPF, et devant un parterre de dirigeants, il avait lancé : "Si vous mettez du contrôle, vous aurez des tricheurs. Si vous mettez de la confiance, vous aurez de l'efficience". Yvon Gattaz, qui était loin des idéologies de gauches, avait tout compris !
Nous avons, à plusieurs reprises, remarqué l'action déterminante des systèmes de régulation dans les groupes sociaux et les organisations. Les déviants sont, en l'espèce, radicalement recadrés par les autres membres du groupe,... à deux conditions :
La première, pour les acteurs, c'est qu'ils soient bien conscients de disposer du pouvoir de décision… Et la seconde avoir bien la certitude que celui-ci ne leur ait pas été confisqué par une direction totalitaire ou tout simplement abusive. 
Dans cette dernière hypothèse, avec une direction définitivement obtue, il est compréhensible que les acteurs jouent pour eux-même et contre le collectif, qui d’ailleurs n'a plus beaucoup de sens.
Ces exemples ne concernent d'ailleurs pas que l’industrie. J'écoutais un entretien enregistré de l'astrophysicien Jean-Pierre PETIT. Il racontait comment des directions pour lesquelles il avait travaillé, jugeaient leurs collaborateurs davantage à l'aune des écoles où ils avaient été formés qu'aux compétences réelles, effectives dont ils témoignaient. Il montrait combien la peur de ne pas contrôler  dirigeait leurs choix,... non seulement stupides parfois, mais surtout au final, contre productifs. Il racontait toutes ces turpitudes organisationnelles où les dirigeants bloquaient des recherches parce que ce qu'ils pourraient découvrir les affolait. Il citait ce dirigeant qui confessait : "Si l'on ne trouve rien c'est dommageable. Mais si on trouve, c'est pire encore !", parce que ça peut remettre en cause tout ce que l'on sait à ce moment là.
Il montrait alors, à partir de là  qu'il vaut mieux confier à la population le fait de voir, constater, partager et comprendre, parce que les gens simples, n'ayant que leur curiosité et rien de puissant à défendre (places, près-requis, etc), trouvaient les solutions par pragmatisme. Les gens font fi des théories, et dans le pire des cas, si les théories contredisaient ou empêchaient de faire le constat, il valait bien mieux alors, changer la théorie...
C'est ainsi, avec force exemples, qu'il présentait ce point de vue tellement similaire à celui des managers humanistes pragmatiques : mieux vaut faire confiance aux gens qu'aux appareils. Et sa proposition en prenait davantage de force encore, quand il affirmait :" si l'on laissait les gens partager la science, ils trouveraient bien davantage et nos connaissances expérimentales augmenteraient".

N'en est-il pas de même en management des organisations ?
Jean-Marc SAURET
Le mardi 3 septembre 2019

samedi 10 août 2019

"L'invention du capitalisme" par Yasha Levine


L’invention du capitalisme :
comment des paysans autosuffisants ont été changés
en esclaves salariés pour l’industrie



La doctrine économique de notre culture stipule que le capitalisme est synonyme de liberté individuelle et de sociétés libres, n’est-ce pas ? Eh bien, si vous vous êtes déjà dit que cette logique était une belle connerie, je vous recommande la lecture d’un livre intitulé The Invention of Capitalism (L’invention du capitalisme, non traduit), écrit par un historien de l’économie du nom de Michael Perelman, contraint de s’exiler à Chico State, une université perdue dans la Californie rurale, pour son manque de sympathie envers l’économie de marché. Perelman a utilisé son temps d’exil d’une des meilleures manières possibles, explorant et fouillant les travaux et la correspondance d’Adam Smith et de ses contemporains afin d’écrire une histoire de la création du capitalisme allant au-delà du conte de fées superficiel qu’est La Richesse des nations ; il nous propose ainsi de lire les premiers capitalistes, économistes, philosophes, prêtres et politiciens dans leurs propres mots. Et ce n’est pas beau à voir.

L’étude de l’histoire expose clairement le fait qu’Adam Smith et ses amis partisans du laisser-faire étaient en fait une bande de crypto-étatistes, qui avaient besoin de politiques gouvernementales brutales pour contraindre la paysannerie anglaise à devenir une main d’œuvre capitaliste docile prête à accepter l’esclavage salarial.

Francis Hutcheson, duquel Adam Smith apprit toute la vertu de la liberté naturelle, écrit : « c’est un des grands desseins des lois civiles que de renforcer les lois de la nature par des sanctions politiques… La populace doit être éduquée et guidée par les lois vers les meilleures méthodes dans la gestion de ses affaires et dans l’exercice de l’art mécanique. »
Eh oui, au contraire de ce qui est souvent suggéré, la transition vers une société capitaliste ne s’est pas faite naturellement ou sans douleur. Les paysans anglais, voyez-vous, n’avaient aucune envie d’abandonner leurs communautés rurales et leurs terres afin de travailler pour des salaires plus que précaires dans d’atroces et dangereuses usines, installées par une nouvelle et riche classe de propriétaires terriens capitalistes. Et pour de bonnes raisons. Selon les estimations fournies par Adam Smith lui-même, avec un salaire ouvrier dans l’Écosse d’alors, un paysan d’usine devait trimer plus de trois jours durant pour pouvoir se payer une paire de chaussures produites commercialement. Autrement, il pouvait fabriquer ses propres chaussures traditionnelles en utilisant son propre cuir, en quelques heures, et passer le reste du temps à s’enivrer à la bière. Quel cruel dilemme.

Seulement, pour faire marcher le capitalisme, les capitalistes avaient besoin d’une main d’œuvre peu chère et abondante. Que faire alors ? Appeler la Garde Nationale !

Face à une paysannerie qui ne voulait pas être réduite en esclavage, philosophes, économistes, politiciens, moralistes et hommes d’affaires commencèrent à plébisciter l’action gouvernementale. Avec le temps, ils mirent en place une série de lois et de mesures calibrées pour forcer les paysans à se soumettre en détruisant leurs moyens d’autosuffisance traditionnels.
« Les actes brutaux associés au processus de dépossession de la capacité d’une majorité de la population à être autosuffisante apparaissent bien éloignés de la réputation de laisser-faire de l’économie politique classique, écrit Perelman. En réalité, la dépossession de la majorité des petits producteurs et la construction du laisser-faire sont étroitement liés, à tel point que Marx, ou du moins ses traducteurs, donnèrent un nom à cette expropriation des masses : « l’accumulation primitive ». »

Perelman souligne les nombreuses politiques qui forcèrent les paysans hors de leurs terres — de la mise en place des Game Laws (lois sur la chasse) empêchant les paysans de chasser, à la destruction de la productivité paysanne par la division des communs en parcelles plus petites — mais les parties les plus intéressantes du livre sont incontestablement celles où le lecteur découvre les complaintes et autres gémissements des collègues proto-capitalistes d’Adam Smith se lamentant de ce que les paysans sont trop indépendants et à leurs affaires pour pouvoir être efficacement exploités, et essayant de trouver un moyen de les forcer à accepter une vie d’esclavage salarial.

Ce pamphlet de l’époque illustre bien l’attitude générale des capitalistes envers les paysans autosuffisants et prospères :
« Posséder une vache ou deux, un porc et quelques oies exalte naturellement le paysan… À flâner après son bétail, il devient indolent. Des quarts, des moitiés, voire des journées entières de travail sont imperceptiblement perdues. La journée de travail devient repoussante ; et l’aversion augmente avec la complaisance. Enfin, la vente d’un veau ou d’un porc à moitié nourri donne les moyens d’ajouter l’intempérance à l’oisiveté. »

Tandis qu’un autre pamphlétaire écrivait :
« Je ne peux pas concevoir de plus grande malédiction pour un groupe de personnes que d’être jeté sur un terrain où la production des moyens de subsistance et de la nourriture serait principalement spontanée, et où le climat ne requerrait ou n’admettrait que peu de vêtements ou de couvertures. »

John Bellers, « philanthrope » quaker et penseur économique, considérait les paysans indépendants comme une menace l’empêchant de contraindre les pauvres dans des usines-prisons où ils vivraient, travailleraient et produiraient un profit de 45% à destination des aristocrates propriétaires :
« Nos Forêts et grands Communs (poussent les Pauvres qui y habitent à devenir presque des Indiens) et sont une menace à l’Industrie, ainsi que des Berceaux d’Oisiveté et d’Insolence. »

Daniel Defoe, écrivain et commerçant, notait quant à lui que dans les Highlands écossais, « on était extrêmement bien fourni en provisions […] gibier à foison, en toute saison, jeune ou vieux, qu’ils tuent de leurs pistolets quand ils en trouvent ».
Pour Thomas Pennant, un botaniste, l’autosuffisance gâchait une population paysanne sinon parfaitement correcte :
« Les mœurs des indigènes des Highlands peuvent être résumées en quelques mots : indolence maximale, sauf lorsqu’ils sont stimulés par la guerre ou par quelque amusement. »

Si avoir un estomac bien rempli et une terre productive constituait le problème, alors la solution pour bien dresser ces faignants était évidente : virons-les de leurs terres et affamons-les !

Arthur Young, auteur populaire et penseur économique respecté par John Stuart Mill, écrivait en 1771 qu’il « faut être idiot pour ne pas comprendre que les classes populaires doivent être maintenues dans la pauvreté, sans quoi elles ne seront jamais laborieuses ». Sir William Temple, politicien et patron de Jonathan Swift, était d’accord et suggérait qu’il fallait taxer la nourriture, autant que possible, afin de sauver les classes populaires d’une vie « de paresse et de débauche ».

Temple défendait également le travail des enfants à l’usine, dès quatre ans, arguant « qu’ainsi, nous espérons que la nouvelle génération sera si bien habituée à l’emploi permanent qu’il lui sera, à terme, agréable et divertissant. » Pour d’autres, quatre ans, ce n’était pas assez. Selon Perelman, « John Locke, souvent vu comme un philosophe de la liberté, défendait le travail dès l’âge de trois ans ». Le travail des enfants excitait également Defoe, qui se réjouissait de ce que « des enfants de quatre ou cinq ans […] pouvaient chacun gagner leur propre pain ». Mais trêve de digression.

Même David Hume, le grand humaniste, vantait la pauvreté et la faim comme des expériences positives pour les classes populaires, et blâmait même la « pauvreté » de la France sur son climat favorable et ses sols fertiles :
« Les années de pénurie, à condition qu’elle ne soit pas extrême, on observe toujours que les pauvres travaillent plus, et vivent réellement mieux. »

Le révérend Joseph Townsend croyait que restreindre l’accès à la nourriture était la voie à suivre :
« Contraindre [directement] et juridiquement [au travail] […] est reçu avec trop de protestations, de violences et de bruit, […] tandis que la faim est non seulement un moyen de pression paisible, silencieux et incessant, mais en tant que meilleure motivation naturelle au travail, elle appelle les plus puissants efforts […]. La faim dompterait les plus rebelles des animaux, elle inculquerait décence et civilité, obéissance et assujettissement aux plus brutaux, aux plus obstinés et aux plus pervers. »

Patrick Colquhoun, un marchand qui monta la première « police de prévention » privée d’Angleterre pour empêcher les travailleurs des docks d’arrondir leurs maigres salaires avec de la marchandise volée, fournit ce qui est peut-être l’explication la plus lucide sur la manière dont la faim et la pauvreté sont corrélés à la productivité et la création de richesse :
« La pauvreté est l’état et la condition sociale de l’individu qui n’a pas de force de travail en réserve ou, en d’autres termes, pas de biens ou de moyens de subsistance autres que ceux procurés par l’exercice constant du travail dans les différentes occupations de la vie. La pauvreté est donc l’ingrédient le plus nécessaire et indispensable de la société, sans lequel les nations et les communautés ne pourraient exister dans l’état de civilisation. C’est le destin de l’homme. C’est la source de la richesse, car sans pauvreté, il ne pourrait y avoir de travail ; et il ne pourrait donc y avoir de biens, de raffinements, de conforts, et de bénéfices pour les riches. »

La formule de Colquhoun est si juste qu’elle mérite d’être répétée. Car ce qui était vrai à l’époque l’est encore aujourd’hui :
« La pauvreté est donc l’ingrédient le plus nécessaire et indispensable de la société […], c’est la source de la richesse, car sans pauvreté, il n’y aurait pas de travail ; et il ne pourrait donc y avoir de biens, de raffinements, de conforts, et de bénéfices pour les riches. »
Yasha Levine

Traduction : Alice Tréga
Édition : Nicolas Casaux


Mis en ligne le samedi 10 août 2019

mardi 30 juillet 2019

Nature et culture

Sans refaire le grand débat de l'inné et de l'acquis, dans la conception ethnographique de ce thème, il est loisible de considérer d'une part les images du bon sauvage et d'autre part, celles liées à  la horde originelle. Cela ne revient pas à opposer les représentations de Rousseau et de Freud, mais deux représentations sociales. Celles  que donnent justement,  les conclusions de leurs travaux. Elles incarnent deux conceptions différente. Elles peuvent même se voir opposées, selon l'idée intrinsèque que l'on se fait de  l'être humain. Pour mieux comprendre, pour mieux appréhender le concept, en en devenant acteur, en fonction de la réalité des organisations, et leur dynamiques, il va nous falloir nous approprier un certain nombre de connaissances...
Nous comprenons bien  que s'opposent ici une conception individualiste et moraliste, celle du bon sauvage rousseauiste, qui va venir en antagonisme à la "sociologique", c'est à dire celle de la horde sauvage originelle. Cette dernière peut être qualifiée aussi de fondatrice des individus vivant en société. En d'autres termes on peut la retrouver à l'origine de notre "société moderne", celle qui suit la disparition, voire la mort du père totémisé.
Autant la première représentation relève d'un "credo" moral et idéologique, autant la seconde relève du principe des interactions fondatrices d'un être identifié dans et par  son "vivre ensemble". En dehors du "collectif" précité, il n'existe aucun possible.
A ce propos, nous nous souvenons de l'expérience interdite que j'ai déjà évoquée et qui atteste que, sans relations humaines, sans socialisation primaire, des enfants nouveaux nés meurent. Ceci fonde le principe d'un sujet social inscrit dans une culture et un langage qui le structurent (nous nous souvenons de l'hypothèse de Sapir et Worf à ce sujet).
Mais de quelle nature et de quelle culture parlons nous ?
Il ne s'agit pas de prendre ici modèle sur une nature que l'on a totalement interprétée, ni même de poursuivre dans une culture construite par et pour des élites. Il s'agit, en mode bouddhiste, de "faire" sans retenue et collectivement.
Je renvoie à mon approche descriptive des alternants culturels*. Il s'agit, bien entendu, de faire ensemble (car on ne peut pas faire grand chose tout seul), de réaliser en apprenant et en débattant. Toute cette "procedure" s'entend en réseaux et en mode interactif.
Ainsi le monde avance aujourd'hui en "marchand par dessus" (en passant outre) les organisations officielles. Il nous faut revenir voir ce qui se passe chez les "indiens Navajos", ou encore dans les chefferies du centre ouest africains, voire chez les Yakis, les bushmens en Namibie, ou les nénetts en Sibérie, etc... Ils constituent autant de références.
A propos de vivre ensemble et de co-construire, il est incontournable de revenir à l'idée de la démocratie, quand le peuple décide de son avenir, et de son "comment s'y prendre. "La démocratie, écrivait Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à Québec, est un marketing politique pour les pauvres". Comme nombre de sociologues l'indiquent, elle n'est pas née en Grèce, comme l'école classique et la littérature nous le répètent, mais aux quatre coins du monde dans les lieux à civilisations orales.
Je pense à celle, exemplaire, des Navajos et à un grand nombre d'autres ethnies chez les amérindiens, au Ladack ou en Sibérie, comme dans un grand nombre d'ethnies en Afrique, tels les Igbos, par exemple, etc. Il s'agit de société sans propriétés privées où les décisions sont prises dans le débat partagé.
Quand on aborde ce champ de la démocratie, on pose aussi la question du temps et celle des usages, et aussi celle du travail. Pour qui travaille-t-on ? Pour soi ou pour quelqu'un d'autre ? Comment se régule cet échange ?
Quand j'étais à l'école, contrairement à ce que j'ai pu voir ailleurs, on ne nous a pas appris à voter, ou à élire des représentants. On nous a appris à débattre, à s'écouter, à s'enrichir, à co-construire nos représentations, comme autant de prémices pour, ensuite, savoir s'engager et décider ensemble. C'était, c'est vrai, une école exceptionnelle, animée par de vrais humanistes.
Si l'on considère, maintenant, la conception de la démocratie décrite par Francis Dupuis-Déri, bien des caractéristiques singulières émergent. Dans le vivre ensemble de notre société post-moderne, il nous faut prendre en compte "l'agora-frayeur" des élites, assoiffées de pouvoir et de confiscation des bénéfices. Corrélativement, et réciproquement, on va retrouver l'élite-bashing des populations qui va jusqu'au rejet des systèmes, dont ils sont les perdants, les victimes, voire les proies. Ceux-ci ne vont plus voter et se replient sur les petites consommation télévisuelles, ou autres alimentations par les réseaux sociaux.
Les protagonistes (et cela vaut pour les tenants de cet "ordre des choses" ou pour leurs opposants ou détracteurs) prennent leurs références dans l'ordre de la nature pour justifier ou défaire cette dite structuration sociale. Certains évoquent un monde "normalement violent, fait de proies et de prédateurs", quand les autres invoquent le modèle d'un monde de complémentarité, de coopération, d'harmonie et de biodiversité.
Ce qui est certain, c'est que cette invocation de la nature, quelle qu'elle soit, fait culture dans ces groupes sociaux, au point d'en constituer un "sacré", un évident indiscutable (justement parce qu'il est un sacré). Toute la vision du monde et les actions conduites à partir de là, relèvent de ce socle d'évidence.
La nature ne serait donc qu'une relecture, un aperçu passé au filtre des enjeux et des intérêts. On pourrait ajouter, si cette posture était réellement consciente, que "la fin justifie les moyens". Pourtant, ce n'est pas tout à fait le cas : il y a des phénomènes de croyance qui s'installent et abolissent toute discussion, tout débat, toute conversation.
La  confrontation quotidienne au "réel", en revanche, fait bouger les lignes. Un certain pragmatisme remet en cause certains chemins choisis et éclaire nos lanternes. On réalise que "le monde" n'est pas totalement comme cela et que quelque part, "Il y a une partie de vous qui, dans le fond, a toujours connu la vérité", comme le dit l'adage..
C'est un peu comme s'il y avait une conscience plus profonde, plus "réelle", ou comme si nous avions un lien direct avec... la vérité de notre "nature". 
Cette phase relève plus de l'intuition que de la raison, mais l'on sait la part de l'intuition dans les découvertes et l'évolution des développements scientifiques.
Par ailleurs, nous avons déjà développé précédemment l'idée que la réalité ne s'impose pas à nous comme un fait, mais qu'elle est bien une conscience que nous avons du monde. Il s'agit d'un "construit" individuele et social à la foi, comme nous l'indiquait Paul Watzlawick.
En effet, "Ce ne sont pas les choses que l'on voit, mais le sens qu'on leur trouve". Lorsqu'on regarde "comment nous voyons les choses", alors nous sommes plus près du réel. Sans ce travail d'introspection, rien ne peut défaire la culture et la coutume qui fondent notre regard.
Alors, en guise de développement, je vous propose juste une petite collection de sentences, de phrases méditatives, issues soit de ce qu'on nomme le bon sens commun, soit d'autres cultures ou même de réflexions singulière à la marge de notre culture.
« L'esprit est un bon serviteur mais un mauvais maître » (Védantique)
« Nous voulons le bonheur sans la tristesse. Nous voulons le bien être sans la douleur. Mais l'ombre existe avec la lumière. C'est le contraste qui est. Pourquoi désirer l'un au détriment de l'autre ? Ce à quoi l'on résiste existe alors davantage. Nous créons intellectuellement la dualité dans laquelle quelque chose ne nous va pas. C'est notre posture qui nous invite à l'une ou l'autre vision du monde, sans étiquettes ni références »
« Crier pour avoir le silence n'est que faire plus de ce que nous ne voulons pas. Nous voulons être libres et nous élisons des personnages qui nous soumettent. Nous voulons une vie meilleure et nous consommons des choses faites par des esclaves. Si nous faisons des esclaves, nous posons le fait que nous en serons aussi. » (Le troubadour Tyo BAZZ)
« Nous peinons pour trouver du sens à un monde où nous peinons pour un avenir qui n'arrive jamais » (Albert CAMUS)
« Le connais-toi toi-même a été remplacé par le désir de ressentir les formes du monde extérieur. Depuis nous sommes perdus dans nos propres frustrations » - « Nous cherchons moins le sens de la vie que le sentiment d'être vivants ».
Sous forme de conclusion, toujours provisoire, nous pouvons affirmer qu'il n'y a donc pas de réalité absolue, il n'en est que de relatives. Elles sont notre culture, notre vision. Notre compréhension de la nature, n'est jamais que l'image de ce que notre culture lui indique, et qui l'amène à s'y soumettre. Le réel nous est toujours inaccessible. Peut être n'y en a-t-il pas... Mais de fait, culture et nature ne s'opposent que dans nos discours et représentations.
Alors, dans nos prospectives politiques et organisationnelles, Il nous faudra accepter que nos représentations ne soient que des déclinaisons de nos conceptions du monde, toujours culturelles.
Cette approche vaut même si l'expérience et l'analyse viennent en modifier le contour. Il y a des dogmes sociaux qui apparaissent et disparaissent avec le temps, au fur des événements ou des modes qui nous bousculent. Elles sont et restent liées aux orientations que nous donnons à notre "vivre ensemble".
Ultime retour sur cet exemple que j'ai pris plusieurs fois : il ne faudrait pas que le féminisme  et les discriminations de genre effacent les autres discriminations sous prétexte que celle là est "de notre sacré".
Dernier exemple, les discriminations des laids, des moins-diplômés, des gros, des trop petits ou des trop grands, des trop mal-voyants que l'on nomme ordinairement des "bigleux", ou encore les "têtes à claques", ne sont pas aperçues. Ces discriminations sont quelque peu effacées du champs social, occultées par la présence à forte légitimité d'autres qui focalisent l'attention sociétale.
Il ne s'agit donc pas de faire une sélection dans les discriminations et d'en défendre ces seules victimes, mais de s'attaquer à toutes les discriminations, les visibles comme les inaperçues. C'est la raison pour laquelle on pourrait préconiser de ne pas s'attaquer à une seule discrimination, déterminée en tant que telle, parce que l'effet induit, et involontaire, serait d’effacer, ipso facto, toutes les autres.
Plus generalemenr, il ne s'agit pas non plus de considérer la discrimination comme une méchanceté volontaire faite à certains pour des raisons apparentes, mais de comprendre qu'il s'agit là de réactions le plus souvent mécaniques ou émotionnelles, liées à des représentations culturelles et personnelles, qui, comme dans le mythe de la caverne de Platon, nous fait mal voir la réalité du monde.

Il s'agirait donc simplement d'humaniser davantage nos perceptions, en s'attaquant notamment, à l'irrespect de la personne, quelle qu'elle soit, sous toutes ses formes, sans catégorisation. Voilà le chemin tracé : il nous reste à l'emprunter en toute connaissance de cause.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 30 juillet 2019