mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur - La force du vivant "

Le sociologue veut comprendre le monde, le troubadour le raconter...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et travaille mieux. 
On manage sa vie comme celle des organisations : toute la question est celle de raisons d'être, de l'être là et du lien social. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture et de la posture.
Patron, président, manager, décideur, collaborateurs et toute personne, ce blog est pour vous. C'est une bibliothèque thématique de ressourcement. Ma raison d'être est de vous accompagner.
Vous trouvez ici des indications, des analyses, des ressources sur le managementdes principes de fond, des postures, et des leviers pour mieux faire. Pour mieux voir l'impact des évolutions de notre société, et voir autrement la vie au travail.
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mardi 21 mai 2019

Lancer la société du temps d'après

De nombreuses personnes, sous le costume des gilets jaunes, ont vécu plus de six mois régulièrement sur les ronds points et autres lieux neutres et collectifs. Ils y ont expérimenté le partage, la solidarité, la bienveillance, la générosité, l'émulation politique et intellectuelle, la sensation enfin d'exister, le bonheur d'être là parmi les gens qui peu à peu sont devenus des amis. Nombre d'entre eux découvraient cette possibilité nouvelle d'exister ensemble, dans la tolérance mutuelle, le débat démocratique, un lien social fait de paix, de respect de tous et de chacun, dans l'idée de vivre autrement un monde meilleur que celui qui nous est proposé, imposé, voire dans lequel nous nous sentons enfermés. Ils y ont alors eu la sensation qu'un monde "autrement" était possible. Ils ont la conviction de l'avoir vécu... et ils voudraient qu'il perdure.
Certains, et c'est logique, se sont attaché au lieu devenu symbolique : la cabane du rond point. C'est là qu'ils ont vécu cette réelle démocratie. Ils y tiennent. Leurs détracteurs les y ont bousculés, maltraités, ont parfois brûlé et saccagé la cabane "du monde nouveau", comme si cela pouvait arrêter le mouvement. Rien de tout cela : les "indigènes" ont reconstruit le "temple".
Mais ils se doutent (et ont compris peut être) que le "temple" est ailleurs, dans le cœur et la vie de ceux qui le portent. La société du temps d'après est en germe. Aucun d'entre eux ne souhaite revenir à ce monde "ancien", inégalitaire, violent, destructeur, menteur et confiscatoire (cf. Noam Chomsky).
Eh bien continuons à faire vivre ce monde du temps d'après. Que faut-il pour cela ? Du lien social et des outils de structuration, de matérialisation de ce nouveau lien social. Nous savons que chaque société vit sur des valeurs et sur l'échange. Chacune a ses mythes fondateurs et ses mythes structurants. Alors, il nous suffit de regarder autour de nous : presque tout est là ! Deux ou trois accordages, un outil et ce monde là peut rouler... De quoi s'agit-il ?
Le lien social expérimenté sur les ronds points s'est construit en contre de ce monde inégalitaire, violent et confiscatoire des biens et des valeurs des personnes. Le mépris des plus modestes en constitue comme une des règle. Ils ont manifesté contre ce monde-là au prix de leurs mains, de leurs yeux, de leurs crânes. Voilà un premier mythe fondateur. 
Et donc, qu'ont fait les gens sur les "ronds points" ? Ils se sont reconnus, se sont respectés, ils ont partagé les biens et les idées, quelques tartes et quiches avec quelques bières et bouteilles d'eau pétillantes ou pas... Et puis un peu de fromage et beaucoup de pain qu'ils ont partagé et rompu ensemble, entre copains... Ils ont débattu, ont confronté les points de vue, les solutions, les possibles... Ils savaient qu'ils étaient intelligents et là, ils l'ont vécu concrètement, ils se sont reconnus comme tels. Voilà un second mythe fondateur.
C'est ainsi que cette société du temps d'après se fonde sur l'humanisme, la sincérité et l'engagement. Cela me fait penser à ces sociétés libertaires nées au cœur de révolutions. Ce fut notamment le cas au cours de la guerre d’Espagne en trente-six. Elles ont toutes été écrasées dans une violence extrême. Pourquoi ? Parce qu'elles se sont construites en contre total de ce monde féodal qui les opprimait. Alors ici, la construction se fait à petit pas, juste à côté de ce monde féodal (au demeurant complexe), sans s'y attaquer, mais en le vidant de son sang, de ce qui le fait vivre : son peuple.
Voilà donc les valeurs du lien social, et tout est là. En termes de stratégie et de mythe fondateur, nous venons justement de les poser : le peuple quitte le royaume. Ils sont tous , ensemble, rassemblés,dans la forêt de Sherwood. 
Mais où trouver des territoires vierges, des forêts de Sherwood hors de cette société, hors du système ? Il n'est point besoin, en l'espèce, que ces lieux soient réels... En revnche, ils doivent être considérés comme tels par "l'autre", ces"Autres", c'est à dire les tenants de "l'ancien régime". Ceux qui considèrent qu'il y a trop de zones de "non droit". Ces lieux "privilégiés" où leur loi et leur police ne rentrent pas... Eh bien ce sera là chez nous, et tous nos chez nous prendront la forme de ce "non droit".
Mais comment y vivre, penserez vous ? Par nos échanges ! Lesquels seront régis dans notre monnaie : le "Gilet", par exemple (ça a du sens). Aucune banque ne le produira ni ne le garantira car notre valeur constitutive est bien la reconnaissance et la générosité. Dans ces conditions, que ces valeurs soient le fondement de notre monnaie, et de  son processus d'émission. Si aucune banque n'émettra les "Gilets", alors qui  le fera ? Eh bien ce seront les gens par leurs actes de générosité. Quiconque reçoit quelque chose de la part d'un autre "membre" reconnu du cercle des proches, attribuera quelques "Gilets" à celui-ci.
Nous venons de poser deux principes. Le premier est que sont membres actifs du processus les membres reconnus par le cercle porteur des valeurs (l'humanisme, la sincérité et l'engagement, et ce peut être construit autrement). De fait, il faut être adoubé par le groupe pour en être. Le processus nécessite de la confiance, donc parfois un peu de temps. Le second principe est que ce sont les gens eux même qui "fabriquent" la monnaie dans une interaction de générosité. Le "Gilet" n'est pas créé par une seule personne mais par l'interaction entre au moins deux personnes dans un cercle porteur des valeurs.
L'argent ne vient plus des banques, qui ne disposent d'ailleurs d'aucune garantie sur leur monnaie. Elles en produisent à volonté, créant ainsi de la dette (c'est le principe même de la création de monnaie dans l'abandon des références, de garantie comme la parité or). Dans le nouveau système l'argent née de l'interaction, directement. Ce n'est pas l'argent qui permet les échanges mais les échanges qui permettent la monnaie. 
Mais comment se matérialise cette nouvelle monnaie ? Hé bien, c'est une cryptomonnaie, tout simplement. Elle en prend toutes les caractéristiques. Ici, sur ces derniers points, nous avons besoin de la réflexion des économistes atterrés, de l'apport pratique des Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan, Henri Sterdyniak et autres Nathalie Coutinet, Thomas Porcher, Mireille Bruyère et Ali Douai (je ne les connais pas tous...). Leur bienveillance et leur technicité seront très utiles. 
Ainsi, sans aller plus loin maintenant, voici les bases d'un monde meilleur posées, juste pour dire que c'est possible, qu'il suffit d'y penser... Tout cela afin de ne pas reproduire ce qui a perdu les société libertaires du passé, et créer enfin ce monde du temps d'après.
D'accord, je l'ai rêvé, mais ils l'ont fait. Mieux encore : nous l'avons rêvé et nous l'avons fait pour les gens et par les gens. Je crois que c'est là la définition de l'humanisme...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 21 mai 2019

mardi 14 mai 2019

Sommes nous des grenouilles dans l'eau chaude ?

Les gens sont dans la rue tous les week-ends depuis des mois. Sur cela, mon propos sera ici de "faire ressentir" plus que de démontrer une réalité et quelques éléments majeurs. Je m'adresse donc davantage à nos intelligences émotionnelles et symboliques. Alors, aujourd'hui, le ton va être direct, voire cru, de manière à mieux donner à ressentir ce que les gens, victimes de ce système, vivent. C'est peut être vous même. Ce propos n'est pas seulement le mien. Il est aussi celui du sociologue américain Noam Chomski  dans son "Requiem for the American Dream" (et de bien d'autres auteurs encore). Je partage cette analyse sur l'évolution des gouvernements libéraux et de leurs politiques qui se trouvent parfois porter contre leurs propres peuples. J'ai donc posé mon regard de cette manière sur nous-même. Encore pardon pour le ton. Mais vous me direz...
Alors revenons à cet Etat français actuel et à son gouvernement. Par sa police, il éborgne, il arrache des mains, il tue. Les "gens de main" de ce gouvernement tabassent, trichent, brassent des millions sales, sans jamais être inquiétés. Et les dirigeants se plaignent. "Je ne veux pas entendre les mots de violences policières. Ça n'existe pas !" déclarait le président lors d'une de ses longues conférences qu'il nommait "grand débat".
Pourquoi une telle attitude si noire, obscure et quasi cléricale ? Parce que la religion libérale de la croissance, profitable à son seul clergé, nous embarque dans une nouvelle catholicité avec ses anathèmes, ses excommunications et son inquisition*. Ses bannissements cadenassent les médias où se déroulent les liturgies à la gloire du Saint Profit, du "dieu Fric", selon l'expression d'Alex Zanotelli. 
"Hors du libéralisme, point de salut !" nous dit le dogme. Voilà pourquoi les réactions sont totalitaires. C'est l'obscurantisme de la foi dans les dogmes libéraux qui excommunie et condamne non seulement ceux qui critiquent et s'opposent, mais aussi ceux qui doutent. Ainsi, les tenants du Frexit sont forcément d'extrême droite, et le prochain combat européen doit forcément voir l'affrontement du bien libéral contre le mal de l'extrême. Tout le reste n'existe pas...
Les médias "mainstream" ne diffusent d'information qu'en faveur, ou "en publicitaires", du pouvoir en place, de ses forces, de ses saints prêtres et représentants.  Les réseaux sociaux, véhicules de l'axe du mal, et quelques médias indépendants "protestants" sur la toile, diffusent des vidéos prises lors des manifestations et autres événements relayés par des journalistes indépendants. Ces médias là parlent, et parlent fort même. Les faits sont têtus et ils sont affichés. 
Pendant ce temps, le gouvernement les nie parce qu’apocryphes, les déforme même et leur fait des procès en sorcellerie**. Les supporters font la génuflexion et se signent. Les médias relaient le discours canonique et officiel, parce qu'ils sont ces "sanctuaires", propriétés des plus riches qui ont mis à la présidence ce prélat (qui a fait les saintes études, quoi qu'avec grande difficultés) à coup de millions d'euros aux origines incertaines. Mais voilà, "les premiers de cordée, ce ne sont pas ceux qui traînent les autres, mais ce sont ceux qui les écrasent pour s’élever", nous dit Serge Latouche ***.
Les personnes qui dénoncent ces pratiques, des énarques "apostats", des syndicalistes policiers, des journalistes indépendants, sont victimes de l'inquisition : Ils sont fouillés dans leur passé, accusés de détails mineurs transformés en "symptômes" d’incompétence, de mauvaise personne, extrême droitière, xénophobe, pédophile, antisémite, homophobe, etc. Ces "péchés"  sont transformés en "affaires". Certains de ces "hérétiques" sont ainsi traînés dans la boue, salis, moqués, mis au pilori. Pendant ce temps, dans la rue, des manifestants sont fouillés jusqu'à l'intime, arrêtés et condamnés en comparution immédiates sans qu'eux-même ne sachent de quoi on les accuse. Je repense à "la colonie pénitentiaire" de Franz Kafka (1914) où les accusés, couchés sur la machine à torturer, se voyaient gravé dans leur chair le motif de leur délit et ne le comprenaient qu'au moment où la machine les embrochait définitivement.
Ici, ils sont enfermé sans boire ni manger, dans des conditions d'hygiène déplorables, sans contact avec personne ou un quelconque avocat, lequel, s'il est commis d'office, ne peut avoir accès à eux. On dirait qu'ils ont perdu leur statut d'humains. Pendant ce temps, aucun des saints-responsables des mains arrachées, des yeux crevés, de crânes fracturés, de la mort d'une vieille dame à sa fenêtre, n'est jugé... car ils sont là pour servir le bien. Aucune affaire confiéee à l'IGPN n'aboutit, voire n'est même pas ouverte. Il est impossible pour les victimes de porter plainte. La plainte est miraculeusement irrecevable, ou bien il est trop tard, ou ce n'est pas le bon endroit, etc.
Jusqu'à quand accepterons nous ce comportement "clérical", voire sectaire, que nous aurions condamné, il y a vingt ans, comme fasciste et totalitaire ? Nous sommes comme ces grenouilles que l'on met dans une casserole d'eau et la casserole sur le feu. La température d'eau monte lentement, jusqu'à ce que les grenouilles cuisent sans qu'aucune ne se soit sauvée...
Oui, nous sommes dans un chaos et nombreux sont ceux qui se demandent si nous allons pouvoir nous en sortir. Le chemin est si étroit, les violences et les vents contraires si forts, que rien ne laisse présager de jours meilleurs à venir. 
Seulement voilà, c'est souvent du chaos que naît le progrès. C'est effectivement le cas en matière de thermodynamique. En sociologie, on constate qu'aucune guerre n'a mené vers un monde meilleur. Mais on sait les révolutions avoir laissé "la trace de possibles" que les temps qui ont suivi on mis à profit. Je pense à l'après commune de Paris, ainsi qu'aux temps qui ont suivi mai 68.
Ces temps ont émergé. Ils ont été mis à profit parce que les temps de chaos ont semé des éléments prometteurs. Ainsi, aujourd'hui, sur les ronds points, depuis plusieurs mois, lesdits "Gilets Jaunes" expérimentent la solidarité et l'amitié, le respect réciproque, ce brin d'humanité auquel tant d'entre eux (et d'entre nous) aspirent et auquel ils s'adonnent. Ils expérimentent ce monde qu'ils espèrent et dont ils sont privés. Non seulement ce monde là laisse des traces indélébiles, mais les chemins pour y parvenir se montrent clairement et se révèlent faciles dans l'adversité.
Près du rond point de Saint Witz (95), des gens ont incendié la cabane des gilets jaunes. C’était, selon eux-même, un lieu de fraternité, de rencontres et de partages. Qui cela pouvait-il bien gêner ? Elle était sur un terrain privé prêté par un sympathisant du mouvement. Ils ont promis de la reconstruire car l'amitié et la fraternité ne peut pas céder, ni mourir.
Mais le matraquage médiatique sur des angles de vue mensongers (je pense à l'événement de la Pitié-Salpêtrière), l'occultation d'informations (comme la "chauffardise" du chauffeur de Macron), l'affichage d'une justice à deux vitesses (les comparutions immédiates de gilets jaunes, les gardes a vue abusives, l'absence de traitement des cas de violences policières pourtant dénoncées par les institutions internationales, le refus de dépôt de plaintes devenus habituels dans les commissariats voire réprimés, etc.) créent un climat de colère et de désespoir, et pour certains, une accoutumance à ce totalitarisme. L'habitude d'être les perdants du système, font se taire nombre de personnes. Pour autant, le feu couve et ne s'éteint pas...
L'état le sait et on le voit développer une politique de terreur. Les menaces de répressions radicales et fausses annonces de violences de circonstances par les responsables gouvernementaux, et autres ministres, renforcent chez les victimes ce sentiment d'être des perdants chroniques. Pour ceux-là, le risque est fort de voir apparaître le syndrome de la grenouille dans l'eau chaude. On s'habitue à faire le dos rond, mais on ne s’habitue pas à l'injustice. On ne s'habitue pas à la violence. On les supporte... un temps seulement. 
Et puis, vient le temps du surgissement, et là, le basculement devient irrépressible. On appelle ça "la révolution". Dès lors, les combattants ont pris le chemin de leur propre salut. Comme le disait Louise Michel à propos de la commune de Paris : "Cinq minutes avant, cela paraissait totalement improbable. Cinq minutes après, cela paraissait totalement évident." Ainsi vont les choses...


Voir :  "Comment réenchanter le monde - La décroissance et le sacré", Serge Latouche, Rivages, 2019.  
** Voir : "Les liturgies politiques", Claude Rivière, PUF, Paris 1992.
*** Voir : "l'Invention de l'économie", Serge Latouche, Albin Michel, Paris 2005 
Jean-Marc SAURET
Le mardi 14 mai 2019

Voir aussi cette vidéo d'entretien entre les journalistes (cinéaste et auteurs) Denis Robert et Antoine Peillon qui se termine par ces mots "Nous voyons émerger une humanité nouvelle"...et Antoine Peillon d'ajouter "Maintenant, nous sommes dans la lumière et nous essayons de porter la flamme d'une chandelle". A suivre !


mardi 7 mai 2019

L'intuition est-elle une voie réelle de connaissance ?

Nous sommes habitués à penser, depuis le siècle des lumières, que la raison est libératrice de l'ignorance. Certes, nous ne nous trompons pas. Mais est-ce la seule démarche vers la connaissance ? Bien sûr, nous vérifions "tout ce qui nous semble" par la raison, la réflexion et les mathématiques. Effectivement cette démarche nous aide, nous conforte, voire nous corrige, et nous rassure. Cependant, nous avons tous vécu ce type de moment où, en voiture à la recherche de son chemin, nous pensions qu'il serait bon de tourner à droite et, en réfléchissant, à force de déductions, nous tournons à gauche. Les faits sont têtus et nous réalisons in fine qu'il aurait mieux valu tourner effectivement à droite comme nous l'avions "ressenti".
Cette petite saynète, que nous avons tous vécue un jour ou l'autre, d'une manière ou d'une autre, nous rappelle à notre intuition. Certes, rien dans la raison nous indique qu'il est juste et raisonnable de la suivre. Notre rationalité tend plutôt à nous en préserver. Le monde occidental, nous l'avons déjà vu et évoqué à plusieurs endroits, repose sur la rationalité, la physique newtonienne, la gestion pratique sous la stricte férule du chiffre. Nombre de sociétés dites archaïques et que nous qualifions plus pudiquement de "premières", fonctionnent de manière tout à fait différente. 
Nous avons déjà vu qu'en la matière, ces cultures là pratiquent la pensée systémique de manière ancestrale, alors que la notre, occidentale, est enfermée dans les listes et la collection d'objets juxtaposés. Nous avions vu, et c'est notre "histoire", que cela venait de notre culture du livre. C'est ainsi que, dans notre cosmogonie (ou représentation fondamentale), l'homme, en regard de la création du monde, constitue la finalité de l'univers. Ici, le monde est notre jardin, et nous le "consommons" à qui mieux mieux jusqu'à l'épuisement, puisqu'il est là pour nous. Aujourd'hui nous corrigeons notre approche et commençons à user abondamment de la pensée systémique comme s'il s'agissait d'une "découverte extraordinaire"... Tout est interdépendant dans ce bas-monde !
Les sociétés dites premières ont à cet effet, développé à l'évidence, l'approche intuitive. Comme nous l'avons vu précédemment, ces populations sont bien plus nombreuses que celles du livre, que l'on qualifiera "d'occidentales". Il est utile aussi de considérer ces civilisations anciennes sous l'angle historique. Pour certaines, nous connaissons encore des éléments de leurs philosophies. Je pense à l’hindouisme, au bouddhisme, au taoïsme, au confucianisme et nombre de leurs écoles ou courants dérivés.
Là, la place de l'intuition est dominante. Il me revient cette historiette bien ancienne qui m'avait été rapportée il y a si longtemps que je n'en ai pas conservé les références. Un mathématicien de renom vient, à la fin du dix-neuvième siècle, rencontrer un sage yogi. Il lui pose la question suivante relative à l'espace infini : "Si je jette une pierre avec une force infinie, où va-t-elle?". le sage se mit en méditation et lui répondit : "Dans ma main". Le mathématicien lui sourit, incrédule, et le sage lui sourit aussi, compassionnellement. 
Il fallut attendre quelques années encore pour que la science occidentale comprenne que l'espace était courbe. Le sage le savait-il ou pas ? L'avait-il "intuité" ? Le fait est qu'il donna la bonne réponse pour un physicien d'aujourd'hui.
Par ailleurs, les chamanes, particulièrement présents dans ces sociétés dites premières, fondent leurs approches et leur science sur l'intuition. On peut ne pas y croire et considérer leur-dite "science" comme charlatanesque, ou comme faisant fausse route puisque non rationnelles. C'est ainsi que notre socle de pensée, notre "sacré", nous empêche de considérer cet autre type de démarche comme "crédible" ou efficiente. "Raisonnablement, ça ne tient pas la route, c'est hors sol !", dirions nous. 
Le fait est que ce type d'approche fonctionne depuis des millénaires et commence à être particulièrement considéré, voire étudié, dans notre culture actuelle. Il me souvient de la série d'ouvrages de l'ethnologue américain, Carlos Castaneda, qui, pour étudier la culture chamanique du peyotl chez les indiens Yaki, accepta d'être initié par un chamane, Don Juan. Ce fut une première percée efficiente de cette culture ancestrale dans la notre, et un réel bousculement.
Dès lors, puisque l'ethnologie lui offrait un angle de considération, cette culture devenait digne d'intérêt. Il est loisible d'affirmer, maintenant, que cette-dite culture est fondée sur l'accès direct à la connaissance, via la consommation d'un cactus particulier et hallucinogène, ledit peyotl. Notre première réaction est de supposer que, puisqu'il s'agit, comme viatique, de l'usage d'un hallucinogène, les résultats ne peuvent être que délirants. 
Mais pourrions nous nous poser la question autrement, à savoir : Y aurait-il un possible lien direct à la connaissance ? Nous savons que nos sens ne sont capables de ne capter que moins de trois pour cent du spectre ondulatoire du monde qui nous entoure. C'est à dire que notre perception du monde se réduit à moins de trois pour cent de ce qu'est le monde. Dans ces conditions, et avec ce tout petit angle de vue, comment pourrions nous prétendre connaitre et décrire ledit monde ? N'y aurait-il pas d'autres voies de la connaissance, peut être plus directes ou plus larges, voire plus globales ?
L'intuition ne se résume pas à deviner la couleur de cartons enfermés dans des enveloppes (c'est ce à quoi s'exercent les étudiants de l'école de l'intuition de Lausanne). Nombre de chercheurs sur le sujet disposent de la même pratique. Elle recense l'ensemble des prémonitions, et autres ressentis. Il existe des personnes qui vivent avec ce "don". On a tendance abusivement à les qualifier de médiums. On les nomme aujourd'hui des "hypersensibles", comme si leur contact avec une autre forme de réel, ou le "passage" par d'autres voies que celles au présumé "réel", dépendait d'une capacité sensorielle.
Que nous disent les "cultures de l'intuition" ? Que cette capacité est le propre de tout un chacun et qu'elle se travaille comme la mémoire ou les capacités physiques et musculaires. Matthieu Ricard, le plus célèbre des méditants bouddhistes de ce côté-ci du monde, dit la même chose à propos de la méditation : c'est une pratique mentale qui se travaille, et elle est accessible à tous.
Les chamanes nous indiquent, par delà leurs explications cosmogoniques qui ne sont pas le cœur de notre sujet, mais l'environnement de leurs représentations, que l'intuition est la voie de la connaissance. Elle constitue aussi un l'accès direct aux réalités qui nous sont cachées. Serait-ce alors voir, entendre, ressentir, au delà des moins de trois pour cent du spectre ondulatoire du monde ? ... Peut être. On peut le voir ainsi. C'est du moins ce que l'on déduit de leurs propos.
Ce que nous savons également, c'est que cette approche est hors des clous de la rationalité et que ses praticiens ne la démontrent pas, mais la pratiquent, la racontent et la font expérimenter. Je vais donc suivre leurs pas et vous raconter quelques anecdotes qui m'ont interpellé. 
Quand j'étais adolescent, avec les copains et les copines de notre bande, nous nous amusions, un jour de pluie, à nous tirer les cartes sans en avoir ni la pratique, ni les rudiments, ni même un embryon de "science" ou de règles. C'était un jeu. Une vieille dame était avec nous ce jour là (elle devait alors avoir à peu près mon âge actuel...). Elle  me demanda si je pouvais lui tirer les cartes. Sans rechigner et avec gratitude, je me lançais. De toute manière je n'avais rien d'autre à faire. Il pleuvait.
Je lui racontais alors son "prétendu" passé que les cartes semblaient me dicter. Je ne réfléchissais à rien, et me laissais porter sans retenue ni contrôle. Au bout de plusieurs minutes de cet exercice sous forme de jeu, la dame se mit à pleurer. Je venais de réellement raconter sa vie compliquée et chaotique.
Dans la même période, je devais avoir dans les seize ou dix-sept ans, alors que je faisais du stop, un fourgon conduit par une famille de manouches, s’arrêta et me prit en charge. Nous discutâmes de tout et de rien, ma guitare en bandoulière faisant office de lien social. Et puis je leur racontai mon histoire avec la vieille dame. Le chauffeur me dit alors : "Vous, les gadjii (les non-manouches), vous êtes tous les mêmes. Vous faites des trucs ordinaires et vous les trouvez extraordinaires. Chez nous, tous les gamins sont comme ça...". Je sais aujourd'hui qu'il ont cette particularité d'appartenir à une culture de l'intuition.
Pendant les années trente, mon père était subdivisionnaire des ponts et chaussées dans un petit village du lot, aujourd'hui très connu pour la consonance singulière du nom. Le médecin du village et mon père étaient les seuls à y avoir une voiture. Un soir l'épouse du médecin vint toquer à sa porte le suppliant de l'aider car son mari était parti soigner dans un village à côté et n'était toujours pas rentré.
- Quand est-il parti demanda mon père ?
- Il y a un quart d'heure !
- Mais il faut dix minutes pour s'y rendre. Installez vous, nous allons attendre ensemble.
L'épouse n'arrivait pas à se départir de son angoisse. Une heure plus tard environ, mon père décidait de l'amener audit village avec sa voiture. A l'entrée de celui-ci la voiture du médecin était encastré dans un arbre. Je ne me souviens pas si l'histoire disait qu'il était décédé ou grièvement blessé. Le fait est qu'au moment où le médecin eut l'accident, son épouse éprouva une frayeur qui l'amena chez mon père.
Je termine par cette vieille histoire que m'avait rapporté aussi mon vieux père. Il s'agit d'un soldat combattant en Indochine. Dans son campement, régulièrement une sentinelle, postée à un endroit toujours le même disparaissait. Un jour, ou plutôt une nuit, ce fut le tour de ce militaire appelé de monter cette garde. Dans la nuit noire du Tonkin, il vit comme deux lumières au loin et fit les sommations d'usage et au lieu de tirer en l'air avec son fusil, il tira en direction des lumières, qui s'éteignirent. Au petit matin, il découvrit un tigre mort à ses pieds. Les lumières étaient très certainement celles de ses yeux.
Plus tard, rentré chez lui, sa mère lui demanda ce qui était arrivé un certain soir, en fait le soir de sa garde. Il lui raconta et sa mère de lui dire : "Cette nuit là, j'ai vu du sang et je me suis mise à prier pour toi". 
Alors, maintenant, à vous de voir... sinon de "juger".
Jean-Marc SAURET
Le mardi 7 mai 2019

mardi 30 avril 2019

Dogmes ou aphorismes

Pour diriger nos actions et nos vies, nous avons plutôt l'habitude, je crois, de suivre des préceptes ou des principes qui nous semblent fondateurs d'une réelle efficacité. A partir de là, bien des voies divergent. Soit ce sont parfois des règles de pouvoir et de puissance (comment les acquérir) qui dominent, soit ce sont aussi des voies de sagesse qui nous aident à mieux comprendre ce qu'il se passe et comment y bien évoluer. Mais c'est en fait plus complexe que cela et la question est de savoir comment on s'y prend. Chacun ne serait-il pas d’ailleurs à la recherche d’un “mode d’emploi” ? J'oserai dire qu'il y a la voie de l'ordre et celle de la sagesse. Certains prétendent qu'il existe une voie de l'autorité, qui fait face, justement, à celle de l'intelligence. D'autres avancent qu'il y a l'ordre d'un côté et l'improvisation de l'autre. Plus subtilement, quelques-uns notent qu'il y a la voie de la vérité et celle de l'indication, du “signe”, ou de la contribution. D'autres encore séparent le mode de l'imposition et celui de la concertation. C'est ce que je voudrais regarder aujourd'hui et que nous pourrions situer comme une opposition du dogme et de l'aphorisme. De quoi s'agit-il ?
Pour diriger nos actes et faire nos choix, nous oscillons entre des références de toutes natures. Il y a celles qui nous viennent de notre culture, et de la socialisation dont nous avons profité. On rencontre par ailleurs celles qui sont issues de nos expériences, et de notre histoire de vie. Prenons un exemple. La pratique sportive peut constituer un champ commun, sur lequel nous serons peut être nombreux à nous retrouver. Quand j'étais adolescent, je pratiquais avec bonheur et succès des courses dites "de fond" et que nous appelions aussi du "cross country". Nous courrions sur un circuit dessiné dans la nature, souvent une campagne sauvage entre bois et jachères. La nature m'avait doté des compétences requises pour exceller. J'y prenais beaucoup de plaisir.
Imaginez donc une pratique où vous profitez des mêmes conditions. Dans ces courses, il y avait effectivement deux choses qui me dirigeaient. La première, - et tout un chacun s'y reconnaîtra -, consistait à user de principes et de préceptes logiques, érigés en "règles pour bien faire". Par exemple, l'une d'elle était de "Ne pas pas tout donner dès le début. Doser son effort". Et j'en faisais une recommandation pratique. Je partais toujours à mon train, comme l'on dit, sans me mettre martel en tête, sachant que la course était longue. Nous avions plusieurs autres principes de ce type qui consistaient, par exemple, à se mettre dans la foulée du coureur de tête pour qu'il nous "aspire".
Et, dans chaque foulée, dans chaque portion de parcours, dans chaque situation, s'invitaient toutes les situations que j'avais vécues. On appelle cela "l'expérience"... Il me souvenait toujours, en montant un pente, suivi ou accompagné d'autres coureurs, de revivre instinctivement des situations anciennes où je m'étais fait piéger par la ruse de l'un ou de l'autre. C’est ainsi que j'en compris les ficelles, afin d’en user à mon tour, avec un certain succès, selon les cas de figures, en analysant les conditions plus ou moins favorables. Rien de tout ceci ne me venait à l'esprit sous la forme d'un raisonnement structuré, mais plutôt comme une “présence”, mâtinée d’intuition.
Il y avait dans cette pente que nous montions toutes les autres situations déjà vécues qui se côtoyaient et se comparaient... Certaines s'éliminaient d'elles mêmes, trop différentes de la situation présente. D’autres en revanche semblaient s’imposer, comme dans un "Rappelle-toi..." informel. Arrivé ainsi en haut de la butte, alors que l'effort avait été rude et que tous avaient tendance à se relâcher naturellement, j'accélérais, soudain, porté par "l'expérience" des situations passées. Cela me permettait, souvent, de laisser sur place mes adversaires, et la plupart du temps avec un écart définitif.
Ainsi, il y a ces règles rationnelles que nous avons acquises. Elles constituent des règles, et s'imposent comme des dogmes dans la situation ainsi décrite. Et puis, il y a ces sensations issues de l'expérience, ces bribes de vécus qui interviennent comme des alternatives, des opportunités, des trucs et astuces. Ces derniers sont-ils transmissible ? Oui, bien évidemment. Et comment nous les "passons" nous ? Cela s’opère le plus simplement du monde, sous la forme de conseils pratiques et imagés, comme "En haut de la butte, tu t’envoles !".
En d’autres termes, on pourrait dire que "La butte est un tremplin". Voilà bien une sorte d'aphorisme qui nous dit tout en quelques mots. Connaissant la genèse, nous“savions” décrypter le symbole et son sens, tout comme la réalité qu'il portait.
De cette façon, même si nous ne l'avions pas vécue nous même, nous étions en capacité de nous approprier l'expérience. L’histoire devenait notre "fable" et l'aphorisme la "morale". Mais le dogme n'est pas le réel, ni même son reflet, à peine une interprétation de son aperçu. Comme l'écrivait Kant : "l'entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit",... et rien d'autre. Les lois, les dogmes, ne sont pas dans la nature mais dans notre regard qui tient à le “lire”. Il faut un sujet pour voir le monde afin que celui-ci "existe". Si le sujet s'en va, le monde disparaît. C'était le cœur de propos de Schopenhauer. Par ailleurs, notre nature a besoin d'un monde prédictible, stable, permanent, comme le montrait Serge Moscovici. Le dogme constitue et comporte une incertitude, un aléatoire, voire un mensonge, même (et surtout) s’il s’avère bien pratique.
En tant que tel, personne ne nous en démontrera le contraire. Le monde sera "vrai" selon "ça",... et ce "ça" présente l'avantage d'offrir un socle, un précédent pour penser sa propre expérience. En dehors de ce “fondamental”, et en son absence, il n'y aurait pas d'élément de comparaison. Rien, dans ces conditions ne pourrait s'ancrer, se fixer dans notre connaissance personnelle, et dans notre réalité.
Ainsi, dogmes et aphorismes s’apparentent aux deux indicateurs de la connaissance, ceux dont nous pouvons user dans la conduite de nos actions et de nos vies. Les premiers deviennent “règles”, quant aux seconds, ils se vivent comme des expériences pratiques. Ils s’invitent au même titre que nos propres vécus, en les complétant, et en les amendant.
Il ne s'agit donc pas de faire un choix entre dogmes et aphorismes, mais d'accueillir les deux parce qu'utiles. C’est bien ce que nous faisons pour provoquer chez autrui d'autres types décisions. Nous usons d'arguments et, souvent, (hélas), nous privilégions les arguments rationnels (à l'instar des dogmes). Certes nous en avons besoin pour choisir une option, mais nous risquons de négliger, ainsi, les arguments émotionnels et symboliques (nos aphorisme qui renvoient au vécu). Ce sont pourtant bien eux qui font les passages à l'acte et à la décision. C’est à ce moment critique, et déterminant, qu’ils risquent de nous manquer.
Chacun dans la conduite de ses actions et de sa vie, comme dans l'invitation à participer, use (et abuse) efficacement des dogmes et des aphorismes. Ils constituent autant de règles rationnelles conductrices, associées à autant de vécus et de compte-rendus émotionnels. C'est ainsi que nous avançons. Alors ? Bonne vie à chacune et à chacun, car la route est longue !
Jean-Marc SAURET