mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur  ou  La force du vivant "

Le troubadour ressent le monde, le sociologue le réfléchie,
et ensembles, ils le racontent...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et œuvre mieux. 
Bien manager, c'est d'abord devenir la meilleure version de soi-même pour que son action et celle de chacun produise la belle œuvre, révélation et fierté de chacun et de tous. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture partagée et de la posture personnelle.
Patron, président, manager, décideur, collaborateur et toute personne désireuse de progrès, ce blog est pour vous. Fouillez ! Lisez ! Partagez !
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mardi 1 décembre 2020

La société de l'imposture (01 12)

"Nous sommes lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué" écrivait Albert Camus dans "La chute" en 1956. C'est du moins ce qu'il avait mis sur les lèvres d'un quidam en direction d'un étranger rencontré dans un bar d'Amsterdam. Mais que pressentait-il dans cette puissante phrase devenue célèbre. Il n'est plus là pour nous le dire. Mais elle caractérise tout à fait ce que l'on peut ressentir aujourd'hui dans ce glissement civilisationnel que nous sommes en train de vivre.

En effet, la réflexion raisonnée n'habite plus nos esprits torturés pas la frustration, la culpabilité et les rapports d'égo. Comme je le montrais précédemment, dans cette civilisation postmoderne, les opinions se substituent aux raisonnements et aux débats. La démocratie d'opinion est devenue l'apologie de l'imposture. Mais détaillons un peu, si vous le voulez bien.

Nous sommes en effet, insensiblement, en train de glisser, progressivement, vers les sociétés animales où chaque individu est une “pièce détachée” de l'espèce. C'est à ce rôle que se trouve réduit l'individu, contraint d'agir pour, et seulement pour, la finalité de l'espèce. D'où l'inutilité du débat et de la pensée. Ce n'est probablement pas tout à fait par hasard, que l'on retrouve ce trait fondamental dans l'idéologie nazie. La charge est lourde, certes, mais les “néolibéraux” ont-ils une réelle différence de pensée quand il s'agit de caractériser le peuple ? Sans doute pas.

Les Nazis, écrit Johann Chapoutot dans son ouvrage "Libres d’obéir : le management, du nazisme à aujourd’hui(Éd. Gallimard), n'aiment ni les lois, ni la bureaucratie, ni l'Etat, mais préfèrent cette liberté volontaire de participer à l'œuvre de l'espèce. Il montre pourquoi, comment et combien cette idéologie s'est installée dans la société néolibérale et en a façonné, dans un continuum, le management. L'œuvre du groupe, de l'entreprise, repose sur la liberté pour chacun de trouver et d’organiser les moyens de mise en œuvre du projet de l'engeance. La responsabilité est ainsi étalée, voire diluée, tout au long de la pyramide. Seul “l'utile” à l'œuvre de l'espèce existe. En dehors de ces éléments, pas d'existence. Il y a dans le néolibéralisme, de l'eugénisme nazi. Factuellement, il nous montre cette conception commune, dont on peut déduire que les "inutiles" sont à éliminer. Par voie de conséquence, le groupe doit en être débarrassé. L'individu disparaît ainsi derrière le "peuple" pour les uns, derrière le groupe d'entreprise pour ces autres.

Tout ce qui relève du libre arbitre, du fait de société par la raison personnelle, tout ce qui va vers le développement personnel, la liberté individuelle et la raison développée par le sujet, sont à bannir. Il n'y pas d'universalisme qui tienne. Il n'y a de valeur reconnue à l'individu que corrélée à sa productivité. C'est ainsi que le néolibéralisme peut être rapproché du nazisme (et l'histoire nous présentera la coopération réelle d'acteurs fortement impliqués). On va le retrouver ainsi, strictement à l'opposé même des lumières, cette philosophe argumentaire, que prônent pourtant et dont se vantent quelques dirigeants néolibéraux actuels. Faire cela constitue dès lors une contre vérité absolue. Cette pratique est paradoxale, sans doute, mais surtout aussi manipulatoire que ces succédanés : la novlangue, les relations publiques ou l'ingénierie sociale. Mais comme on l'entend souvent : “plus c'est gros, plus ça passe”.

Pendant ce temps, les organisations, conformément à l'objectif nazi, développent la culture de la performance et de l'utilité de ses membres. Elles broient toute initiative de réflexion humaniste ou personnelle et les gens qui les portent. Parce que la culture permet la réflexion, en trente-trois, on brûlait les livres comme on ferme aujourd'hui les librairies et les lieux de culture. Du jeune général nazi Reinhard Höhn* devenu après guerre le fondateur d'une école managériale allemande, à Walter Hallstein, universitaire nazi devenu le premier président de la commission européenne, les fils des connexions entre nazisme et néolibéralisme sont de plus en plus apparents. Combien de nazis se sont retrouvés à développer leurs talents (au coté de victimes du nazisme) pour la prospérité de l'Amérique ? ...

Pourtant, le travail, outil de réalisation de soi, comme le décrivait par exemple Herbert Marcuse dans "L'homme unidimensionnel", ne peut exister en tant que tel, dans une organisation néolibérale. En effet, ici, seul l'état de la production compte, et l'idée d'une démocratie en entreprise devient totalement incongrue. Les organisations où l'on se préoccupe d'organisation du travail plutôt que de développement des organisations, constituent un premier signe d'alerte. Et quand on parle de ressources humaines, nous ne nous situons pas très loin de l'expression "matériau humain" utilisée par le même Reinhard Höhn. (On préférera "Dynamiques humaines" qu'utilisent nombre de managers québécois.)

Mais revenons à l'essentiel. Avant de parler d'une société de l'imposture, regardons ce qui constitue la posture de l'imposteur. Il s'agit en tout premier lieu de comprendre d'abord son objectif, puis ensuite, sa stratégie. 

  • Celui-ci cherche d'abord à obtenir par la relation ce qu'il ne pourrait pas normalement obtenir, ou alors,... très difficilement. 
  • L'imposteur est, pour cela, celui qui sait parfaitement s'adapter à l'attente, à la demande de l'autre, à l'objet du désir de l'autre. Il en tire alors profit pour atteindre son objectif de pouvoir ou de possession.
Alors qu'attendent les gens pour ainsi prêter le flanc à l'imposteur et comment toute une société, une collectivité humaine, peut succomber à l'escroquerie ? Car, ce n'est pas ce que font les gens qui importe, mais ce qu'ils sont dans “ce qu'ils font”. Sont-ils trop avides, trop espérant, particulièrement curieux, ou alors trop aveuglé par leurs attentes pour accueillir l'offre de l'imposteur comme une réponse ? De quel ordre sont ces attentes, alors ? Apparemment, il s'agit de tout ce qui donne de l'importance, de la valeur, du remarquable, dans les critères culturels ou historiques du moment. S'il s'agit d'une société de l'honneur comme cela a été décrit par Philippe d'Iribarne, alors tout ce qui ressemblera à "l'honorification" de l'acteur, pourra effacer tous les détails indiquant une incohérence. L'aspiration d'intérêt efface tous les détails qui ne convergeraient pas dans l'affirmation de la valeur.

Il en va ainsi aussi en ce qui concerne le courage, le "bling-bling", le pouvoir ou la richesse, même si nous touchons plus aux symboles qu'aux vrais éléments de réalité. Le symbole est parfois plus fort que le tangible dans l'imaginaire des acteurs. Rêver est plus puissant qu'avoir. C'est là toute la force du fantasme. Faire rêver, plus que donner, est dans la panoplie de l'imposteur.

Anthropologie, ethnologie et sociologie nous apprennent que les sociétés sont pilotées par ce qui les dominent : ici la religion, ailleurs les chiffres, là-bas les valeurs humaines. L'argument reste encore vrai pour les processus vitaux influant sur les territoires, la technologie, l'organisation sociétale, etc.

Mais, nous voici parvenus dans la société des impostures, car ce qui compte n'est pas le contenu de l'objet ni son utilité ou sa finalité, mais la marque, son lieu de publication, le nom de son auteur, bref : la référence ! Celle-ci dépasse la raison d'être. C'est là une société de la marchandise, ou du spectacle, ce qui revient au même. Ce ne sont pas là des erreurs du système, mais justement ce qui le fait fonctionner.

On s'attache à la valeur de mesure de l'impact sur les effets d'opinion que produit le produit. Ce qui en fixe le prix est l'équivalent notoriété, pas sa capacité de réponse à une nécessité, ni même son coût de production. La vérité ne s'installe pas dans la qualité de l'apport mais dans la productivité de réactions. Plus un produit (quel qu'il soit) fait "le buzz", plus il est "banquable". On ne regarde plus ce qu'il y a dans le produit mais ce qui est inscrit sur l'étiquette, car c'est elle qui fait la valeur. Mieux vaut avoir froid dans un manteau de marque "Z" que bien chaud dans celui de marque "A",... ou sans marque, ce qui est pire.

Ce n'est donc pas ce qu'est l'objet, qui est en cause, mais ce que l'on peut dire sur lui. C'est à ce point détourné que cela revient à dire que si on ne peut pas mesurer la capacité respiratoire de quelqu'un,... c'est qu'il ne respire pas. Si l'essai clinique n'est pas "randomisé", il n'est pas un essai valable. Si le nombre de followers de l'image d'une personne sur un réseau social est inférieure à trois mille, elle n'existe pas. Si une vidéo récolte moins d'un millier de vues, c'est que la vidéo est mauvaise. Ainsi, seule la réputation fait la valeur de l'objet et même la personne est "objectisée".

Alors, dans ce contexte, comment construire un citoyen dans une comparaison avec le marché. C'est impossible ! Ce contexte ne peut que produire des consommateurs. Il ne s'agit pas de lui permettre de se construire ou lui transmettre une capacité à répondre aux problématiques, mais à le "diplômer", c'est-à-dire à le rendre vendable. Il s'agit pour le "citoyen-consommateur" de s'inscrire dans le marché, dans l'employabilité, et non dans le développement des capacités créatrices et de compréhension. Le modèle du citoyen-consommateur est le caméléon, c'est-à-dire celui qui a besoin d'un environnement pour s'y perdre. Il est le rapport de l'objet sur son fond, une mise en valeur "esthétique". Mais il ne bouscule rien, ne comprend rien, ne résout rien. L'acteur se comporte comme un pilote qui regarde les chiffres des compteurs et ne regarde plus la route... On s'interroge sur les effets sociaux, et non sur les conséquences des comportements.

La finalité de l'Etat n'est plus de réaliser du service public mais de conformer ses services et institutions. Mais de les conformer à quoi ? Aux règles du commerce, justement. Ainsi la technique, la technologie ne servent plus à développer et expliquer des compétences, voire les démontrer, mais à établir des normes. A partir de là, il va s'agir de mettre aux normes, pour ensuite, fabriquer et diffuser l'image "normale" de l'objet. La personne humaine n'échappe pas à ce processus. Ainsi la technologie devient l'instrument de l'aliénation sociale. Elle implique la mise en soumission des peuples à des normes dont on ne comprend ni la finalité ni la raison d'être, encore moins l'utilité,... sinon celle de rendre vendable. C'est justement là que se niche la valeur commerciale. La technique ne demande pas de penser, ni de réfléchir. Elle demande d'appliquer. Ainsi, les nazis répondaient lors de leurs procès : "Je n'ai fait qu'appliquer ce que j'avais à faire !" Voilà une standardisation des acteurs. C'est la société des robots.

Il y a prolétarisation de l'ouvrier quand son savoir est remplacé par la notice d'utilisation de la machine. Alors on nourrit les ouvriers qui servent les machines. Et le moins cher sera le mieux puisque son savoir est désormais inutile. La technologie s'est substituée à l'intelligence, à la raison, à la conscience. N'est-ce pas là le projet du transhumanisme ? D'ailleurs un être qui serait appareillé de telles caractéristiques de conscience, de raison et d'intelligence, serait bien dangereux...

"La norme est porteuse de prétention de pouvoir" nous indiquait déjà Michel Foucault. Si Goebbels s'est inspiré de "Propaganda" d'Edward Benays, c'est parce que les deux idéologies, nazie et néolibérale sont sensiblement superposables. La société n'existe pas. Il y a les personnes élites, et la foule du peuple. Mais cela ne peut pas marcher réellement, sans le consentement volontaire des victimes... Il faut les fondre dans l'objet déshumanisé du concept de consommateur. Le mépris des gens du peuple n'est pas d'aujourd'hui, mais il est bien propre à ces deux idéologies convergentes.

Regardons notre actualité récente. En changeant les normes de la santé, on augmente le nombre de malades, et le marché de la santé avec. Par exemple, en cessant de compter les morts et les malades, mais en comptant les "cas" possiblement contaminés, on augmente le nombre de "supposés malades", voire "maladisables", et en même temps on augmente le marché des vaccins. En normant les comportements sociaux, les chiffres se mêlent au droit, lequel les institutionnalise. Alors la messe est dite. Le calcul, comme le droit, se substituent à la pensée. La rationalité se soumet à la logique économique régie par le droit et les chiffres, d'où les normes.

D'où aussi la nécessité de soumettre les gens avec leur consentement volontaire. Ceci se construit avec les normes auxquelles les gens se comparent, s'auto-jugent et s'évaluent dans la culpabilité et la dévalorisation. C'est là le moteur de la soumission volontaire. Le politique, totalement absent, laisse le totalitarisme mécaniste s'installer. Contrairement à ce que disent les discours, ce n'est pas la science qui dirige et commande, mais simplement un certain usage des chiffres. Comme me disait une collègue, médecin du travail : "Les chiffres avouent tout ce que l'on veut sous la torture !"

La société de la norme (du contrôle) réalise ainsi ce qu'elle prédit. Mais, comme le disait en 2003, Yvon Gattaz alors président du CNPF, devant un parterre de managers : "Mettez du contrôle et vous augmenterez le nombre de tricheurs. Mettez de la confiance et vous aurez de l'efficience”. On peut facilement en déduire que la vision de "Gaulois réfractaires", celle que notre président projetait sur le peuple dont il a pris la responsabilité, était une "prophétie réalisante". Si le peuple ne l'était pas, il l'est devenu grâce à lui (cf. mes précédents articles sur ce phénomène développé par Paul Watzlawick).

Dès lors, la société prise dans une politique néolibérale, passe de la citoyenneté à la bande, ou tribu, de consommateurs. Le lien social se confond avec les similitudes de consommations, la finalité humaine ou personnelle avec les goûts et les couleurs. Les valeurs se réduisent aux notions de distribution, de vente et de revente, la notion de richesse à celle de la spéculation. Alors, vivre c'est mourir. La liberté est un esclavage. Le bonheur fait le malheur. La pauvreté est une richesse. Ou pire encore, l'escroquerie est un bon marché.

Il me souvient cette prudence de Jaurès : "Nous n'allons pas sortir de l'humanité pour rentrer dans le socialisme !". Eh bien si, et même pire encore, car tout ce qui fait l'humanité est réduit à la productivité et se dissout dans le chiffre. Voilà sous nos yeux l'imposture de la société qui nous reste.

Que faire ? Que dire ? Comment recréer une société humaine ? Nous savons qu'il n'y a pas de création sans transgression des normes. Ce qui nous enferme ne peut pas perdurer, ni nous résister. La norme est le verrou de notre libre arbitre, de notre souveraineté. La catachrèse révolutionnaire est la transgression, exactement celle du sens d'un mot pour faire rentrer dans la réalité un concept nouveau. 

On nous a collé "complotisme" sur toute résistance à la pensée unique, à la soumission nazie ou néolibérale. Eh bien, comme l'ont fait les républicains, qui ont adopté "Marianne" comme égérie, utilisons le même procédé. Marianne était pourtant l'insulte méprisante utilisée par les royalistes. Dans ces conditions, je prendrais bien "complotiste" comme nom de résistance. Si penser autrement que le néolibéralisme nous contraint, si résister à sa prison sans humain ni humanité c'est être complotiste, alors j'en suis un et je le revendique. Faisons de l'insulte une fierté. Et l'adversaire n'a plus de prise sur nous. Il n'y a pas plus de complot que d'alternative. Cela nous préserve de tout amalgame...

C'est aussi ce qu'ont fait les protestants à la révocation de l'édit de Nantes qui les privait de toute charge et de tout honneur, de toute reconnaissance de l'État, comme de l'ordre du Saint Esprit, la légion d'honneur de l'époque. Ils ont déclaré que le saint esprit c'était eux, et ils ont détourné l'emblème, devenu depuis le signe de reconnaissance des parpaillots. Réalisons que la valeur d'humain est dans la résistance à tous les fatalismes économiques et biologiques. Et si c'est ça être complotiste, j'en suis assurément un.

Penser est l'acte de libération par excellence. Un chanteur clamait : "Vous n'aurez pas ma liberté de penser" et il avait bien raison, car c'est bien la seule chose qui ne se confisque pas. Dans une société esclavagiste, on ne peut pas réduire l'esclave à ne plus penser,... mais on peut l'amener à penser que justement penser est une perte de temps, ouvrant sur la souffrances de frustrations, sur des vides angoissants. C'est ce à quoi s'est attachée l'industrie des relations publiques : procéder à la distribution de pensées courtes qui évitent la pensée, et donc la liberté.

Il ne peut y avoir de démocratie sans liberté de penser, sans liberté de savoir, sans liberté d'opinion et d'expression. La démocratie est un concept controversé dès le 18e siècle. Dans un entretien littéraire, le chercheur et professeur québécois en science politique, Francis Dupuis-Déri, raconte** que :

"La lecture de textes du XVIIe siècle (discours, manifestes, journaux, lettres personnelles, etc.) avait fait comprendre que ceux que l'on nomme les «pères fondateurs» des soi-disant «démocraties» modernes, en particulier aux États-Unis et en France, étaient ouvertement antidémocrates, c'est-à-dire qu'ils ne se réclamaient pas de la démocratie, et qu'ils utilisaient le mot «démocratie» comme un repoussoir, un épouvantail. Les «démocrates», ce sont les «autres», les irresponsables qui prônent le chaos, la tyrannie des pauvres, etc. Mais vers 1830-1850, l'élite politique va s'approprier le label «démocrate» à des fins électorales, constatant que ce label attire des suffrages des classes populaires. En un temps très court, tous les candidats vont prétendre être pour la démocratie (un phénomène d'ailleurs discuté par les journaux de l'époque). Mais ce que désigne le mot a changé en deux générations : les pères fondateurs entendaient par «démocratie» un régime où le peuple se gouverne directement, par des assemblées populaires et délibératives. Ors maintenant, le terme désigne le régime électoral. Exit, donc, la «démocratie directe», et vive la «démocratie représentative»."

Francis Dupuis-Déri utilise dans son ouvrage "La peur du peuple" (Ed. Lux / Humanité, 2016), les concepts, empruntés à la psychologie, d'agoraphobie et d'agoraphilie pour désigner cette horreur de la démocratie populaire et a contrario son engouement. Je préfère utiliser les concepts de "plébophobie" pour la propension à empêcher la démocratie directe avec les plus modestes, et de "plébophilie" pour la propension à activer cette dernière. Car il s'agit bien en l'espèce d'exprimer son horreur ou son amour de la plèbe, le peuple des sans grades, des sans-dents, de ceux qui ne sont rien, mais qui revendiquent, bref : les gilets jaunes. Alors on fait semblant de ne pas comprendre ce qu'ils disent, on les traite de confus, de désorganisés, de "mélangés", comme une sorte de "métèques politiques".

Il nous faut juste observer que, s'il y a une multitude de personnes, avec chacune sa vision de la réalité, s'il y a des groupes sociaux qui font culture et lien social, il n'y a qu'une seule humanité. Et de cette humanité, aucun groupe ne peut s'extraire. De la même façon, aucune minorité, ne peut en être exclue, ni se prévaloir d'une quelconque domination, ni même de quelques droits supplémentaires.

C'est au prix de ce travail là, à cette prise de conscience là, à cette posture développée, que nous sortirons de la société d'imposture qui nous maintient aujourd'hui en enfantillage, en débilité, en esclavage, démembrés de notre souveraineté.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 1er décembre 2020

*  Reinhard Höhn, ancien juriste, devenu général SS, est l’un des penseurs les plus influents du management moderne. En 1956, il crée une école de commerce sur le modèle américain de la Harvard Business School à Bad Harzburg, en Basse-Saxe. L’école forme 700 000 cadres de 2 500 entreprises, comme BMW, Bayer, Opel, Colgate ou Ford, ainsi que l’élite politique de la jeune RFA qui s’appuie sur les écrits de Reinhard Höhn pour créer la Bundeswehr, la nouvelle armée citoyenne allemande, en 1955. Son modèle a inspiré des milliers d'entreprises. Le passé nazi de Höhn le rattrape dans les années 1970 sous la pression des mouvements étudiants antifascistes et avec l’arrivée au pouvoir des socialistes. En 1972, l’armée allemande rompt son contrat avec l’école de Bad Harzburg. Entre 1956 et 1995, Reinhard Höhn aura publié une quarantaine d’ouvrages. Certains se sont vendus à des centaines de milliers d’exemplaires comme son best-seller, Le Pain quotidien du management. Qualifié de  “Manager de génie”, “d'enseignant de talent”, “d'infatigable scientifique”, à sa mort en 2000, la presse allemande salue la mémoire de Reinhard Höhn : l’ancien général SS devenu l’un des plus grands cerveaux du management moderne. 
Lire aussi : "Libres d'obéir : le management, du nazisme, à la RFA". Johann ChapoutotGallimard-essais, 2020

** Entretien avec Francis Dupuis-Déri : https://revuelespritlibre.org/la-peur-du-peuple-0



Un cadeau de mon ami Thierry Groussin : Un clin d’oeil en pj, le verbatim d’une conversation télévisée de Ch. de Gaulle et M. Droit après les évènements de mai-68. 



mardi 24 novembre 2020

L'ingénierie sociale (24 11)

Il y aura une chose importante que cette crise sanitaire nous aura enseigné, c'est le fonctionnement des gouvernements néolibéraux. J'ai déjà écrit dessus plusieurs articles et il me reste à préciser, au-delà des dogmes du néolibéralisme posés par Lippmann et mis en œuvre avec excellence par Reagan et Thatcher, les points méthodologiques qu'ils utilisent. je vais tenter d'être court, concis et cependant précis.

Si la démocratie se fonde sur la considération de citoyens responsables, le néolibéralisme se fonde sur leur mépris et leur déconsidération. En effet, une politique efficace se construit toujours sur l'adhésion des gens du peuple, au projet de société. Si je fais une grande différence entre la foule et les gens assemblés, ce n'était pas le cas des théoriciens involontaires du néolibéralisme comme Lippmann et Bernays. Si le projet est trop éloigné des attentes populaires et que les dirigeants ont besoin de l'imposer, alors, intervient ce que l'on appelle "l'ingénierie sociale". 

Tout le processus consiste, comme l'avait théorisé Lippmann et modélisé Bernays, à construire une adhésion, un consentement le plus large possible. Fausses informations et manipulation sont alors de sortie. La démarche est fidèle aux principes dogmatiques du néolibéralisme, qui affirme qu'il n'y a pas de société, mais seulement des individus dont le désir d'enrichissement matériel et l'émotion sont les moteurs.

Considérons, comme nous l'indiquait le politologue Francis Dupuis-Déri dans son ouvrage "La peur du peuple" (Lux Ed. 2016), qu'une certaine agoraphobie politique des élites leur inspire peur et haine du peuple. La raison en est simple. Comme ils ont des privilèges, comme l'indiquait le psychosociologue Roland Gori, nombreux présentent le syndrome de l'usurpateur. Ainsi, par peur que le peuple les dépossède de ces privilèges, ils le combattent. Pour ce faire, mépris et complotisme s'invitent à la table de la stratégie, où s'élabore une "ingénierie sociale" pour le neutraliser, voire le soumettre. Il faut que politique passe. Le peuple est donc pour nombre d'élites dans l'histoire, inconsciemment ou pas, un adversaire concurrent.

Voilà donc brièvement exposés, quelques points fondamentaux dans l'ingénierie sociale, cette industrie des relations publiques selon l'expression d'Edward Bernays lui-même, ou comment se construit méthodiquement le consentement populaire. Je me réfère au lourd petit ouvrage d'Edward Bernays, "Propaganda", et à l'étude du traitement d'évènements sociaux anciens et actuels.

Le premier dogme néolibéral est qu'un "peuple" distrait (l'entendre au sens de foule), et qui se divertit, est sous hypnose. Nous nous souvenons de la formule décrivant l'attente sociale du peuple dans la Rome décadente : du pain et des jeux. Bernays reprend cette image pour expliquer le processus de propagande. La foule, qu'il confond avec le peuple, selon lui n'a pas de comportements rationnels mais généralement émotionnels. Il s'appuie sur les publications de Gustave Le Bon pour qui la foule réagit comme un enfant joueur. 

Bernays oublie juste que, l'évènement en foule terminé, chacun rentre chez soi et retrouve ses fondamentaux, même si des éléments partagés en foule ont une rémanence et laissent des traces dans sa vision du monde et des évènements. Le quidam peut alors réagir tout autrement que quelques minutes auparavant dans la foule, et aborder une posture critique, pour construire une tout autre démarche.

Ainsi donc, selon Bernays, le premier principe est qu'un peuple qui se distrait ne s'occupe pas des problèmes fondamentaux. L'assertion se vérifie tant que le premier étage de la pyramide de Maslow, celui des besoins physiologiques, comme manger, boire et dormir, est satisfait. Ainsi, occuper le peuple à jouir d'occupations ludiques prépare un terrain favorable à l'acceptation, au consentement des changements. 

Les loisirs télévisuels, ou sur internet, jouent parfaitement cette fonction, même si elle n'est pas directement intentionnelle. Plus un peuple est occupé à jouer et plus il est comme sous hypnose. Les émissions de télé réalité ont plus occupé le français moyen que le droit au logement, la santé au travail, la répartition des richesses ou le revenu universel.

Pendant que le peuple joue, qu'il est en compétition avec ses semblables, le gouvernement déverse la recette des impôts dans l'escarcelle des plus riches.

Un autre principe, plus surprenant dans la mesure où il est inhabituel, consiste à créer un problème pour mieux le résoudre. Toute logique et bonne conscience ferait crier "à la fausse nouvelle !". Pourtant, c'est le jeu habituel de la publicité. Nombre d'annonces sont construite ainsi "Vous craignez ceci ? La démarche lambda vous en préserve !"

Combien de campagnes politiques ont mis en alerte les populations sur l'insécurité, ou tout autre problématique, posée en termes de problèmes. C'est cette personne âgée tabassée chez elle par des "inconnus identifiés" dont le reportage précéda l'élection présidentielle en 2002. Vous rappelez-vous ce qui est arrivé au deuxième tour ? Il est fort probable que ce faux pas ne fut pas intentionnel. Voilà pourtant une approche marketing qui ne fait pas que vendre des savonnettes. 

Dans son ouvrage "la stratégie du choc", l'autrice canadienne Naomi Klein décrit un processus stratégique ordinaire : comment créer un problème pour "vendre" une solution inacceptable, comme saccager l'économie de son pays et lui "vendre" le revenu universel à 800 €. La démarche repose sur la considération et l'utilisation de quatre fantasmes populaires : la peur, l'intérêt matériel immédiat, l'érotisation et l'agressivité.

Comme l'ont posé quelques grands dirigeants mondiaux lors des conclusions du premier state of the world forum de 1995, 20% des personnes suffisent à faire tourner l'économie. La question qui se posait alors à eux était comment nourrir et divertir les 80% qui restent et qui, au mieux, servent à alimenter le marché ? On comprend vite que la réponse n'est ni centrale ni urgente.

On comprend ainsi l'émergence d'un autre principe de cette politique économique qui consiste en la dégradation progressive de la démocratie populaire. On s'oriente alors vers une lente progression d'un totalitarisme néolibéral facilement rémunérateur. Cette lente dégradation va de pair avec l'installation du problème. Pour le résoudre, il faut lâcher quelques libertés pour plus de sécurité. Comme le disait Benjamin Franklin, homme scientifique et politique, père fondateur des États-Unis, à courir ce risque, on perd les deux.

Cette stratégie de confiscation nécessite de procéder par étapes. Il s'agit de ne pas tout installer d'un seul coup. Même si, dans une démarche psychosociale du changement on privilégierait le "tout à la fois" dans un processus de participation, ici, comme il s'agit d'une démarche contraire à la participation, il s'agira de faire du "différé" : d'abord la pandémie, plus tard l'économie...

Il nous faut juste nous souvenir que Bernays et Lippmann considéraient les gens du peuple comme des enfants en bas âge, irrationnels et cupides. Ils avaient d'eux une vision de foule dirigée par ses émotions, ses désirs de biens matériels, ses désirs érotiques et ses réactions violentes. La vision est simpliste mais c'est bien celle qu'ils ont transmise aux élites possédantes et dirigeantes…

En cette occurrence, il s'agit bien de s'adresser à l'émotionnel plus qu'à la raison. C'est ainsi que se fabriquent le consentement et l'adhésion à des politiques contraires aux attentes populaires. Par exemple, ils considèrent que la peur première est de mourir, et d'être puni. Alors, un virus qui menace de mort une population sera le bienvenu. Même si celui-ci n'est pas plus virulent qu'un précédent qui a déjà fait plus du double de morts, il est une aubaine stratégique. 

Il suffira de changer ce que l'on compte, de passer des malades et des morts à des "cas possiblement contaminés" pour que la peur continue et s'amplifie, celle qui entraîne repli sur soi et délation. On a déjà connu cela dans d'autres circonstances...

Mais, le pire pour les dirigeants serait le réveil du peuple. Alors il est bon de l'encourager à se maintenir dans la bêtise et l'ignorance, dans le zapping, le "hors sens" et l'absence d'esprit critique. Dans le même sens et y contribuant, la complaisance dans la médiocrité se développe sur les réseaux sociaux, jusqu'au sommet de l'Etat. Le philosophe canadien, Alain Deneault l'a décrit dans son ouvrage "La médiocratie". Il montre combien au sommet de l'Etat nombre de dirigeants et de bureaucrates sont décadents, parfois incultes, incompétents, hors sol et, ce n'est pas un paradoxe, prétentieux et méprisant.

Se complaire dans la médiocrité relève aussi d'un mode d'appartenance à un groupe non exigeant, où l'estime de soi repose sur la reconnaissance d'autres dont les pensées courtes et les répétitions simples (voire simplistes) font vérité. On a vu ce type de phénomène dans des groupes sociaux de l'électorat du Président Trump.

Pourtant, nous savons qu'une société prospère permet à chacun de réaliser tous les étages de la pyramide de Maslow. Et c'est cela qui en fait justement une société prospère. Mais l'objectif du néolibéralisme n'est pas là puisque, justement, il ne reconnaît pas l'existence de sociétés. Il ne reconnaît que des individus dont les rapports sont régis par la concurrence et la compétition. Devenir plus riche est le seul objectif reconnu utile et nécessaire.

Ainsi, le néolibéralisme génère la frustration de ne pas "en être", ou plutôt même de tomber du côté des perdants du système. Ainsi les "petits blancs", les plus pauvres dans la société, ont-ils besoin de ne pas se considérer au plus bas de l'échelle et ont besoin de voir une classe inférieure à eux. Le racisme est une solution idoine et le Président Trump, par exemple, à joué sur ce besoin de fierté des petits blancs.

L'inconvénient de cette démarche est qu'elle peut produire, par la frustration générée dans le sentiment d'échec, de la colère et donc de la violence. Tout l'intérêt alors sera de remplacer la colère par la culpabilité. Alors, un discours de propagande assis sur la faute des uns et des autres irresponsables, appuyé justement sur le mépris des gens, viendra jouer ce rôle. Ainsi, les propos sur la "faute des jeunes", qui consiste à se rassembler, à faire la fête, à rencontrer les uns et les autres, deviendrait la cause de la mort des plus vulnérables, des anciens, des malades d'autres pathologies. Le travail de sape est en train de se mettre en place.

Dans cet exemple, l'objectif peut être double : culpabiliser les acteurs afin de dédouaner les véritables responsables, comme les dirigeants, mais aussi déconstruire le lien social par l'adhésion populaire à le rompre. Il s'agit de justifier la démarche par le même motif contreproductif : perdre un peu de liberté pour plus de sécurité.

L'un des avantages de cette postmodernité dans ce processus d'ingénierie sociale est que l'opinion s'est substituée à l'analyse et à la raison. Ainsi, faire des débats d'opinion où tout est contestable et où peut s'exprimer la violence, est bien plus "rentable" qu'un réel débat  factuel et réellement scientifique. D'ailleurs, pour que l'expression d'opinions se substitue au débat scientifique, il suffit de déconstruire ce dernier. Il suffit d'affirmer que tout est opinion et je renvoie à mon précédent article "Du respect au mépris" du trois novembre dernier.

Quelles sont les conséquences sociales et les réponses à cette ingénierie sociale ? J'en vois quatre. La première est l'effondrement des personnes économiquement les plus vulnérables. Je pense tant aux salariés les plus modestes qu'aux artisans et petits commerçants dont la structure est, certes agile, mais petite et qui sont la cible d'interdictions politiques. Nous assistons tant aux effondrements économiques qu'aux effondrement psychologique, à des dépressions, à des "démoralisations", à des pertes de sens et des trois étages supérieurs de la pyramide de Maslow. Pour mémoire il est loisible de les rappeler : à savoir, la perte de reconnaissance, la "dés-appartenance", suivie de la destruction de la réalisation de soi,  associée à l'effondrement de toute perspective. L'ensemble de ces éléments amènent à une perte de repère et donc ce sens.

On assiste également à des comportements plus que douteux mais compréhensibles de collaboration et de délation. Ces comportements que nous avons connu durant la seconde guerre mondiale en France sous l'occupation dans un régime totalitaire, réapparaissent aujourd'hui avec des contraintes du même type. C'est bien avec la peur et la perte de perspective personnelle, de solution pour soi, que des stratégies individualistes émergent.

On pourra assister, et on l'a déjà aperçu, des stratégies violentes de résistance. La violence subie, qu'elle soit celle de la répression, du manque, de la frustration ou du mépris, provoque des réactions violentes. Mais comme je l'ai souligné précédemment, elle est dans l'ordre du système. Le peuple y sera bien trop souvent perdant. On se souvient de la révolution française qui s'est terminée par l'empire et la restauration, de la révolution de 48 qui s'est terminée sur des enfermements et des déportations en Algérie et en Nouvelle Calédonie, de la commune de Paris qui s'est terminée dans le sang et la disparition dans la mort des libertaires.

Alors, il nous reste simplement à nous affirmer face à la dictature néolibérale, dans l'acceptation du fait que nous n'avons peut-être plus rien à perdre. Et je renvoie à mes précédents articles. Il est peut être vrai que nous ne sommes pas passionnés par la liberté, comme l'écrivait Sylvain Tesson. Nous sommes seulement fascinés par sa sensation, et ce n'est peut être que sa sensation qui compte. Mais rationnellement, le diagnostic est fait. Nous savons que construire d'ores et déjà le monde que nous souhaitons vivre, en vidant l'organisation actuelle de ses acteurs, contribuera pleinement au succès. Je renvoie à mon précédent article sur "le concept de communs".

J'ajouterai cette référence à Michel Foucauld qui invitait à "se soucier de soi-même parmi les autres, pour le bien des autres parce que nous sommes parmi les autres" et que nous n'existons que d'eux. Il nous faut alors remplacer la peur qui nous paralyse par quelque chose qui nous dynamise, comme reconstruire, par exemple, le fait de société, c'est-à-dire le vivre ensemble, qui constitue et reconstitue le lien social.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 24 Novembre 2020

mardi 17 novembre 2020

Le concept de "communs" (17 11)

Le soucis de penser une société nouvelle invite nombre de philosophes, sociologues, économistes, à s'intéresser aux éléments qui, entre biens publics et biens privés, ne sont pas des propriétés mais des communs. C'est le propos que développent le sociologue Christian Laval et le philosophe Pierre Dardot dans leur ouvrage commun*. C'est aussi un concept étudié par l'économiste Gaël Giraud. On pourrait donc, à partir de ces prémices, voir se lever une nouvelle société susceptible de constituer une alternative au néolibéralisme. Observons, qu'à propos dudit libéralisme, qu’il est simple d’affirmer que se niche dans sa “doxa” une obsession : la privatisation de l'ensemble des biens publics.

Qu'est-ce que le commun ? Un commun est un espace institutionnel concernant une ressource, un service, un espace, défini par des pratiques sociales, afin d'en partager l'usage sans concurrence, sans rivalité, ni exclusivité. C'est à dire que son usage par “un”, donc par une personne, n'en prive aucune autre. Corrélativement, il n'est pas nécessaire de payer pour y avoir accès.

Nombre de projets alternatifs s'y intéressent et s’y réfèrent. Son usage relève d'un principe : une activité doit être “autogouvernée”, et, de ce fait, doit aussi échapper à la propriété exclusive. Il s'agit d'une nouvelle manière de lutter contre la confiscation privée de biens communs. En cette occurrence, il s'agit de conserver, aux bénéficiaires universels, la maîtrise de l’action. L’argument vaut, quel que soit le cas de figure, que cette appropriation soit économique ou/et politique.

Le terme commun vient de l'anglais : les "commons". On les retrouve dans les droits coutumiers villageois, dans l'économie de survivance, telle la vaine pâture par exemple. Historiquement, ils remontent au quatrième siècle. En français, on appelle cela les "communaux" comme les champs de pâtures. Ce type de droits communs existe dans toutes les sociétés précapitalistes.

Depuis l'émergence plus récente des mouvements écologistes contre la mondialisation capitaliste, des populations réclament la considération des "commons" et leur “réinstaurations”. Il ne s'agit en aucun cas d'une revendication anti-propriété, mais d’une distinction entre biens et services qui ne peuvent être appropriés ni publiquement ni sur un mode privé. Ceci n'a donc rien à voir avec aucun des concepts du communisme et de ses déclinaisons diverses. Ce concept se détache donc des préoccupations politiques ouvriéristes. 

Les communs émergent de plusieurs foyers de pratiques dans le monde, constituant ainsi autant de théories partagées. C'est ce que montrent par exemple les travaux de Elinor Ostrom publiés en 2009 sur les ressources utiles** (2009 est aussi l'année où le "forum social mondial" de Belem, altermondialiste, formule clairement une revendication des communs). Contre le courant néolibéral du "tout marché", cette dernière idéologie qui paradoxalement annonçait "la fin des idéologies", montre comment des milliers de petites communautés peuvent vivre “autrement”. Des centaines de membres par le monde, sont en capacité de gérer pragmatiquement et en commun les ressources vitales. L’argument vaut pour l'accès à l'eau, aux pâturages et autres applications. Ces communautés ont fondé pour cela des institutions communes. Ce sont ces travaux qui lui valurent le prix Nobel d'économie en 2009.

A Kinshasa, au Zaïre comme à La Paz en Bolivie, les pauvres, abandonnés à leur propre sort, se sont organisés pour gérer entre eux l'usage de l'eau potable. Quand de grandes sécheresses en 2016 ont épuisé les ressources d'eau, les quartiers riches de la Paz ont été privés de tout accès à l'eau potable, tandis que les quartiers pauvres en disposaient encore.

L'ONG DNDI à Genève, qui travaille sur la production et la distribution de médicaments non rentables, a réussi par l'usage de ce principe de biens non appropriés et démocratiquement gérés, à maintenir l'accès aux traitements dans les populations les plus défavorisées.

L'association "Coevolution Project", fondée et présidée par mon ami Thierry Groussin, travaille sur la mise en lien et en commun, des pratiques locales pour la résolution de problèmes récurrents. Elle a permis aux habitants de Bogota de maintenir et développer leurs pratiques médicinales ancestrales en cocréant avec eux, une ferme médicinale qui cultive les plantes utiles à leur pharmacopée.

Plus récemment encore, se sont développés sur le net, les logiciels libres et communs. Y sont apparus l'encyclopédie libre de la connaissance Wikipedia, indispensable à la dynamique du web. Sont apparus également  le logiciel libre Linux créé et géré par ses utilisateurs, mais aussi la licence "creative commons" qui permet l'usage partagé de textes et œuvres à la seule condition d'en citer la source et son auteur et de n'en pas faire commerce. On y retrouve aussi la licence “Copyleft” : une licence libre de droit, qui s'oppose aux droits commerciaux du Copyright. 

Aujourd'hui communs naturels et communs numériques se sont mutualisés. Il émerge actuellement, un droit du “champ commun inappropriable”, comme l'accès à l'eau ou a certaine ressources numériques. Nombre de luttes sur la protection du vivant, les semences, l'occupation des espaces urbains, ont mis en lumière des principes nouveaux et donc novateurs. En termes d’illustrations, on retrouve ici les populations qui refusent leur privatisation, tout en revendiquant le droit à gérer elles-mêmes leurs usages.

Nombre de plateformes démocratiques, construites sur ce principe là, ont gagné des élections municipales, comme à Barcelone ou à Madrid, montrant ainsi que la gestion de la ville entière relève aussi des communs. En Italie, le courant des "Beni comuni" a pu faire inscrire dans le code civil italien la notion de "bien commun". Ce sont là des lieux d'expérimentation de ce que peut être le commun.

Le multiplicité de ces démarches montre l'importance des préoccupations de mise en politique des communs. Ils s’illustrent par des liens de réciprocité, qui constituent le principe même du vivre ensemble. La socialité elle-même est faite de réciprocité, comme dans le don et le contre don, la cogestion ou la responsabilité commune, voire partagée. Dans le principe même de municipalité, il s'agit de la mise en commun du vivre ensemble, avec ses charges et ses bénéfices sans propriété exclusive.

Dans toutes les traditions juridique, les choses indispensables à la vie sont naturellement communes et inappropriables. Cela vaut pour l'air, l'eau des rivières, l'horizon, le temps, les relations humaines, etc. Ce sont des éléments qui n'appartiennent à personne et qui sont utilisées par tous. Derrière se trouve une notion d'intérêt général. Le socialiste libertaire du dix-neuvième, Pierre-Joseph Proudhon, avait écrit que la propriété privée des dominants était un vol. Ici, donc, il ne s'agit pas seulement de biens, mais aussi de pratiques, d'usages, d'organisations partagées. Le même argument peut être utilisé pour des règles d'usages, dans le temps et dans l'espace. C’est la même notion qui sous tend la soutenabilité des modes d'usage et la protection des ressources dans le temps.

Ainsi, cette notion de "Communs" émerge un peu partout dans le monde sur les cinq continents, soit comme pratique et mise en œuvre concrète, soit sous la forme de réflexions développées, comme aux Etats Unis. C'est là un phénomène résurgent, actuel et marquant, comme une réémergence de la pensée critique. On peut aussi la considérer, à juste titre, comme une contestation du système dominant néolibéral de concurrence et de marchés. Ces démarches sont aussi totalement autogestionnaires.

Cette ré-existence des communs implique réellement la coparticipation des citoyens à l'organisation de règles d'usage. L'aspect démocratique s’avère donc central. Ce sont ces éléments, incontournables, qui permettent et permettront de se dégager des “logiques propriétaires”  et individualistes, celles là mêmes qui nous conduisent à l'effondrement économique.

Nous comprenons bien que ce concept de "communs" constitue un axe fondateur d'une nouvelle société, dont les ancrages sont un peu partout dans le monde. On va les retrouver notamment au cœur de sociétés anciennes, et ce sont elles qui, justement, pourront donner lieu à une nouvelle société dite des communs. L’action mérite d’être poursuivie  au delà de la  simple “peur organisée” autour d'un virus ...


Pierre DARDOTChristian LAVAL "Commun, Essais sur la révolution du XXI siècle" (La Découverte, 2020). Partout dans le monde, des mouvements contestent l’appropriation par une petite oligarchie des ressources naturelles, des espaces et des services publics, des connaissances et des réseaux de communication. Ces luttes élèvent toutes une même exigence, reposent toutes sur un même principe : le commun.

** Elinor Ostrom, La Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles,  (Révisé par Laurent Baechler), 2010. Edition anglaise : "Governing the commons : The evolution of collective action", Cambridge University Press, 1990.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 17 novembre 2020


Lire aussi  "Comment le libéralisme est-il devenu un système féodal"

mardi 10 novembre 2020

Un sabot dans la machine (10 11)

Quand nous voulons changer le monde, les puissants ont la richesse et le pouvoir. Quant au peuple, il lui reste habituellement les yeux pour pleurer ou la mort. On se souvient de la commune de Paris. Alors, regardons dans le miroir de l'histoire...

Les travailleurs libertaires du dix-neuvième siècle avaient compris que les patrons avaient la main sur la question du travail, et qu'ils leur en avaient confisqué la gestion et l'organisation. Ils leur avaient acheté leur force de travail contre l'obéissance absolue, la soumission à leurs conditions, imposant ainsi leur temporalité. 

Ils avaient compris aussi que pour résister la chose n'était pas simple : s'ils faisaient grève, ils risquaient la mise à la porte ; s'ils manifestaient, ils se faisaient tirer dessus par la troupe. Résister n'était donc pas simple. Le système était particulièrement verrouillé.

Ils se rendirent compte qu'il leur fallait changer de temporalité, ce qui est le cas en devenant imprévisibles et anonymes. Les attentats du type de celui que commit Ravachol ne produisait qu'une répression sauvage sur le peuple. C'est alors qu’ils réalisèrent que mettre un sabot dans la machine, l'arrêtait net, et l'endommageait de manière radicale, imprévisible et anonyme.

Le patron était alors bien obligé d'entendre les ouvriers lui dire : "Si vous augmentez nos salaires, je crois qu'on peut arranger ça...". Et le patron savait qu'il ne saurait rien, et les ouvriers savaient... qu'ils avaient repris la main.

Pratique mafieuse ? Non, pratique ouvrière de défense. Il ne s'agit pas là de racketter quelqu'un, mais de reprendre la main sur une relation par trop défavorable. La presse et les patrons ne retinrent que le mot de "sabotage" avec une connotation terroriste, teintée de danger et d'imprévisibilité.

Les cheminots, durant la seconde guerre mondiale comprirent l'intérêt d'une telle pratique imprévisible et anonyme. L'adversaire ne pouvait que subir sans jamais pouvoir contrer. Ce dernier ne pouvait que commencer une autre sale guerre contre le maquis, voire la population, qu'il nommait "terroristes". D'autres maquisards sabotèrent des trains, des routes, des ponts et autres dépôts, provoquant une colère panique chez l'ennemi qui choisit de s'enfoncer davantage dans l'horreur et à son tour terroriser la population pour qu'elle se divise, qu'elle dénonce les maquisards.

Plus récemment, en France, et ensuite dans d'autres pays d'Europe, des faucheurs volontaires combattirent l'implantation de cultures OGM, venues d'une grande industrie américaine. Ils "sabotaient" les cultures expérimentales, en fauchant avant maturité des champs entiers de ces plantes OGM. L'Etat et les assurances furent invités de force dans la partie, pour le règlement de ces "sabotages". La firme dut remettre à plus tard son implantation en France, et user d'autres stratagèmes pour aboutir. Sous l'impulsion de José Bové, les résistants venaient ce 5 juin 1999, de gagner une bataille décisive. Même si la répression judiciaire fut lourde, un moratoire sur les cultures transgéniques fut adopté par l'Etat.

Plus récemment encore, des manifestations pacifistes se traduisirent par des matraquages intempestifs, des "nassages" de la population, des mains arrachées et des yeux emportés par des armes létales. Les Gilets Jaunes comprirent que cette voie pacifiste n'était pas aussi efficace qu'ils l'avaient prévu, et qu'ils y subissaient de lourdes répressions policières.

Certains basculèrent alors dans la violence, accueillant des combattants de rue aguerris et organisés que l'on nomme les Black-Blocs. L'effet fut plutôt délétère en termes d'image, et la réputation des Gilets jaune en fut affectée. Quant au niveau de répression, il atteint des sommets. C'est tout ce qu'attendaient les gouvernants, car ils savaient leur puissance supérieure et légitime. Sur ce terrain-là, la partie était, pour eux, gagnée d'avance.

D'autres Gilets Jaunes allèrent alors s'attaquer à des symboles de l'argent facile, pour le compte des gens ordinaires : les péages d'autoroute. Certainement mal ciblés et attendus par les autorités publiques, l'effet escompté ne fut pas atteint. La répression augmentait. Restait à imaginer comment sortir de la temporalité des possédants et des gouvernants.

Car ceux-ci imposèrent bientôt un dépôt préalable d'intention de manifestation avec parcours et horaires clairs. Il en va de même pour l'obligation d'un dépôt de préavis de grève précisant dates, heure, période et population concernée. Il est certain que la répression et l'évitement seront, dans ces conditions, très justement organisés. En effet, les autorités ne souhaitent pas sortir de leurs “champs de bataille”, déjà bien organisé et inscrits dans leur propre temporalité.

Il reste alors, aux opprimés, aux perdant du système, au peuple déchu de sa souveraineté, aux victimes du néolibéralisme et du colonialisme, à devenir ou redevenir créatifs. A inventer cette “riposte graduée”, rendue nécessaire. Il ne reste plus qu'à trouver le type de sabot qui pourrait être mis dans les rouages pour s'assurer de leur blocage temporaire, dans la surprise et l'anonymat. Mais dans quels rouages ? Car si la finalité est bien claire, le moyen pour y parvenir reste à trouver, Créativité, disions nous…

L'objectif, c'est bien que l'autorité change de ton, et qu'elle entende et prenne en compte : "Si vous.. alors nous...". Il s'agit d'un combat dont la violence n'est pas l'arme du peuple. Il s'agit davantage des conditions d'un contrat pour un dialogue. Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela l'avaient bien compris.

Suggestion : un footballeur de renom avait proposé que nous retirions tous et massivement notre argent des banques. Celles-ci ont paniqué jusqu'au lendemain, constatant qu'il s'agissait juste d'une provocation, laquelle a bien fonctionné. Des économies locales ont inventé leur propre monnaie et les banques ont tout fait pour les contrer. Il y a peut être quelque chose à penser sur cette voie comme sur bien d'autres... Si le capitalisme néolibéral est focalisé sur l'argent, c'est certainement là-dessus qu'il faut agir.

Je pense à l'invitation de Martin Luther King, en écho à la réaction de Rosa Park qui refusa de quitter sa place assise dans un bus. L'invitation du leader des droits civiques consista à inviter tous les noirs d'Atlanta à ne plus prendre les autobus de la ville. Pour mémoire, cette ville interdisaient les sièges avant aux afro-américains. La ville a vite compris ce qu'elle perdait...

Je pense aussi, comme à tant d'autres, à cette communauté économique "Tera", qui vit dans le sud-ouest de la France. Elle s'est construite par une interaction entre volontaires protagonistes. Ces gens là ont créé une monnaie alternative, l'abeille, et tout un système d'échange, de production de bien et de services, hors d'atteinte des 1% qui possèdent le reste de la planète. (Voir par ce lien le reportage : https://youtu.be/T69h4uVoH4s).

Peut-être une nouvelle piste à emprunter,... à la place de l'autoroute ?

Jean-Marc SAURET

Le mardi 10 novembre 2020

Lire aussi  "L'invention du capitalisme par Yasha Levine"