Ce que nous indiquait Maurice Halbwachs dans son ouvrage "Les cadres sociaux de la mémoire" (1925, Albin Michel) est que celle-ci ne se stocke pas dans notre cerveau, que nous considérons à tort en forme et fonction de grenier mais s'inscrivait dans ce qu'il nommait un "Générateur" en fonction de "constructeur-assembleur" d'éléments en objet de réalités. Et ceci existe sur la base d'émotions et de sensations. La pensée matérialiste continue de servir des solutions à nos défauts de mémoire en guise de palliatifs cognitifs prétendant mieux stocker et conserver autrement nos éléments mnémoniques. Ors, Maurice Halbwachs nous fait remarquer que ça ne marche pas comme ça.
Nos souvenirs sont des constructions immédiates sur les compétences imaginaires, symboliques, associatives et intuitives. C'est sur cette particularité que nous produisons parfois de "vrais faux souvenirs", voire des "univers parallèles". Ainsi il me revient cette conversation au cours de laquelle un quidam m'appelait à me souvenir de "notre voyage à "La Réunion" alors que je n'y suis jamais allé et donc pas avec lui non plus. Il est probable qu'il ait construit ce vrai faux souvenirs sur le fait que je baragouinais quelques expressions créoles apprise de quelques collègues de boulot et qu'émotionnellement ceci lui faisait quelques échos..
Par contre, l'émotion de revoir accidentellement une ancienne amie ramenait émotionnellement à ma mémoire nombre de moments partagés pourtant si lointains que je les avais globalement oubliés. L'émotion activait la reconstruction et nous allions dans les rires de redécouvertes dans un actuel en mode rappels : "Tu te souviens de...?". Et alors les bribes revenaient, s'agglutinant en souvenirs reconstruits "clairement" dans nos têtes, adossées à de nouvelles sensations de plaisir. Le souvenir est bien une construction immédiate sur la base d'émotions et de sensations. Ce sont bien les sensations dans ces retrouvailles qui faisaient catalyseur.
Mais, sans intuition, pas de rappel ni de reconstruction. Il nous faut avoir l'idée de ce qui nous revient si non le souvenir ne se reconstruit pas. Les souvenirs ne sont pas des objet mais des "constructions mentales". Les différents rappels et émotions contribuent à faire émerger dans un quelconque futur des éléments passés quasi historiques. L'assemblage même symbolique des mots et de quelques images en émotion, constituent des briques dans la reconstruction imaginaire. Elles s'assemblent et font naître un sens au "nouveau fait". Chaque brique est liée à d'autres par le truchement du ciment émotionnel et symbolique.
"Se souvenir" consiste aussi à remettre en cause sa propre identité, la remettre en scène. Se souvenir est un acte de reconstruction dont nous sommes auteur, acteur et objet. Il s'agit de bouger nos ressentis, nos sensations et nos représentations. Ainsi chacune de ces briques apparait alors originalement en jeu.
Alors nos ressentis, nos sensations, viennent à la conscience comme des habits, des éléments mnémoniques. La reconstruction de ces ressentis s'effectuent à l'intérieur de nous, s'agitent dans notre fort intérieur et prennent forme dans un silence profond et fondateur, une évidence renaissante, voire ravissante ou terrible. Il ne s'agit pas de faire un vide intérieur pour laisser émerger un souvenir comme un retour, mais plutôt de laisser ce brouhaha intérieur créer un présent ancien ou un nouvel ancien. Le souvenir n'est pas un objet circulant. Il s'agit de la reconstruction d'un présent fort d'images, de représentations et de sensations bien actuelles et bien présentes. Le souvenir n'est donc que très actuel, un présent ici et maintenant.
En fait ce sont des éléments bien "déjà là" qui s'imposent à nous comme "témoignages" d'un certain passé, mais qui n'existe que dans le présent. Ici, rien ne se raisonne, rien n'est logique, tout est symbole, déconstructions et reconstructions. C'est comme si le souvenir était un œuvre d'artiste, un imaginaire, une recréation.
Il en va des souvenirs comme de la pensée créatrice ou de la médiumnité : c'est un assemblage de sensation qui parle d'un autrement, voire d'un ailleurs, dans le temps et dans l'espace. Nous sommes tout autant créateurs de notre réalité, de notre avenir que de notre passé.
Comme il existe des personnes qui n'ont pas ou peu de souvenirs, d'autres en sont copieusement affublés, voire envahis. Ce n'est qu'une question de construction imaginaire, d'intuitions et de créativité. Effectivement les souvenirs que nous avons sont tous affectés par les sensations dans le présent. Car, paradoxalement, se souvenir reste une question d'un imaginaire très actuelle. Plus ce potentiel est actif et plus les souvenirs sont là. Et j'ajouterais : "dont acte"...







