mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur  ou  La force du vivant "

Le troubadour ressent le monde, le sociologue le réfléchie,
et ensembles, ils le racontent...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et œuvre mieux. 
Bien manager ses projets, c'est d'abord devenir la meilleure version de soi-même pour que son action et celle de chacun produise la belle œuvre, révélation et fierté de chacun et de tous. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture partagée et de la posture personnelle. Et il n'y a qu'une posture : "Servir ses valeurs".
Patron, président, manager, décideur, collaborateur et toute personne désireuse de progrès, ce blog est pour vous. Fouillez ! Lisez ! Partagez !
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mardi 4 mai 2021

L'un ou le multiple ? (04 05)

Nous sommes dans une société basée sur l'individu. Elle se pense une agglomération de quidams et sa culture nous singularise. Elle personnifie les fonctions et les rôles sociaux. Il y a le père, le maire, l'institutrice, le médecin, le gendarme, la mère, le juge, le coupable, le gagnant et le perdant, le bénéficiaire, le courageux et le craintif, etc. Il existe même des contes pour enfants qui parlent aux adultes et dont les protagonistes sont individualisés. Ils portent des noms de qualité, comme les sept nains de Blanche Neige ou les habitants des planètes visitées par le Petit-Prince. Sont-ce seulement des "psycho-types" ? Pas vraiment. Ne prenons pas la conséquence pour le fondement, ni l'effet pour la cause.

Ainsi et de la même manière, il est pour nous impensable qu'un groupe n'ait pas de leader, un représentant, un porte-parole, etc. Et si, un groupe n'a aucun de ceux-là, comme les "Gilets Jaunes", les coordinations infirmières ou étudiantes, alors ils sont considérés comme non organisés. L’argument vaut pour les “Nuits debout”, ou les Anonymous, et tout simplement parce que les dirigeants de notre société sont incapables de comprendre la situation. Ils sont dans l’incapacité de s'articuler, de s'accorder, voire même de seulement discuter avec eux. Pour ceux-ci un groupe sans chef ni leader n'existe pas.

Ainsi, quand une compétition a lieu, elle a pour fonction première de déterminer un premier, un gagnant, un deuxième, un troisième et un "couillon" à la quatrième place. Quand une découverte est faite, on l'attribue à un découvreur, une sorte d'auteur singulier. Il arrive de manière un peu gênante que les institutions se voient contraintes de partager la paternité de la découverte. Ceci apparaît alors quelque peu incongru.

Plus encore, j'entends cette phrase d'Oscar Wilde dans "l'âme humaine" : "Soyez vous-même, les autres sont déjà pris !" Cette citation célèbre part du principe même que les individus sont des entités autonomes et entières, auto-déterminables. Mais aussi, elle porte l'idée qu'une personnalité est individuelle, qu'elle repose sur des qualités, des défauts, des aspirations, des goûts et des volontés, voire des valeurs. Elle interroge sur ce qu'est l'identité personnelle (Je renvoie à mon article sur "l'identation").

Bref, notre société est fondée sur la "personne individuelle" et bien des conceptions en découlent, notamment le principe de la démocratie et celui de ses élections : une personne est potentiellement une voix dans une société d'individus autonomes et socialement interdépendants. L'organisation pyramidale de la société, même de la famille avec un père, une mère, voire son patriarche ou sa matriarche, est un système de jeux de rôles, de postes, de postures, avec répartition de fonctions. Et s'il y a des enfants, ils ne constituent pas seulement une fratrie, laquelle est composée de l'ainé, de la cadette et du benjamin, etc. En effet, notre société est constituée sur une hiérarchie d'individus et sur le principe d'une personne pour une place, impliquant un rôle et des fonctions.

Quand une décision est prise, elle l'est soit par le vote, soit par la voix prépondérante du plus haut placé dans le groupe. Il s'agira du chef, du juge, du président ou autres, selon sa fonction. Ainsi, le mythe de l'intelligence individuelle est bien ancré dans notre culture, au point que nous finissons par penser que l'intelligence appartient à la personne, et ses émotions aussi. Dès lors, le concept d'intelligence collective n'apparaît que comme la somme ou la concaténation des intelligences individuelles. Nous avons donc un siège pour chaque chose : un cerveau pour l'intelligence et un cœur pour les sentiments, un ventre pour les émotions, etc. Dont acte !

Il nous faut voyager vers les sociétés dites premières pour commencer à envisager que tout ne repose pas sur les seuls individus. A cet effet, une organisation sociale ne peut être que la somme des rapports sociaux. C'est ce constat qui va permettre de découvrir outre le sens du "commun", la notion même de collectif. Ainsi nous découvrons les maisons communes, celles où l'Occidental recherche un introuvable "espace d'intimité". Nous y découvrons aussi la non-appartenance des enfants à des parents uniques et singuliers. L'absence de propriété privée nous apparaît comme une incongruité. Et toutes les absences de singularisation nous apparaissent comme de potentielles sources de conflits. Surprenant, non ?

Pour des Occidentaux, effectivement, la logique d'individuation sociale nous tenant au corps, nous serions, dans ces organisations là, des fauteurs de troubles, des faiseurs de conflits. Question d'identité oblige... D'ailleurs, quels sont les motifs de conflits en occident actuellement ? Principalement des questions identitaires et d'ego, lesquelles sentent le soufre.

Ce que nous découvrons - si nos représentations sociales ne nous embrument pas l'esprit -, c'est que ce qui fait l'intelligence, c'est à dire la création, la production et la dynamique de la société première sont justement les interactions sociales, et non pas les activités individuelles. Il n'y a pas, d'ailleurs, d'activité strictement individuelle à la paternité ou à la maternité unique et privée. Quoi que nous fassions, tout ceci passe par notre réalité, laquelle est lourdement empreinte de culture, c'est-à-dire de représentations héritées, co-construites, partagées, transmises et ainsi collectives. Le psychosociologue les range dans la catégorie des "représentations sociales".

Nous savons, toujours grâce à la science humaine psychosociologique, que toute création ou innovation résulte du frottement d'une pensée, d'une idée sur l'organisation institutionnelle. Les institutions pérennisent une situation pendant que les individus qui en dépendent créent des ruptures. Sans l'institution, rien n'est à changer car rien n'est là. Sans l'individu, pas d'institution et pas de frottement non plus. L'interdépendance est totale, absolue.

Alors, nous réalisons que nos réalités, notre conscience, nos actions dans leur ensemble sont interactives et impersonnelles. Déjà, dans l'action immédiate de "réalisation de la réalité", cela se passe dans un couple déterminé en l'espèce : "objet observé / observateur". L'un ne va pas sans l'autre. Il s'agit bien déjà d'une interaction. Les travaux de Max Planck ont indiqué la réalité du couple observé-observateur agissant sur, par exemple, la nature corpusculaire ou ondulatoire de l'électron et ce même dans le temps qui précède l'observation. Ceci se passe comme si la réalité de l'électron se réalisait (existait) "par et dans" l'observation, même à venir.

Par ailleurs, comme la réalité se construit dans cette interaction, les différents acteurs observants réalisent une interaction partagée et collective. Celle-ci intervient de la même manière dans le couple "objet observé / sujet observateur". Le collectif de sujets observateurs constitue une source d'interactions où s'ajustent les représentations collectives et sociales. La réalité est donc bien dans une somme d'interactions.

Par ailleurs, quand un sujet pense, il ne pense pas tout seul dans son coin. Il le fait dans une culture partagée où l'Autre est présent, et actif. Il le fait aussi sur la base de représentations déjà construites et partagées collectivement. On appelle aussi cela la culture. Comme la génération spontanée à laquelle nous avons cru au Moyen-Âge, l'apparition ex nihilo n'existe pas. La création spontanée dans un seul cerveau n'existe pas non plus.

Ainsi toutes les actions, pensées, créations, constructions, réalisations n'existent pas sans interactions. On pourrait alors mieux comprendre l'impossibilité de la propriété privée chère aux libertaires. Ainsi, il n'y a pas sept milliards huit cents millions de réalités car le fait de communautés de culture en réduit considérablement le nombre. C'est aussi, pour nous, animaux grégaires, la possibilité de ne pas "vivre seul", ce qui nous tuerait... Je repense à l'expérience interdite, faite et maintes fois refaite, avec deux nouveau-nés que l'on isole pour savoir quelle langue originelle ils parleraient sans acculturation. Le fait est qu'à chaque fois, les enfants sont morts, faute de socialisation. 

Aussi, comme le manifestent nombre de peuples premiers, tels comme les Amérindiens, la terre ne nous appartient pas. Elle n'appartient à personne. C'est nous qui lui appartenons. Nous en faisons partie. Nous faisons partie d'un "tout global" dans lequel nous sommes chacun lié à chacun et à chaque chose.

Jacques Lacan a poussé l'analyse de ses représentations un peu plus loin, affirmant que nous ne sommes que de l'Autre, cette altérité intégrale qui nous "codifie", nous "normalise", nous situe, nous indique qui nous sommes. "L'Autre" est donc plus qu'un repère. Il est ce par quoi nous sommes. Nous en venons donc à dire que la haine de l'autre est une chose bien bizarre car il serait incongru de ne pas aimer ceux par qui nous sommes et existons !

Alors, à notre tour, nous pouvons pousser le bouchon un peu plus loin car, sachant que nous ne sommes que d'interactions avec les autres, alors, comme le disait Einstein : "Nous passons quinze ans à l'école et, pas une fois, on ne nous apprend la confiance en soi, la passion et l'amour, lesquels sont les fondamentaux de la vie !"

Ce dernier avait aussi déclaré : "Si un jour vous devez choisir entre le monde et l'amour, souvenez-vous de ceci : si vous choisissez le monde, vous resterez sans amour, mais si vous choisissez l'amour, avec lui, vous aurez le monde." Il considérait ce sentiment comme une puissance créatrice. Alors, jetons un œil plus avant.

Il m'a semblé comprendre, et je ne pense pas être le seul, que ce sentiment que nous vivons comme très privé et personnel dans notre culture, le serait bien moins dans une culture altruiste, issue, par exemple, de l'interactionnisme de la réalité que nous avons abordé ici.

On pourrait observer la réalité à l'aune de quatre points subtils que l'on retrouve dans quelques conférences et autres écrits dits spirituels. Voici comment je les comprends :

1 - Gérer le couple antagonique "amour / peur" - Ce qui initie nos actions ne sont pas vraiment des choix personnels, ni l'émergence de nécessités objectives. Dans notre culture, ce sont l'amour et la peur. La quasi-totalité de notre activité résulte de ces deux sentiments moteurs. Seul le vecteur de l'amour nous intéresse car, à part dans des situations de dangers extrêmes, la peur nous paralyse plus qu'elle ne nous est utile. Cependant elle provoque bien des réactions, des stratégies qui ont tendance à nous nuire et à nous "retomber sur le nez". Nous préférerions ne pas succomber à cette mauvaise conseillère. Alors, pour sortir de l'emprise de la peur, il nous faut tout d'abord l'accepter, lâcher prise sur ses raisons d'être là, "contempler" ce qu'elle est et comment elle est... Ensuite il suffira de nous envoyer de l'amour, ce bel et indispensable amour de soi (qui n'est pas orgueil mais compassion), et rester installés dans ce moment présent de plénitude sereine.

2 - Résoudre l'influence d'Ego, celui qui produit la jalousie - Il ne s'agit pas de le faire taire, car nous en avons bien besoin quand nous avons à raisonner. Mais il conviendra de le canaliser et à le limiter à notre besoin, c'est-à-dire à "l'utile". En effet, l'affrontement des Egos ne produit que des comparaisons sans intérêt et qui s'avèrent même contre productives. On n'a pas à envier le succès des autres et on ne plaint pas non plus leurs échecs, puisque nous dépendons pleinement de nos interactions interpersonnelles. Concurrence et compétition sont des non-sens destructeurs. Dès lors, qu'est-ce qu'un succès ou un échec ? La question essentielle devient alors : "Qu'avons-nous à faire, à accomplir, à réaliser ?" La réponse est dans le ressenti, le plaisir, les sensations. Faites ce que vous avez à faire et "l'âme du Monde" se chargera de votre destin. Forcer ne sert à rien quand, au fond de soi, nous sommes en désaccord avec ce que l'on veut. Alors, il reste à lâcher le combat d'égo et accueillir l'équilibre dans une belle sérénité.

3 - Différencier clairement perspective (d'où regardons-nous?) et perception (ce que l'on considère). Bien sûr, comme nous l'avons déjà vu et développé précédemment, la réalité est issue de l'interaction "objet observé / sujet observateur". Mais nous avons culturellement tendance à confondre les deux pôles dans un seul objet dont la réalité serait intrinsèque... Ces concepts de "perspective" et de "perception" sont bien interdépendants et en relations créatrices, mais ils le seront d'autant mieux, à la condition que nous soyons toujours au clair avec leurs fonctions respectives... Pour laisser l'interaction se réaliser au plus juste, il nous suffit de lâcher prise. Alors nous saurons mieux faire. C'est ce que nous avons vu quand nous avons considéré la fonction et l'efficience de la méditation.

4 - Développer le pouvoir de la pensée - Nous avons l'habitude de gérer et utiliser nos pensées pour l'analyse, la déduction et la synthèse. Il nous arrive bien souvent de la substituer à la sagesse et à la connaissance, lesquelles peuvent venir d'intuitions et de sensations. Nous en avons parlé à propos de l'art, cet autre langage. La pensée est aussi une résonance et pas seulement de nos raisonnements. Nous savons bien que nous attirons ce que nous craignons. C'est ce que nous avons compris des "prophéties réalisantes" de Robert Merton et des "prophéties autoréalisatrices" de Paul Watzlawick. Nos pensées sont plus qu'inductives. Elles sont "réalisatrices". Nombre d'approches spiritualistes, modernes ou traditionnelles, nous font savoir que l'émotion attire l'énergie. Ce qui se ressemble s'assemble. Ainsi quand on fait vibrer un diapason, un second proche se met à vibrer de la même manière parce qu'ils ont la même fréquence : un La à 440 hertz par exemple. Ainsi, toutes choses qui se ressemblent résonnent ensemble et toutes choses qui résonnent ensemble s'assemblent. Ne dit-on pas que deux personnes qui vibrent ensemble se rapprochent ?

Nos pensées sont donc des générateurs, comme Maurice Halbwachs le disait à propos de nos souvenirs. Nous avons donc un intérêt certain à "maîtriser nos pensées" pour n'en avoir que de saines et de positives, c'est-à-dire celles qui attireront ce qui nous semble bon pour nous. Pour le reste, il nous faudra alors lâcher prise et rester en sérénité. Nous savons et nous avons les voies pour cela. Ce sont la méditation, l'autohypnose, la sophrologie ou la contemplation, mais d'autres chemins existent encore...

Il me souvient de ce petit rituel dont j'usais gamin ; et j'en use encore pour maintenir présent ce qui me faisait plaisir. Il était constitué de claquement des doigts en rythme qui accompagnait un balancement intérieur, à la mode des bluesmen. Ne pensant plus qu'à ce qui me plaisait, je m'installais dans cette bulle de sérénité. Je le fais encore... et bien souvent avec les pieds. Et la cerise sur le gâteau est que c'est communicatif. On peut le pratiquer à plusieurs, autour d'une musique qui nous positive. Certains appellent ça "la danse" !

Jean-Marc SAURET
Le mardi 4 mai 2021


Lire aussi "La résolution de phénomènes sociaux : le cas des gilets jaunes"


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mardi 27 avril 2021

L'immense et le tout petit (27 04)

2009 était le cent cinquantième anniversaire de la publication de la théorie de l’évolution fondée par Darwin sur L’origine des espèces. Dans son essai, "la raison du plus faible", le biologiste et botaniste Jean-Marie Pelt* s’emploie à récuser la fameuse "loi de la jungle", dite aussi du plus fort, qui, dans une nature réputée donc "cruelle", serait le seul moteur de l’évolution dans un seul univers de concurrence et de conflits. Pelt dénonce qu'il s'agit là d'une vision très orientée du monde, voire même biaisée. Nous pourrions dire qu'il s'agit d'une vision dirigée par ledit darwinisme. Rappelons-nous cette phrase célèbre du psychosociologue Serge Moscovici "Les lois de la nature sont celles que la culture lui trouve !" Il n'y a pas plus de lois naturelles que de réalité en soi, intrinsèque.

Dans son ouvrage, Jean-Marie Pelt montre qu’il existe une raison du plus faible. Par exemple, quand les dinosaures ont disparu, peut-être faute d'oxygène ou par manque de nourritures végétales et animales, ce sont les tout petits mammifères qui ont survécu et se sont développés. C'est-à-dire qu'une autre nature moins exigeante, donc moins dépendantes de l'environnement parce que beaucoup plus petite, moins gourmande et bien plus faible que les grands reptiliens s'est développée et a fait monde... 

Tout au long de l’histoire de la vie sur terre, des premières bactéries jusqu’à l’homme, là où les plus gros et les plus forts n’ont pas su résister aux grands cataclysmes et grands changements climatiques, ce sont souvent les créatures les plus humbles qui ont perduré et relancé la vie. C'est aussi parmi les plus faibles que sont nées les plus belles histoires de solidarité, par la symbiose. L'auteur nous raconte aussi que des proies plus faibles mais en nombre peuvent prendre le dessus sur les prédateurs puissants et s'en nourrir même. C'est, par exemple, le phénomène de ces multitudes de mouches qui s'agglutinent à un crapaud et en consomment l'intérieur.

Notre société humaine, se livre à un esprit de compétition exacerbé. A cette occasion, les "tueurs" de la guerre économique sont venus renforcer les rangs des guerriers dans la lutte néolibérale pour le "toujours plus". Elle se trouve donc promise aux mêmes cataclysmes, financiers ou nucléaires. Elle ne saura s'y soustraire si elle n’entend pas cette leçon de la nature qui fait de l’égoïsme la maladie mortelle des plus forts et de la solidarité la force indéfectible des faibles.

Dans son ouvrage, fourmillant d’anecdotes puisées au cœur du monde végétal et animal, Jean-Marie Pelt s’en donne à cœur joie pour nous raconter l’extraordinaire énergie des petits, réputés faibles, leur efficience et parfois leur génie collaboratif. Pour mieux nous expliquer cela, il nous livre ici quelques analyses ciblées fort intéressantes autour de l'évolution des espèces. Il en présente différentes formes qui viennent bousculer notre vision du monde et les valeurs que nous lui prêtons. 

Il nous montre aussi comment des arbres, des champignons et des herbes s'associent et partagent leurs nourritures, fournissant les produits de la photosynthèse à ceux qui n'ont pas de chlorophylle ou sont privés de lumière.  Cette description nous permettra de voir que de faibles plantes assistées vont bientôt prendre le pas sur celles qui les ont aidées. 

Il nous montre comment des insectes s'adaptent à l'abondance, ou à l'absence de nourriture jusqu'à changer leur mode de reproduction, passant ainsi de la parthénogénèse à une reproduction sexuée, et vice-versa. Il nous apprend que la nature fourmille de compétences surprenantes. Cela peut nous amener à penser que les individus que nous voyons depuis notre conscience ne sont peut-être que les éléments d'un tout plus global et plus grand.

Il est un fait qui se confirme : à chaque fois que la terre a connu de grands bouleversements, ces derniers ont été suivis par une éradication d'espèces, et notamment des plus imposantes. Le petit semble plus à même de survivre dans un monde subissant de grandes modifications. Sa forme et sa taille participeraient à sa capacité d'adaptation. Jean-Marie Pelt précise bien également qu'il n'est pas question de tirer un jugement moral des exemples qu'il prend, et de poursuivre : "le fort, ou celui qui se croit tel, peut s'affaiblir, et le faible se renforcer. Aucun statut n'est jamais définitivement acquis. C'est ce que les Bouddhistes appellent judicieusement l'impermanence des choses."

Mais sortons du cadre biologique. Si le grand, voire le gigantisme, finit par se scléroser, il se révèle en tout cas incapable de s'adapter à un changement brutal ou durable. Ne peut on pas alors transposer ce "défaut" à notre propre société et à son obsession de vouloir être toujours plus grands, plus forts, plus possédants. Cette obsession amène à former des blocs économiques toujours plus puissants, mais totalement dépendant du système et des autres, et même des plus faibles. A tel point qu'ils en deviennent fragiles, instables, in-dirigeables... Ne seraient-ils pas les actuels Dinosaures? Cette inversion des forces me fait penser à la légende de David et Goliath.

L'auteur et conférencier Gille Lartigot nous montre que cette société néolibérale de type dinosaure, a étendu son pouvoir sur l'ensemble des personnes, comme s'il ne s'agissait que d'individus, ou de sujets. On les retrouve réduits à des dépendances tant matérielles que spirituelles, jusque dans les idéologies et l'organisation de la pensée. Dans le domaine économique, dans l'organisation de nos processus vitaux, dans la nature du lien social, dans la réalité du fait de société, dans la hiérarchie des valeurs, tout dépend du dinosaure néolibéral. Même l'autonomie des décisions se dissout dans le système. Les choix alimentaires, les choix professionnels, de vêtement, d'usage du parler, de réalisation de soi, sont dépendants du système néolibéral. Insidieuse, cette même prolifération se retrouve jusque dans la liberté de penser.

Il y a donc la pensée centrale et officielle. Le simple fait de la questionner, s'apparente à un acte "complotiste". Sous le prétexte de science, ce sont les normes, les règles et les procédures qui régissent le vivre en société. Nous sommes même évacués de la gestion de notre propre santé. Nous allons voir un médecin qui tue la maladie sans que nous ne soyons acteurs de nous-mêmes. Le dinosaure est partout, jusque dans les lits, les assiettes, les portables, les réseaux sociaux, les corps, les consciences...

Quelle est cette posture stupide où nous prétendons sauver a planète ? Elle n'a pas besoin de "nous" qui sommes son "cancer''. Arrêtons plutôt de la massacrer, et de dilapider ses biens, qui constituent autant de cadeaux. Nous avons perdu le contrôle de nous-même et il devient prioritaire de reprendre les rênes de nos vies, et de notre conscience. Nous avons à sortir de la frustration chronique dans laquelle le néolibéralisme nous plonge. A nous, les tout petits, de lâcher prise sur les attractions du dinosaure pour nous en défaire, nous en libérer, et retrouver la joie de vivre, d'être là, de la manière souple et agile qui nous est propre.

A partir d'une étude sur le comportement social des animaux, mais aussi des plantes, des champignons et des bactéries, Jean-Marie Pelt s'intéresse au couple force-faiblesse en présence à chaque occurrence.

Nous comprenons, à partir de ces prémices, qu'il nous importe de quitter la vision d'un monde de prédation où la force et l'agressivité dominent. A partir de là, nous pourrons nous ouvrir à l'autre monde, celui de la coopération fonctionnant sur la solidarité, le génie et l'entraide. J'ai ici l'image de cette grande différence que l'on peut voir entre, d'une part la société citadine où les biens sont de passage, où la vie est sacrée, la violence ordinaire, et d'autre part le monde rural où la solidarité est ordinaire et de mise. Dans ce dernier cas, ce sont les biens qui sont sacrés, et la mort et la souffrance qui sont du domaine de l'ordinaire.

S'appuyant sur l'histoire et sur divers textes, y compris la Bible, Jean-Marie Pelt montre que c'est parfois le faible qui remporte la victoire. Nous nous souvenons du combat que mena victorieusement le petit et jeune berger David contre le géant Goliath grâce à son intelligence, sa précision et son adaptabilité. Nous finissons par nous interroger sur le devenir de cette société humaine néolibérale, par définition mondialisée. Si elle continue d'appliquer la loi ouverte du plus fort, son destin est bien voué à l'échec. Il s'agit là d'un point de départ pour des réflexions personnelles et, pourquoi pas, collectives.

Qu'est-ce que l'on peut faire pour changer tout ça ?

Il s'agit en l'espèce d'une démarche personnelle et collective de changement de point de vue, de changement de regard et donc de vision du monde. Dans ces conditions, les solutions viennent d'elles-mêmes. Il me revient cette recommandation que nous avait faite notre entraineur de rugby à l'école : "Ne regarde pas l'adversaire. Tu vas lui rentrer dedans. Regarde toujours le ballon. Ne le lâche pas des yeux. Si l'adversaire l'a, tu le plaqueras. S'il est libre, tu t'en empareras... C'est simple !"

Il ne s'agissait pas, dans ce contexte, d'accomplir des gestes bien décrits, mais d'avoir le bon regard pour avoir la bonne posture et donc l'intelligence pratique. Tout est là car tout le reste va de soi. Si tu as peur du plus fort, tu es paralysé et donc tu meurs. Si tu considères l'autre comme un partenaire dans la perspective d'un résultat, alors toutes les coopérations seront possibles. L'affirmation vaut également qu'il s'agisse d'un quidam, potentiel adversaire, voire de quelqu'un considéré comme un ennemi quelques moments auparavant...

Parfois il y a un but. Parfois le but n'est rien d'autre que le parcours. Selon ce que l'on considère ou privilégie, ta posture sera adaptée à cette représentation et l'action sera fonction de l'objectif ainsi décrit. C'est donc la vision que l'on a de soi, du monde et de la situation qui détermine ce que nous avons à faire. Il ne s'agit en aucun cas d'une évaluation des forces en présence.

Ainsi, le petit, le faible, l'inaperçu, peut s'avérer comme étant le mieux adapté à la situation et vaincre. Mais ne perdons pas non plus de vue que l'association et la coopération sont les meilleurs outils de la victoire, de la survie, de l'évolution, de l'aboutissement d'un projet.

Si ma conscience de la situation est juste et adaptée, alors toutes ces possibilités de coopération, d'association, de contribution et d'entraide, iront de soi. Cette posture sera toujours bien plus efficace que toute force ou rage. La Fontaine avait bien raison.

Ainsi, la nature nous montre-t-elle le papillon nocturne et le yucca, le requin et son poisson pilote, l'anémone et le poisson clown, mais ce sont encore bien d'autres coopérations que nous décrit Jean-Marie Pelt dans son magnifique ouvrage...


Jean-Marc SAURET
Le mardi 27 avril 2021


* "la raison du plus faible" Le Livre de Poche, nov. 2011. Jean-Marie Pelt, professeur de biologie végétale et de pharmacologie, dans cet essai abondant en exemples et anecdotes, nous présente une nature solidaire et généreuse, riche de réciprocité et d'échanges. Alors que dans la loi dite de "la jungle", le plus fort domine et écrase les autres, l'auteur étaye par ses nombreux exemples l'idée que celui qui a pu survivre aux grands cataclysmes de l'humanité, est au contraire le plus faible et le plus simple. Ceci lui a donné de s'adapter et de développer des liens utiles et subtils avec son environnement. Son "vagabondage dans le monde des herbes" ou son "immersion dans le monde fabuleux des bactéries" est tout bonnement instructif et passionnant !

En deuxième partie, l'auteur nous invite à sortir de la logique de la compétitivité animant notre société, pour entrer, à l'image de la nature, dans une démarche altruiste et engagée. Les personnes, paraissant plus insignifiantes, ont à y prendre leur place, avec un regard contemplatif sur la nature qui nous entoure. Il donne l'envie de s'engager, chacun à se mesure, pour un mieux-vivre ensemble.


Lire aussi  "La question du sens nous a quitté"

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mardi 20 avril 2021

Le maître et les esclaves (20 04)

Nous avons évoqué mardi dernier que nous parlerions plus tard de la peur. En voici l'occasion dans une certaine mesure. Mais nous y reviendrons encore.

Hegel dans son ouvrage "le maître et l'esclave" montre bien que le maître, dans sa fonction, dépend du pouvoir de nuire que lui confère l'esclave par sa simple acceptation des rôles et du type de relation. Ce qui provoque cette réponse interactive de l'esclave est bien la peur qu'il a de dudit "maître", parce qu'il lui reconnaît du pouvoir de nuire. Ne plus avoir peur arrête le transfert de puissance et le maître devient un quidam ordinaire sans pouvoir particulier.

Perdre ses repères est la première condition de la peur. Manipuler les repères est donc une stratégie de pouvoir provoquant la sidération. Contre elle, il y a la prise de conscience et la lucidité. "Comprendre, savoir, reconnaitre" est notre panacée. Si vous obtenez cette lucidité, vous devenez alors un "complotiste", sorte d'anathème que vous jettent les tenants de la pensée principale et totalitaire. Mais, ne plus céder à n'importe quelle peur et rejeter les changements incessants d'injonctions, fussent-elles paradoxales, nous garde en sérénité, en lucidité, en stabilité, c'est-à-dire : libres.

La sidération coupe l'acteur de ses repères, de son passé, de son histoire, de son propre récit, lequel lui donne sens. C'est là, dans la perte de son passé, que s'élabore la compulsion de la répétition. Dès lors, vous revivez incessamment la même histoire qui vous réduit à rien. Voilà la définition même de l'esclavage. En revanche, installés dans le détachement, le "lâcher prise" et la lucidité, rien ne peut quoi que ce soit, ni sur ni contre vous.

Sortez, vivez, embrassez-vous, désobéissez aux illégitimes injonctions totalitaires et manipulatrices ! C'est là le chemin de la liberté. Si vous laissez votre ego de côté, si vous vivez selon vos propres valeurs, si vous n'avez peur de rien ni de personne, alors vous êtes libres ! D'où je tiens ce discours qui semble, comme l'on dit, quelque peu "perché" ? Du manuel d'Epictète, esclave romain et philosophe stoïcien entre 50 et 135 de notre ère. 

Voici, en quelques phrases choisies, un trait de sa pensée : 

  • "Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements relatifs aux choses. 
  • Notre salut et notre perte sont en nous-mêmes. 
  • Si tu veux avancer dans l’étude de la sagesse, ne refuse point, sur les choses extérieures, de passer pour imbécile et pour insensé. 
  • Personne ne te fera de mal, à moins que tu n’y consentes. 
  • Lorsque donc quelqu'un te met en colère, sache que c'est ton jugement qui te met en colère"...

Alors nous évitons de nous faire enfermer dans les représentations et les désirs de l'autre, d'autant plus que ceci s'opère par notre consentement. Si nous réfutons que l'autre nous domine et nous impose quoi que ce soit, alors celui-ci ne peut rien. Peut-être impose-t-il une contrepartie à notre refus ? Alors rien ne vaut la liberté de continuer sa route en refusant le marché de dupes. Sommes-nous prêt à perdre ce qu'il nous oppose ? A la seule condition qu'il puisse le faire. 

S'il s'agit d'une promesse de contrepartie, il n'y a alors aucun problème. Il peut tout garder. S'il s'agit d'une menace, raison de plus pour ne pas céder. Le père de la Sémantique générale, Alfred Korzybski, n'a pas dit autre chose.

Je me demande si certains "croyants" ne sont pas ceux qui vont pouvoir le mieux combattre et le plus efficacement la pensée unique totalitaire. Je pense à certains, avec leur posture pacifiste et courageuse sise dans leur sens éthique de la vérité inaliénable. Si par-dessus tout cela, ils possèdent ce détachement des choses matérielles, alors ils deviennent de redoutables combattants.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 20 avril 2021

Lire aussi  "Et le bonheur dans tout ça !"

mardi 13 avril 2021

L'amour comme porte du progrès... (13 04)

Nous avons conscience que nos émotions font tourner notre monde, qu'elles sont à l'origine de tout ce que nous faisons, créons, que ce soient des objets ou des relations. Nous savons au fond de nous-même que l'amour est un moteur non seulement premier mais des plus puissant. Mais alors, de quel "amour" parlons-nous ? Il me souvient du propos de cette personne qui le définissait d'un point de vue sexué et de manière particulièrement triviale. Il me souvient aussi de ce dicton qui affirme que ce qui mène le monde sont "le sexe, le pouvoir et l'argent !" Au delà du sexe, on retrouve bien la puissance du pouvoir et la passion des biens matériels.

Il me souvient aussi de cette posture vorace qui consiste à consommer goulument les biens, les nôtres comme ceux des autres... Regarder se nourrir de jeunes chiots s'afférant autour de la gamelle, constitue un parangon de notre socialité : "d'abord ma gueule !" Comme le verbalise cette pensée populaire "tout pour ma gueule!". Ainsi le bonheur se résumerait à la satisfaction de besoins matériels dans un jeu de concurrences et de compétitions ? 

Mais dans cette compétition apparaissent des perdants et des gagnants, et le simple fait de jouer impose l'acceptation de perdre. Mais les gagnants, ayant ensuite peur de perdre ce qu'ils ont obtenu, développent alors des stratégies de défense. Voilà un bonheur particulièrement bizarre où il n'y a de fait que des perdants plus ou moins chanceux. On peut néanmoins relever une constante : à un moment, et de toute façon, les uns et les autres se retrouveront immanquablement stressés... 

Alors, l'amour serait-il toujours ce "aimer comme une orange"? La réponse m'apparaît plutôt comme revenant littéralement à "apprécier l'autre heureux". Bien sur, comme le dit le physicien quantique et anthropologue Philippe Bobola, il s'agit d'un égoïsme altruiste. Apprécier indique qu'une sensation conséquente nous comble véritablement. Je dirais même qu'il s'agit d'un "comblement de soi" par le bonheur de l'autre. Alors rendre l'autre heureux semble s'épuiser dans juste produire chez lui, selon ses propres critères, le plaisir d'être "entier", "rassemblé", "là"... lequel comblement nous comble à notre tour.

Mais la haine, me demanderez-vous, n'est-elle pas la même chose ? Elle me semble en effet, relever de la même mécanique. Elle serait le côté opposé d'une même pièce émotionnelle (mais pas son contraire qui serait plutôt la peur. Nous en parlerons une prochaine fois). La haine serait cet avers, dont les finalités se trouveraient perverties, voire tronquées. Il s'agit bien ici, et toujours, de traiter de l'état de l'autre. 

Selon l'image que je me fais de cet autre, son état me comblera, soit de plaisir, soit de douleurs. Il s'agit bien, dans ce cas aussi, d'un partage et en matière de sentiments, tout ce qui se partage augmente. 

Si nous en voulons à cet autre d'avoir blessé notre ego par la spoliation de l'image de soi ou de ses propres biens et attachements,... alors nous souhaiterons qu'il ressente au moins la même chose, sinon davantage. C'est là notre curieux principe d'égalité, lequel comporterait une sorte de "rattrapage", sorte de "valeur ajoutée" renversée et revisitée. 

Mais quelle idiotie ! Chaque fois que je tente de produire chez l'autre ce désagrément volontaire, au moins égal, voire un peu supérieur, à celui que je ressens, j'augmente la douleur pour chacun. Donc, de façon globale, j'augmente l'intensité aussi pour moi. A partir de là, comme cette douleur "ronge" littéralement ceux qui la vivent, je me pénalise, me punie moi-même. 

Il y a donc là quelque chose de réellement destructeur. Par ailleurs, si je tente de produire un comblement de satisfaction et de sensations chez cet autre, alors c'est son comblement qui me ravit. A partir de là, l'appréciation et l'amour qu'il produit augmentent réciproquement pour chacune et chacun. Ce comblement est de fait agréable, rassasiant et constructif pour chacune et pour chacun.

Intuitivement, nous savons bien que la haine s'avère destructrice d'autant qu'elle tente de spolier l'autre de ses biens et/ou de ses sensations exquises... celles qui justement sont censées le combler. Alors, l'amour, cette appréciation de l'autre heureux, constitue certainement une source de progrès puisqu'il comble les protagonistes de biens matériels et immatériels. On peut, en cette occurrence postuler que la situation ainsi décrite, produit des synergies et de réelles plus-values, donc une dynamique certaine.

Nous pourrions commencer par devenir ces dits "égoïstes altruistes" en habillant nos cœurs, nos pensées et nos intentions de ce désir d'être heureux... et ainsi alors heureux du bonheur des autres, celui qui nous comble tous les deux.

Si la haine réduit, voire détruit, les biens matériels et immatériels, l'amour les augmente et les développe. N'est-ce pas là une réelle source de progrès ? Il n'est en l'espèce, nul besoin d'aucun autre investissement, sinon sa propre appréciation de l'autre heureux... N'est-ce pas magique ? Il existe de pires perspectives !...

Jean-Marc SAURET

Le mardi 13 avril 2021


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