A la recherche de ce qui fait tourner le monde, nous avons bien des réponses que nous sert la culture dans laquelle nous baignons. Nous apprenons très vite que la connaissance a trois chemins distincts. Le premier est ce que l'on nous a dit et enseigné : il s'agit de la culture et de ses représentations sociales. Le second est l'analyse rationnelle structurellement reliée au premier. Le troisième est l'expérience pratique, ce chemin qui ne trompe jamais le voyageur. Nous allons donc y revenir mais pas par la voie habituelle.
J'ai lu par ailleurs que le taoïsme nous dit que le sens de notre vie se tisse dans la relation aux autres. Je repense à la philosophie grecque qui se structure autour de réalités finales du vrai, du beau et du bon. Ce sont là des pistes que la raison reconnait et approuve car le bon et le bien ne peuvent aller sans le beau et réciproquement.
J'ai aussi lu dans quelques pages récurrentes que le monde n'a pas seulement besoin de têtes pleines mais de cœurs solides et d'esprits lucides. Mais peut-être changeons nous là de paradigme. Alors nous comprenons que la beauté n'est pas seulement liée à un goût mais à un véritable besoin, à une nécessité que nous ressentons plus que nous la comprenons. D'ailleurs, cette dernière assertion apporte bien peu de sens à tout un chacun.
A ce propos, Plotin nous parle des "ennéades". Il nous rappelle qu'il nous faut transporter ce que l'on a vu de beau dans les corps jusque à la beauté qui est dans les âmes, et de la beauté des âmes à la beauté de l'intelligence, puis à la beauté au delà de l'intelligence... Déjà là, notre raison vacille. Nous sommes ici dans le champ des sensations immatérielles.
Alors nous apercevons dans les propos d'Adolf Loos que "l'ornement est un crime car il est la marque d'un retard de civilisation". Les peuples primitifs ornent, nous dit-il quand les peuples avancés simplifient et synthétisent. On se souvient de cette représentation chère à Le Corbusier qu'une maison est "une machine à habiter". Nous comprenons que la réalité s'élabore au delà de la raison, aussi dans des concepts d'utilité, d'usages ou d'intérêts et je pense qu'il avait bien raison.
Ceci m'évoque quelques questions lancées sur la toile comme sur l'attirance que pourraient provoquer des tatouages sur le corp d'une femme. Je m'applique a répondre que le tatouage n'est pas une décoration ni un décalcomanie pour Ferrari, mais une incarnation de l'identité profonde de la personne, une signature de son âme. Cela n'a rien à voir avec une démarche esthétique.
Le philosophe britannique Sir Roger Scruton nous dit encore autre chose, que "La beauté n'est pas un luxe superficiel ou subjectif", qu'elle est aussi "utile et nécessaire que la vérité et la bonté". Une civilisation qui perd la beauté serait de ce fait, selon lui, moins humaine.
Je pense aussi à Albert Camus quand il affirme sa proposition essentielle : "La fatigue que nous ressentons ne vient pas tant du travail accumulé mais de la monotonie d'une vie vide de sens. Ce qui épuise réellement ce n'est pas de trop travailler mais de vivre sans but, sans passion. Le véritable épuisement vient d'une vie dépourvue de rêve." Dont acte !
Dès lors notre approche de la réalité est mise à mal et on se demande où se trouvent les axes qui la soutiennent et la structure. Il faut aller fouiller dans les sagesses anciennes et orientales pour retrouver le sens profond de notre réalité. Nous découvrons alors d'autres dimensions. En voici quelques unes en raccourcis.
Notre avenir, par exemple, et le pouvoir que nous possédons sur lui est le monde des émotions. Ce sont elles qui façonnent nos réalités profondes et leurs évolutions. Ce sont elles qui nous installent dans le réel et nous permettent de le comprendre, de lui trouver du sens, de le pénétrer, de le transformer. Nous ne connaissons pas les gens ni les situations. Nous les ressentons jusqu'au plus profond de nous. Mais en faisons nous cas ?
Ce sont ces sensations émotionnelles qui nous ouvrent à la connaissance. Rien n'est conversion intellectuelle mais sensations émotionnelles. Soyez juste heureux d'être là. Savourez la présence et restez totalement présents. C'est là que réside le cœur des sensations : dans la présence.
Alors, je me dis que plus la personne est dans l'accueil, la présence et l'écoute disponible, plus elle savoure l'instant. Mais aussi que plus l'émotion de ce moment se propage il le fait jusqu'à occuper tout l'espace. Ce ne sont pas les démonstrations rationnelles qui font la profondeur d'un échange mais quand l'accueil de l'autre en pleine présence et l'ambiance émotionnelle fondent la perspective du partage, quand l'attention présente à l'autre façonne l'intelligence de la situation. Ce n'est alors que la rencontre de deux ou plusieurs présences émotionnelles fortes.
Quand vous entrez dans une sale d'exposition, ce ne sont pas le prix des œuvres, ni la prestance des signatures qui vous interpellent mais les émotions que vous renvoient le mélange des couleurs. L'émotion est le premier langage du cœur, là où se constituent les vérités, les réalités, tout ce qui compte et restera en présence. Voilà pourquoi ce qui est beau nous touche au point qu'il nous attirent et que l'on s'en souvient.
Souvenons nous alors que ce qui nous provoque les émotions sont le beau, le vrai, le bon, le doux, l'amour, mais aussi la peur, la jalousie, la haine, la concupiscence, la sensation de manque, le désir de possession, de violence et que nous avons juste à choisir et prioriser nos sources, qu'elles ne dépendent que de nous et seulement de nous... On s'aperçois simplement que la seconde partie de la "liste", ou série, suscite des sentiments liés au manque.
C'est parce que nous avons peur d'être dirigés, voire manipulés, par nos émotions que nous nous en remettons à des logiques froides de raison, du matériel permanent et stable. Pourtant ce n'est pas là le véritable régisseur de nos actions. Car, à y regarder de près, ce sont bien nos émotions qui agissent et sont déterminantes. Alors, qu'est-ce qui ouvre nos émotions sinon nos sensations ? Mais ceci est un autre sujet sur lequel nous prendrons le temps de disserter...
In fine, rappelons nous que nous avons besoin de croire en l'avènement du beau, du bien et du bon en toute sérénité et que nous sommes invités à y contribuer...





