Je lisais la longue liste des remerciements de Mona Lisa Schulz au début de son ouvrage, "Le réveil de l'intuition", et je me disais qu'effectivement, on ne vient pas au monde tout seul, ni humainement, ni professionnellement, ni passionnément. Je réalisais alors que si j'avais déjà remercié mes parents et ma famille d'être ce que je suis, je n'avais jamais dit un seul mot à propos de toutes ces personnes qui ont jalonné mon parcours social et sociétal. J'ai envie et je me dois de le faire, et je le fais maintenant (voilà qui risque de prendre du temps...). Ceci renforce ma gratitude et son efficience.
Je repense à mon professeur de français en sixième, l'abbé Normand, particulièrement apprécié de tous les gens qui l'ont côtoyé. Il reconnaissait la valeur de chaque personne et avait compris ce qu'était ma dyslexie importante. Après chaque dictée qu'il nous faisait, il m'accueillait à son bureau avec mon cahier lors de la correction, pour me raconter et m'expliquer les "fautes" que j'avais pu faire. Sans jugement ni aucun reproche, il corrigeait mon écriture tout en commentant pour la classe entière les raisons pour lesquelles "ça s'écrivait comme ça !"...
Je repense à ce pasteur évangéliste qui, vers l'âge de mes vingt ans, m'a accordé son temps, sa bienveillance et son écoute pour m'accompagner dans ma réflexion sur moi-même, sur qui je suis, mes aspirations, mes espoirs et mes doutes questionnants.
Je repense aussi à mon ami d'enfance Daniel Guillemin et frère de cœur, pour tous ces partages et cette amitié sans jugement qui nous a liés et nous lie encore dans des échanges et partages réciproques depuis plus de soixante ans.
Je repense à cet avocat d'origine iranienne, Ardavan Amir Aslani, dont la brillante intelligence et la grande culture m'inspiraient. Je lui avais confié mon envie de reprendre des études après un baccalauréat déjà lointain. Je lui disais mon profond désir de commencer la fac à l'université de Saint Denis. Il m'invita à revisiter ma position contraignante de jeune papa, et m'indiqua alors l'EHESS, l'Ecole des hautes études en sciences sociales, au fonctionnement plus adapté à ma situation de jeune père au travail et de commercial dans le groupe La Poste. Sans son amitié, ses conférences doctes qui m'impressionnaient, et ses conseils avisés, je n'aurais jamais pu honorablement commencer ces études de psychosociologie.
Je repense à Denise Jodelet qui m'accueillit à l'EHESS, me fit confiance dans ma situation particulière et qui, avec compassion mais sans concession, m'accompagna jusqu'au diplôme de l'école. Elle m'y fit découvrir d'autres professeurs, comme Philippe Besson et Serge Moscovici dont j'appréciais la profondeur de pensées et l'attention à ce que les étudiants pouvaient produire.
Je repense à Michel Maffesoli dont les conférences m'impressionnaient aussi, même si parfois au début, je ne comprenais pas grand chose. Il m'avait pris en amitié et nous sommes toujours amis à ce jour, et je crois avoir presque tout lu de son œuvre. Son influence est certaine sur mon travail et ma façon de réfléchir sereinement et profondément.
Je repense à mon ami Thierry Groussin qui, à la suite d'une observation sociologique au Crédit Mutuel (une commande à l'ENSPTT où je travaillais), m'a ouvert les portes des séminaires qu'il menait. Il m'a généreusement invité à y contribuer, et m'a associé à toutes ses connaissances, passions et intérêts. Il m'a fait rencontrer bien d'autres personnes de grand intérêt et m'a aidé, tant professionnellement qu'amicalement, jusqu'au jour où, l'appelant, je tombais sur son fils qui m'en apprenait le décès... Bien triste instant !
Je repense aussi, bien sûr, à mon ami, comme mon frère, Jacques Campargue, dont j'ai été et suis toujours comblé de ses marques concrètes d'affection, d'amitié et d'entraides dans mes périodes difficiles. Il continue généreusement à faire la relecture de mes articles avec tant d'attention, de respect et d'inspiration, un peu comme un bâtisseur de tous les jours, et je lui en suis toujours autant reconnaissant.
Je repense aussi à Bruno Mannoni, auprès de qui je poursuivis durant trois années une analyse lacanienne et qui supporta mes turpitudes avec raison et bienveillance. Et puis, je repense à Ghislaine Clot-Lafleur, ma responsable au Bureau d'Etudes et Conseil de l'ENSPTT, à Gilbert Hafner et Jean-Pierre Van Deth, ses directeurs successifs devenus de vrais amis sincères. Tous trois m'ont accordé leur confiance et laissé travailler et produire comme il me semblait être le mieux. Merci pour toute la confiance en moi que vous avez produite de par votre bienveillance.
Chacun m'a fait rencontrer et me confronter à d'autres personnes de talents qui m'ont apporté une pierre dans mon édifice personnel. Je repense au professeur Alain Houlou qui me fit découvrir Schopenhauer, à Bruno Etienne qui m'initia à l'anthropologie, à mon frère Alain qui me fit découvrir Saint Augustin et bien des philosophes anciens, à mon autre frère Marie-Jean qui me fit découvrir et même rencontrer bien des grandes figures de sa spécialité, la psychanalyse lacanienne. Je souhaite et j'espère avoir toujours fait le meilleur usage de leurs apports et conseils précieux. "Nous ne sommes vraiment que de l'autre" comme le proposait Lacan. L'environnement social est bien la partie structurante de ce que nous sommes.
Il est sûr que j'en oublie encore, comme Jean Cadorne, Andrés Porcet, le père Emmanuel de Floris, Vincent de Gaulejac ou Monsieur Tournier, un de mes employeurs. Je repense encore à tous ceux qui m'ont un temps bousculé (parfois les mêmes) et que je n'ai alors pas beaucoup aimé. Sans aucun d'eux je ne serais là, dans ce monde, à la place qui est aujourd'hui la mienne. Je repense aussi à tous ceux qui m'ont inspiré sans qu'ils le sachent, que j'ai lus et relus sans que leur présence physique ait été effective. Ici la liste serait bien trop longue, depuis Jung ou Proudhon jusqu'à Rupert Sheldrake, Hannah Arendt, Matthieu Ricard et je recite avec attention et affection mes frères Alain le philosophe et Marie-Jean le psychanalyste. Ce blog n'y suffirait pas...
La vie est une succession de rencontres fortuites, chanceuses, offertes ou provoquées. Ce sont elles qui nous étayent et nous façonnent si tant est qu'elles soient de bonnes personnes et que nous les abordions avec l'humilité de circonstance. Je le redis encore, comme le disait Lacan, nous ne sommes que de l'autre. D'autres et moi-même pourraient ajouter que nous sommes aussi "dépendants de notre environnement, de nos relations et de ce que nous en avons fait, même après avoir subi et vécu". A toutes et tous, Merci ! Il est si bon de se souvenir de chacune et de chacun dans les "apports" bienveillants et ouverts qu'ils m'ont prodigués... ou pas, mais que j'ai entendu.
Ainsi, le monde dans lequel nous évoluons et vivons est un construit social, fait de croisement d'expériences, de croisements de points de vue, de là où chacun regarde. Ainsi, nous voici avec un "monde" commun, une somme de représentations sociales partagées qui font le socle référent à chacune de nos expressions. Dès lors, nous savons que l'autre nous comprend quand nous lui parlons. Ce ne sont essentiellement que les références communes qui font que nous nous comprenons.
Mais, dès lors que l'un développe des aperçus plus singuliers, il se dissocie du panel de représentations sociales communes, il s'en distingue mais toujours ne parle qu'en références à ses propres représentations. Alors il arrive que l'autre fasse répéter, voire tourne la tête, se détourne de la conversation, ou vous tourne le dot. Certains vous diront en face ce qu'ils en pensent mais la majorité non car ils ne comprennent peut être pas ce qu'il se passe. D'aucun dirons que vous êtes abscons !
Je me souvient bien de ce collègue qui me lâcha un jour que je parlais ou écrivais "comme Jacque Lacan", lequel était réputé ne parler que pour lui même, voire n'écrire que "pour ceux en capacité de comprendre". Alors, si une pensée se singularise, les autres auront du mal à vous suivre. Je sais que c'est aussi quelque chose qui me poursuit. Mais je ne suis pas le seul et je l'ai souvent aperçu chez des personnes pourtant bien intéressantes dans ce qu'elles portaient. Ainsi ce sont bien des autres quelque peut différents qui, nous précédant, font que nous sommes encore présent dans le champ du discours, dans l'espace social, qui fait que nous existons encore un peu quelque part.





