mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur  ou  La force du vivant "

Le troubadour ressent le monde, le sociologue le réfléchie,
et ensembles, ils le racontent...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et œuvre mieux. 
Bien manager, c'est d'abord devenir la meilleure version de soi-même pour que son action et celle de chacun produise la belle œuvre, révélation et fierté de chacun et de tous. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture partagée et de la posture personnelle.
Patron, président, manager, décideur, collaborateur et toute personne désireuse de progrès, ce blog est pour vous. Fouillez ! Lisez ! Partagez !
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mardi 22 septembre 2020

Voyage au centre de soi-même

Si l'on veut comprendre la dynamique des organisations, il nous faut nous pencher sur celle de l'humain, sur ce qui organise notre rapport aux autres, notre rapport au monde et aux choses, sur ce qui constitue le fondement de ce vivant-là. L’anthropologue suisse Jean-Dominique Michel écrit en 2015 dans son ouvrage sur les phénomènes de guérisons* que "nous disposons d'une fonction objectivante et d'une fonction subjectivante ; c'est à dire d'une capacité de rationalisation sémiologique et d'une capacité de polysémie symbolique. Et c'est bien dans la réconciliation des deux, ainsi que dans la claire perception de la complémentarité des deux logiques, que nous pouvons atteindre notre plein potentiel d'appréhension du monde...".
Si la logique rationnelle nous est familière parce qu'elle est celle de notre culture scientifique depuis "Les Lumières", celle de l'intuition est d'une nature quelque peu différente. Quoique familière, elle aussi, et pleine d'imaginaire, l'intuition s'avère culturellement plus éloignée. C'est justement celle-ci que je voudrais rationnellement décortiquer aujourd'hui sans pour autant la dénaturer.
''Ce ne sont pas les choses qui nous gênent mais le sens que nous leur donnons'', écrivait Marc Aurèle. Shakespeare écrivait pour sa part que ''les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi, mais le penser les rend telles''. La réalité ne serait donc que dans la force de nos représentations, et donc dans celle de nos pensées ?
Quelques allergologues nous indiquent que, si quelqu'un dit que les fraises lui donnent de l'urticaire, l'assertion constitue un ordre que celui-là s'adresse à lui-même et à son inconscient. Par cela, il s'impose lui-même une relation compliquée avec les fraises. C'est un peu comme si l'inconscient, voyant arriver les fraises, se disait « l'Ego veut de l'urticaire »... et le corps le produit.
Ce que nous voyons du monde est ce que nous lui attribuons. La majorité du temps c'est par peur et le reste par amour. La peur est dans nos têtes. Elle est même parfois phobique. Dans ces conditions, 95% de nos peurs sont inconscientes et viennent du plus profond de nous-même. Peut-être, un jour, faudra-t-il les aborder pour les déconstruire, non ? Pourquoi donc, me direz-vous ? ... parce que la vision guide nos pas !
Quand nous avons appris à faire du vélo, nous avons appris à regarder au loin, là où nous avions l'intention d'aller, plutôt que de regarder cette roue qui, devant nous, n'en fait qu'à sa tête. Si je regarde vers l'endroit où je souhaite aller, mes gestes m'y conduisent. Si je cours dans un espace encombré, comme un grenier, un bric-à-brac ou une forêt, si je regarde les objets qui gênent le passage, je les bouscule et leur rentre dedans. Mais si je regarde les intervalles entre les objets encombrants, et les endroits où je peux passer, alors mes pas m'y conduisent sans heurts, tout simplement. C'est ce que nous enseignaient les moniteurs de sports de ballon.
Un jour, on m'a posé le problème suivant : "une route toute droite, un seul arbre au bord de la route, la voiture quitte la route et rentre dans l'arbre. Pourquoi ?" La réponse est : "Parce que le conducteur regardait l'arbre..."  Et ceci est tout à fait exact.
Ce qui est vrai au physique, l'est tout autant au psychologique : la vision guide nos pas ! Alors, la nouvelle question est à présent : mais quelle est cette vision, quelle est donc la réalité de mon environnement ? Quelle est la raison d'être de ce monde, de moi dans ce monde, de chaque chose et de chaque personne qui s'y trouve pour que j'agisse ainsi ? Parce que cette vision-là dirige mes pas ! ... mais aussi mes comportement, mes postures, mes actions et mes réactions...
Mais allons plus loin. Les travaux en psychosociologie nous indiquent également que la réalité est ce que je crois : je ne vois que ce que je crois. On a ainsi plutôt tendance à penser comme Saint Thomas, qui disait ne croire qu'à ce qu'il voyait. Mais je peux aussi vous assurer que quand mon épouse attendait notre premier enfant, il y eut dès lors une multitude de landaus et de femmes enceintes en ville. Avant, je peux vous l'assurer, il n'y en avait pas... Quand je rêve d'acheter un nouveau produit, un nouvel objet, une nouvelle voiture, je les vois et les repère très précisément autour de moi, dans mon environnement. Avant, il n'y en avait pas, je peux vous l'assurer ! 
Je ne vois donc que ce qui m'occupe et me préoccupe. Je ne vois que ce à quoi je crois et tous mes arguments vous le prouveront... Il n'y a de réalité que celle stable à laquelle je crois. C'est bien là la raison pour laquelle je ne changerai pas d'idée... que ce que je dis est vrai et que tout ce que je ne crois pas est fake-news. A ce moment, vous ne me ferez pas changer d'idée... J'ai besoin de cette "permanence" pour vivre bien, et vous ne me déstabiliserez pas, vous ne me ferez pas ce mal. D'ailleurs je m'en protège... Il y a quand même la réalité et les faits sont têtus, me direz-vous...
N'est-ce pas, justement, ce qui se passe dans nos têtes ?
Si je travaille sur mes représentations, alors je peux voir le beau, là où le laid m'agressait. Je peux voir aussi la paix là où la violence me tétanisait. Il m'est loisible, de la même façon, de voir la concorde là où je redoutais et ne voyais que discorde, etc... Et cela n'a rien d'une illusion dans la mesure où tout est représentations. Vous souvenez vous du film Matrix ?... C'est exactement ce qu'il dit !
Dans une autre circonstance, une amie me dit un jour qu'il ne lui arrivait que de ''complexes ennuis" (sic), en d'autres termes qu'elle les collectionnait... Il est vrai que, paradoxalement, ce dont j'ai peur m'arrive comme si je l'attirais.
Entendant une tuile dégringoler du toit, le « distrait » joué par Pierre Richard, dit « Ne bougez pas, elle est pour moi... » et effectivement la tuile lui tombe sur la tête... Il y a des gens dont on dit « On dirait qu'il les attire ! », et si ça se trouve, effectivement ils attirent ce qui leur arrive. Peut-être, effectivement, à force de tellement y penser, que ça finit par leur arriver. Toute leur posture les conforme à cette éventualité, tant et si bien qu'elle devient alors une certitude...
Paul Watzlawick appelait cela "la pensée autoréalisatrice". Je suis tellement persuadé que j'attire toutes les catastrophes que tous mes comportements, attitudes et actions tendent à le "réaliser", à le concrétiser.  Et maintenant, voilà la catastrophe qui arrive, le risque qui se produit... et son "auteur" de dire : "Ah ! Je vous l'avais bien dit !". En effet, ma vision guide mes pas.
De la même façon, le sens de la réalité a des conséquences directes sur la vie des corps. C'est bien là le principe psychosomatique dont il ne nous faut pas oublier qu'il se vérifie dans les deux sens, et qu'il vaut tant pour la maladie que pour la guérison. 
Il en va de même dans la vie sociale : dans une entreprise de grande taille, la déconsidération des agents est le fait, souvent, de la direction (suspicion de malveillance et suspicion d'esquive de leurs obligations). Ce sont ces facteurs qui induisent et installent un climat tel que la sensation de burn out augmente... jusqu'à ce qu'une vague de suicides survînt. Ce n'est pas la charge de travail qui crée le malaise, mais la considération ressentie par les acteurs. En l'espèce, on retrouve là, le reflet d'une image : celle que le système projette sur les acteurs.  L'argument vaut dans tous  les  cas, et quelle que soit la nature de cette ombre portée.  La "réalité" reste et demeure ce que j'en pense. Dès lors, la charge de travail devient pour certains insupportable, alors que le ''passionné reconnu'' surmonte ladite charge, sans sourciller.
L'être humain est bien un animal grégaire et communautaire. Son rapport au monde détermine ses modes de faire et la qualité de ses réactions. Ladite ''expérience interdite'' nous indique le niveau de dépendance de l'humain à sa socialisation, à la perception de lui-même dans le regard de l'autre dans le monde de sa communauté. Par ailleurs, dans un de ses sketchs, Pierre DAC concluait par : « toutes choses étant égales par ailleurs, l'idée que l'on se fait de la situation, dépend du point de vue où l'on se place ! ». Cette assertion des plus scientifiques déclenchait les rires. Il avait pourtant tellement raison...
Tellement qu'à ce propos, nous disons voir se lever et se coucher le soleil. Pourtant nous savons bien qu'il n'en est rien et que ce n'est que la terre qui tourne sur elle-même. Mais, qule que soit l'endroit où l'on se trouve, nous continuons à dire que le soleil se couche bien joliment dans un magnifique ciel rouge... L'image a la puissance de la réalité.
Pareillement, nous disons que la date et l'heure de notre naissance nous déterminent. Si je suis né le 20 juin 1953 à 8h30 du matin, alors mon ascendant est en lion, ma lune en taureau et mon Jupiter en gémeaux.  Ils vont me déterminer un caractère particulier et peut-être aussi un destin singulier. Pourtant, bien que la physique quantique nous indique que tout objet de l'univers est relié à chacun des autres, les étoiles n'ont probablement aucune influence sur moi... mais ma croyance oui, tout à fait !
Alors, je vous invite à croire que chaque instant est déterminant, que chaque moment est sublime et total, que l'instant est magique, qu'il est miraculeux parce que c'est celui là même que nous sommes en train de vivre à chaque moment, qu'il est donc pour cela le plus important et qu'il sera ce que nous en ferons... Il n'y a d'ailleurs pas de passé ni de futur : seul l'instant présent existe. C'est d'ailleurs ce dont semblent persuadés bien des animaux de notre environnement, les physiciens quantiques et que c'est ce que nous disent bien des sagesses même des plus anciennes : le temps est une illusion... Il n'est qu'une représentation, une construction mentale lié à notre conception de la causalité. Kant le disait bien : trois variables déterminent notre connaissance du monde, le temps, l'espace et la causalité, chacune étant la conséquence des deux autres. Le temps n'est qu'un concept philosophique...
Alors, peut-être que les événements et accidents qui nous arrivent ne sont que des alertes pour nous dire qu'il nous faut changer notre regard, et donc nos préoccupations... Peut-être que nos croyances sont aussi une pollution mentale dont les Grenelles de l'environnement n'ont jamais parlé... et pour cause...
Ainsi, ce que les gens disent de moi ne me concerne pas. Cela concerne uniquement ceux qui le disent. Bien sûr ! Je ne vais pas faire de l'autre un dieu vivant qui détermine ce que je suis, quand même ! "N'en faites pas une affaire personnelle" nous propose le deuxième accord Toltèque. Et pourtant... Lévinas pointe cette "soumission" habituelle au désir de l'autre. Il voit dans le regard de l'autre un ordre à être et à s'y conformer. Il voit un autre "identifié, imaginé et reconstruit" comme une altérité fondamentale quasi incompréhensible. Alain Finkielkraut a une formule pour l'exprimer : "A cause de l’autre, je ne peux plus exister naturellement**". "Je ne peux plus exister comme une force qui va ne se préoccupant que de soi", ajoutait Maria Salmon.
La trace de ce ''devoir être'' ne fait pas réalité. Elle n'en est que la trace et en la nommant ainsi, Lévinas reconnaît que cette posture, en fait, demandée par "l'autre", n'existe pas réellement. Elle nous en donne une impression. D'ailleurs, ce petit ouvrage "Le visage de l'autre", où il traite de cela, est construit selon ces deux principes que nous développons aujourd'hui : la convocation simultanée de la raison et de l'imaginaire, soit les mots et les images. C'est ce que fit aussi Théodore Zelding avec son opuscule "De la conversation" où il illustre son propos de ses propres dessins. Il y développe combien converser peut changer nos vies...
Parce que nous ne sommes que de l' "Autre", comme disait Lacan, on n'évitera pas le communautarisme : il est le cadre de notre être au monde. Une telle dépendance au groupe social environnant est de l'ordre de l'intime et de ''l'identiation'' (c'est-à-dire que c'est là une pratique active de l'identité, une activité permanente de vérification de soi dans les regards d'autrui et les reflets symboliques du monde).
Dans ce cas, on ne pourra donc traiter que de l'égalité des communautés. La république aurait échoué à réduire les langues régionales faisant communautés et identités locales ? Ce qui les a détruites est une autre socialisation directement liée au néolibéralisme (commerce, consommation associés au développement culturel lié aux les petits écrans). Le néolibéralisme, quant à lui, a détruit "le fait de société". Il lui a substitué la consommation, la relation marchande et de compétition. Il a aussi ouvert cette nécessité, pour chacun, de trouver, ou retrouver, ailleurs le groupe social "qui fait la personne"... C'est ce qui explique la montée aujourd'hui de communautarismes racialistes et autres... Il ne faudrait pas alors venir s'en plaindre, non ?
Si je deviens ce que je crois et si la réalité est celle que je pense, la réciproque est tout aussi vraie. Nous avons tendance à devenir "comme on nous considère". De la même manière, les gens ont tendance à devenir conformes à la façon dont on les considère. La corrélative reste évidemment cohérente (j'ai déjà développé ce principe : ce que me dit l'autre dépend de la qualité de référence que je lui reconnais. Je ne donnerai pas le même crédit à la parole d'un expert et à celle d'un débutant ou néophyte à mes yeux). C'est bien là une interaction à charge lourde. Yvons Gattaz, ancien président du CNPF, et donc parfait gauchiste, avait dit lors d'une convention en 2003 à propos du management des organisations : "Mettez du contrôle et vous aurez des tricheurs. Mettez de la confiance et vous aurez de l'efficience."
En quelques mots cela signifie que si vous considérez les gens comme des imbéciles, ils auront tendance à vous en donner pour ce que vous les considérez. A contrario, si vous les considérez talentueux et biens, ils auront tendance à le devenir. C'est là tout l'art du management que j'ai longuement enseigné. On peut le résumer à ceci : ''Aimez les gens et le travail bien fait. Tout le reste ira de soi...'' La relation est porteuse de sens profonds.
Quand on est dirigeant, on est d'abord à l'écoute et porteur de la raison d'être de l'organisation et de chacun en son sein. C'est un temps où l'on n'impose rien, pas même son point de vue ni son ego. Ceux qui ont été en charge d'organisations, comme d'associations, s'en souviennent oh combien. Saint-Exupéry écrivait : "Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose... Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer". Vincent Lenhardt avait écrit un ouvrage qui s'intitulait : "Le manager porteur de sens". C'est bien le "patron" qui est responsable de la qualité des relations dans son organisation. C'est elle qui en assure la dynamique.
Des guérisseurs Philippins se sont rendu compte que la guérison de leurs patients passait d'abord par la guérison des relations qu'ils entretenaient avec leur entourage proche. Ces relations étaient bien souvent mélangées aux causes mêmes de la maladie. Notre médecine allopathique l'a compris aussi. Cela nécessite néanmoins une "revisitation" non seulement des relations interpersonnelles, mais aussi de celles entretenues avec les éléments de l'environnement. Cela implique une "revisitation" des rôles, fonctions et raisons d'être de chaque personne et de chaque élément.
Des études en milieu psychiatrique révèlent également que la perspective de "pouvoir s'en sortir" constituait déjà un processus de guérison chez des patients toxicomanes. Les effets  étaient immédiats sur leur santé. Le simple désir d'enclencher la démarche est déjà un soin que le patient s'accorde. Simplement imaginer que cela peut marcher, et puis que cela va marcher, est une médecine efficace. Dès que l'on se met à y croire, le processus de soins devient actif. 
Dans la mesure où nous le savons, nous nous confrontons à l'utilité, voire à la nécessité, de travailler sur sa conscience des choses. C'est bien cette vision qui guide nos pas : Que voulons-nous ? Pour quoi faire ? Quelle en est la raison d'être ? Qui sommes-nous dans quel environnement et quelles relations avons-nous tissé avec lui ? On peut aussi, en complément, s’interroger sur la justesse et l’efficience de ces options. Voilà une belle et bonne raison de comprendre que plus jamais nous ne saurons nous soumettre. C’est à ce moment, que nous saurons nous souvenir de ce que nous avons appris culturellement : en l’espèce que plus jamais nous n’aurons à mettre “le genou à terreC'est certainement à partir de là que nous allons enfin développer "l'universelle bienveillance vers le bien-être par la source" !
De quoi s'agit-il ? Cette représentation m'est venu lors d'une méditation : moi-même, comme tout un chacun et comme tout être vivant, aspire au bien-être. Pour l'atteindre il m’est nécessaire, selon le principe de causalité, de réunir ce qui permet de l’obtenirTout ce qui est personnel est universel nous avait dit Charlie Chaplin, ce philosophe merveilleux du bonheur, de l'essentiel et de la simplicité, ce doux critique de la modernité. Il est temps de dire que c'est bien au fond de chacun de nous que se trouve la source de cette sérénité. Rien n'est jamais acquis, et il nous faudra aller la chercher, seul, chacun et ensemble. Il me faudra, il nous faudra toute la bienveillance de chacun et de tous. Voilà pourquoi j'en appelle à l'universelle bienveillance vers le bien-être par la source !
Le chemin nécessite travail et compassion. Rien ne viendra seul ni ne s’achètera. Rien ne se fera sans conséquences fortes sur chacun. Tout se fait dans l'intelligence de l'accueil. Et si j'use de paraboles et de citations, si elles m'engagent totalement, elles sont les illustrations qui garnissent d'images le sujet que je porte. C'est ce que nous faisons quasi quotidiennement chaque fois que nous racontons ce que nous avons vu, par exemple. Le langage n'est pas le réel mais le "représente". C'est ça, la réalité !
Peut-être, alors, nous faudra-t-il revenir à l'essentiel, au centre de soi-même, sans peur, sans fermeture, dans l'accueil de ce qui arrive, dans l'absence du temps et de l'espace. L’argument vaut aussi pour chacun, pris individuellement, et nous voilà rendus, assurément, bien loin des Ego. Nous voilà en passe de parvenir dans une sorte d'éclatement du UN, et donc de l'unique entité que constitue l'universC’est à ces conditions, et dans ces conditions, que nous serons en mesure de retrouver le sens profond originel et original du réel.
Les voies de l'art sont les chemins de cette résilience. Don Juan, sorcier Yaki, disait à l'ethnologue Carlos Castaneda venu l'interroger : "Il y a bien des voies vers la connaissance. Il y a la danse, le chant, et d'autres. Moi, je connais celle du peyotl et je peux te l'enseigner".
Les peuples premiers usent du chant et de la danse dans les pratiques dites chamaniques. Ils rassemblent ce qu'ils ont appris dans des mythes et les restituent par quelques rites. Nous les avons perdus et pratiquons la danse et le chant comme des distractions. Il nous faudra sans doute une autre phase nécessaire, afin de savoir réapprendre à nous réconcilier avec notre propre nature, afin de retrouver les chemins de sagesse.
Si nous gardons cette approche ouverte, alors toutes les problématiques sociales, sociétales, les tensions, les contestations, les anathèmes, le communautarisme racialiste, ce qui nous apparaît comme de la mauvaise foi et du mensonge, que nous savons dès lors impuissant à se résoudre par eux mêmes ("On ne résout pas un problème par la culture et les conditions qui l'on créé" écrivait Einstein), tout ceci et le reste nous apparaîtra simple à regarder, simple à aborder, simple à comprendre, à recevoir et peut-être à résoudre depuis ce peut de hauteur. C'est tout le sens de cet article.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 22 septembre 2020
* Jean-Dominique Michel, Chamans, guérisseurs, médium. Les différentes voies de la guérison, Ed. Favre, 2015, p. 76
** Alain Finkielkraut, La sagesse de l’amour, Folio essai, 1984, p. 142

mardi 15 septembre 2020

Le Vivre Ensemble

Mon dernier article laisse un espace vide qui peut éventuellement prêter à confusion. Je le reconnais. C'est la question de savoir comment se définit le "Vivre Ensemble", ce qu'il est. Cela mérite que l'on s'y arrête un instant.
En effet, il est vrai que si nous posons la question lors d'un micro-trottoir, nous risquons bien d'avoir autant de définitions que de quidams interrogés. Il y aura certainement ceux pour qui vivre ensemble est un combat, une conquête, un affrontement de personnes, voire une guerre. Il y aura ceux qui pensent que c'est une amitié, la tolérance, la compassion, etc. Il y aura aussi ceux qui pensent qu'un bon vivre ensemble repose sur l'échange, le commerce, ou encore le partage et la convivialité, voire ailleurs la compétition. D'autres encore penseront que le vivre ensemble se dissout dans un idéal, une foi, une conviction, un projet, etc. Et nous pourrions ainsi allonger la liste. Alors, de quoi s'agit-il ?
Certains associeront le concept de "Vivre Ensemble" à celui de "cohésion sociale". Mais le propos est réducteur, car un chaos est aussi une manière de vivre ensemble. Le fait est aussi que l'humain est un être grégaire, qui, comme les loups, tend à vivre en meute, à se rassembler, à s'associer, à se solidariser. Si l'on revient encore sur ladite "expérience interdite", alors nous comprenons que l'humain ne peut démarrer seul dans la vie. Sinon, il meurt. Non pas de faim ou de froid, mais d’inexistence plus que de solitude.
Il nous faut dire aussi qu'on ne nait pas humain, qu'on le devient dans le langage, acte fondamental de socialisation. Dresser un animal se réduit ainsi à tenter de l'humaniser. C'est là un refus de ce qu'il est pour qu'il soit "pour nous". Il en va de même dans le rapport à tous les gens : on les veut "pour nous" ou "pour soi", pas pour ce qu'ils sont, se pensent ou se veulent être...
Certains parlent de cohabitation harmonieuse. J'oppose ici aussi la même idée que l'harmonie, si elle est agréable, n'est pas requise. Elle peut aussi, dans certains cas, ne pas être souhaitée. Cependant, quand on parcours les définitions et les ouvrages, cette notion d'harmonie revient comme un light motif.
Alors, si l'humain est grégaire, vivre ensemble consiste à "donner une place" à cet alter ego, à lui "faire de la place" et je renvoie à mon article du 12 mai de cette année.  Mais quelle est cette place ? Toutes sont possibles : esclave, ennemi, amant, objet, confrère, parent, passant, etc. Toutes ces places, qui ont un nom, existent et sont donc, parce qu'elles sont nommées, quelque part acceptables, réalisables, recevables, attendues ou admissibles. Elles sont donc dans le champ du "Vivre Ensemble". Mais est-ce suffisant et est-ce aussi cela que nous attendons ?
"Vivre Ensemble" c'est aussi ce qui fait société. C'est l'alpha et l'oméga de la socialisation. C'est autant le "comment" de la socialisation que sa finalité. C'est là que se trouve ce qui nous dépasse, cette définition quasi absurde à la fois de moyen et de but du fait de société : son comment et son pourquoi. Il y a là une complexité, comme la posait Edgar Morin, qui est au bout des évolutions continues de nos organisations, comme un absolu imprévu, inattendu.
Au delà du néolibéralisme qui ne conçoit pas les sociétés, mais seulement les individus en quêtes d'avoirs, de toujours plus, comme la seule et réelle effective finalité, le vivre ensemble pourrait effectivement se réduire à ce minimum-là. Cependant, nous voyons le mur de déconstruction où cela nous amène. Le néolibéralisme, par ce phénomène, fait des gens des enfants capricieux par intérêt de domination et par priorité au profit. S'il apparaît comme moyen, par le ruissellement pour tous de l'ascension de quelques-uns, la finalité ne peut être aussi que celle de quelques-uns, tous les autres disparaissant dans la catégorie d'objets. Ils ne sont pas accueillis à la table de l'action et de la décision. Agir est ici un jeu privatif, confisqué... Il nous faut relire Walter Lippmann qui le décrit si bien avec la conviction de la folie.
En effet, il y a dans le "Vivre Ensemble" la notion de personne humaine qui choisit, projette et décide. Dans le cas du néolibéralisme, seule une petite élite choisie pour tous, pour le compte de tous et pas forcément au nom de tous. Il y a donc escroquerie, ou dirais-je plutôt, "commerce" de finalité, ce qui colle assez bien avec la philosophie dudit "système". "Si ce qu'on te propose est gratuit, c'est que tu es le produit !" nous dit l'adage. Il n'y a aucune alternative au commerce. Tout a sa contrepartie. S'il y a don, il y a forcément un contre don. Voilà, dans ce cas là le "Vivre Ensemble" réduit au seul commerce tant comme finalité que comme comment. En la matière, ce serait alors cela qui ferait "société"...
Dans un collectif libertaire, le fond de finalité du "Vivre Ensemble" est un fait : nous vivons ensemble, point. Et sur le comment, tout ceci se décidera en partage, en débat, en commun car aucune loi, aucun principe n'existe à priori.
Voilà donc deux approches bien différentes qui nous indiquent quelque chose de fondamental : ce qui fonde le "Vivre Ensemble" est un ensemble de représentations sociales, au moins collectives, de soi, du pourquoi et du comment.
Il n'y a donc aucun "Vivre Ensemble" a priori. Tous dépendent de représentations partagées. Comme je l'indiquais précédemment, souvenons-nous que toute réalité sociale relève de deux variables que sont la culture (nos représentations) et la nécessité (l'utilité). Nous savons que deux pulsions nous y articulent : la peur et l'amour. Ce sont là les moteurs de toutes choses. Nous pourrions alors aller jusqu'à voir que le "Vivre Ensemble" est la mise en action, la mise en rapport, l'articulation de ces quatre éléments : nos représentations, nos nécessités (et/ou envies), nos peurs et nos amours. Tout ce qui les remplit est subjectif, et relève autant de ce qui est commun (culturel) que de ce qui est personnel, "expérientiel" dans notre propre histoire (comment nous l'avons vécu et comment nous nous en sommes arrangés) et notre imaginaire (lequel a aussi une part sociale et une part partagée).
Nous voyons ainsi à quel point ces quatre éléments sont interdépendants, interconnectés. Aucun n'est indépendant, ni même n'a de réalité autonome. Nous avons fait notre des représentations sociales par amour et haine (il me souvient de cette affirmation d'un vieux professeur d'histoire : "On ne retient que ce que l'on aime ou haïe !"). Nous n'avons accepté de nécessités qu'en regard de ces représentations collectives qui ont participé à nous construire. Nous n'avons peur que comme cela nous a été socialement transmis et comme nous l'avons vécu. Ainsi dont nous nous sommes forgés une expérience soit réelle, soit imaginaire. C'est dans la résonance de nos sensations que nous avons construit notre sens de l'amour, voire de la nécessité. D'ailleurs, nos nécessités résonnent d'attirances et de répulsions, n'est-ce pas ? Et ainsi de suite...
Alors donc, c'est à l'aune de ces quatre variables que se construit un "Vivre Ensemble", c'est à dire de manière partagée et personnelle à la foi, tant sur le comment que sur la raison d'être. Celui et celle qui souhaite assembler des personnes en société, ou comprendre ce qui les met en société, devra donc travailler ces quelques éléments, les comprendre et se les approprier, les vivre, les voir vivre et les faire vivre dans le partage et la confrontation, et dans le premier cas jusqu'à ce que ces personnes fassent société.
On peut aussi, alors, détailler la raison d'être autour de sept registres : croire en soi, vivre ses sensations, passer à l'action, vivre les sentiments, user de la voix et de la parole, ressentir et investir l'intuition, et savoir que toute chose est en lien avec toutes choses. Ceci fera peut être l'objet d'un prochain article...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 15 septembre 2020




mardi 8 septembre 2020

On dit que les bons outils font les bons ouvriers...

Combien de fois avons-nous entendu cette assertion, que les bons outils font les bons ouvriers. Que signifie ceci ? J'ai aussi entendu d'un compagnon du tour de France que c'est l'entretien des outils qui les fait bons. Alors le bon ouvrier est celui qui entretient bien ses outils qui lui permettent ainsi de faire du bon travail. Nous voilà au seuil d'une interaction intéressante, bien au delà d'un simple principe de causes et de conséquences...
Adolescent, j'ai vu un "grand-père" monter un établi à partir de grumes, avec une scie, une plane et un maillet. J'ai vu aussi un marinier creuser une barque dans un tronc avec une scie égoïne, une plane et une herminette. Il tenait la scie à l'envers de notre pratique habituelle, la lame verticale.
Ce n'est donc pas l'outil qui fait le bon ouvrier mais l'adaptation de l'ouvrier à l'outil qu'il met à sa main. S'il est vrai que, comme l'exprime un proverbe québécois "Quand on a un marteau à la main, on voit des clous partout !" alors on peut comprendre qu'il y a une simple et totale interaction entre l'outil et l'ouvrier, et donc une véritable dialectique.
Il me souvient de cet échange avec un ami dont j'ai déjà parlé ici. Cet ami, véritable sorcier de la mécanique automobile, me disait ne pas avoir de culture philosophique, ni de formation suffisante pour discuter des réalités du monde et du sens de la vie comme le font philosophes et sociologues. Je lui faisais remarquer que sa science de la mécanique, que tout ce qu'il savait de cette science lui faisant paradigme à comprendre la réalité, lui faisait modèle à penser le monde, qu'il l'investissait dans ses réflexions particulièrement ouvrantes et logiques.
Oui, l'interaction va jusqu'à façonner notre mode de penser, à l'instant de l’hypothèse de Sapir et Whorf qui propose que la langue structure le mode de pensée de l'acteur. Oui, toutes nos pratiques, qui nous font nous confronter à la réalité du monde, nous parlent de "possibles" et d' "impossibles", lesquels déterminent ce que nous allons y faire et comment nous allons nous y prendre, comme ce que nous ne pouvons pas envisager de toucher.
Il me souvient aussi de cette phrase de Saint François d'Assise relatée par mon frère Alain, philosophe augustinien : "Ils ont fait ce qu'il pensaient possible et ils ont vu ensuite qu'ils avaient fait l'impossible."
Ailleurs, un berger sur le Larzac me faisait remarquer que les moutons ayant une propension à suivre, il était plus simple, pour les conduire, de marcher devant le troupeau plutôt que derrière. De la même façon, il était préférable de mettre le chien à ouvrir le chemin si l'on veut rester derrière pour remettre dans le sens de la marche les moutons qui s'égarent. Si l'on est devant, on peut laisser le rôle de rassembleur au chien. Tout dépend en fait des compétences et appétences du chien ainsi que des habitudes partagées avec lui. Je voyais là une sagesse managériale supérieure. C'est le patron qui s'adapte, pas l'employé...
De fait, l'être humain est le seul être vivant à avoir occupé toutes les parties du monde, des plus arides aux plus humides, des plus froides aux plus chaudes. Il est le seul que l'on retrouve partout parce que ses capacités d'adaptation sont exceptionnelles. Alors, ce n'est pas l'outil qui fait le bon ouvrier mais bien ce qu'il en fait par sa large capacité d'adaptation.
Dans ces conditions, on peut aussi se demander quel est le régime politique le meilleur pour l'ensemble de la population des êtres humains qui la composent. Quel est l'outil politique le meilleur pour tous et pour tout. Chacun y va de sa théorie en fonction des priorités qui le dirigent, des représentations qu'il se fait de l'humain, de la foule, des élites, des lois de la nature et bien d'autres choses encore, comme de ses peurs aussi...
Le régime politique est, de fait, l'outil de l'organisation sociétale. Alors quel serait le meilleur régime politique ? Est-ce le modèle monarchique et sa raison divine, et du chacun à sa place naturelle ? Est-ce la démocratie des élites où les mieux pensants organisent le collectif ? Est-ce la république où tout un chacun vaut tout un chacun ? Est-ce l'anarchie libertaire où chacun est responsable souverain du tout ?...
Bien des "responsables" politiques y sont allés de leurs projets de réformes institutionnelles. Certains l'ont fait, d'autres n'ont pu que le proclamer. A chaque changement tout semble aller vers le mieux et puis, avec le temps, l'appareil paraît moins bon. Quelques personnages ont trouvé la faille à leur profit et la belle structure devient perverse. Je pense à la cinquième république, par exemple, pervertie dès son premier successeur et par chacun des suivants. Alors la question pourrait devenir : quelle constitution fera le bon citoyen ?
Ainsi, peut-on dire, à l'instar de l'outil, que la constitution politique importe peu et que ce sont les personnes qui vont s'y adapter et la mettre à leur main pour faire un monde meilleur... ou pire ? Il arrive que "mettre à sa main" soit une révolution, certes... Je repense à cette cinquième république et à tout ce que chacun en a fait pour tous ou pour son propre compte. Elle était pensée comme le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. Le président élu au suffrage universel était le deuxième corps du "Roy", couvert de devoirs et d'obligations. Quand le peuple le désapprouve, il s'en va. Ce que fit De Gaulle. Mitterrand et Chirac ont préféré "cohabiter". Ce qui revient à une sorte de trahison débutée déjà avec Pompidou, lequel donna les cordons de la bourse aux banques. Aujourd'hui, l'outil semble bien adapté pour développer un système totalitaire, liberticide. Ce n'est pas l'outil le coupable mais l'usage qu'ils en ont fait.
La période de la Seconde Guerre mondiale a donné à voir en France nombre d'adaptations multiples et variées. Il y a ceux qui se sont conformés à l'Etat vichyssois, accompagnant le mouvement pour être du "bon côté", sans lever la tête évitant ainsi d'éventuels coups. Il y a ceux qui ont tenté de profiter de la situation, qui ont collé à ce pouvoir en étant plus royalistes que le roi. Il y a ceux qui ont préféré partir, vers la Suisse ou l’Espagne. Il y a ceux qui sont allés se cacher dans les campagnes du sud-ouest afin de se protéger, disparaître. Il y a ceux qui se sont affrontés à cet État qu'ils détestaient. Certains ont adopté une position politique directe et nombreux en sont morts. D'autres ont préféré le combattre les armes à la main, assumant pleinement les conséquences. D'autres encore ont embarqué dans de frêles esquifs pour rejoindre Londres et reconstruire à partir de là-bas une France nouvelle. D'autres ont juste profité de la situation personnelle et globale pour s’enrichir. D'autres enfin, plus discrets, ont tenté de développer des économies locales parallèles qui pouvaient profiter à toutes et à tous. Bref, chacun s'est adapté en fonction de croyances et de convictions. A la fin, quand un groupe gagnant a émergé, bien des autres ont tenté de montrer "qu'ils en étaient" quand d'autres encore n'ont pas vraiment pu...
Ce que cette période assez trouble nous a indiqué est, une fois encore, la grande capacité de l'humain à s'adapter, mais aussi que ce n'est pas l'organisation sociétale qui fait la vie politique, mais ce que chacun en pense et en fait. Le conflit est aussi un mode de vivre ensemble, avec ses modes de régulation, ou pas... 
Alors, si nous regardons les républiques qui se sont succédé, et les différents régimes réputés parfaits à leur mise en place et si imparfaits quelques décennies plus tard, il est loisible d'affirmer que ce ne sont pas les organisations, les régimes, les constitutions qui font la paix et la prospérité, la liberté, l'égalité et la fraternité, mais bien ce que les utilisateurs en font. En l'espèce, c'est que nous en faisons, en acceptant les conflits, les batailles, les affrontements, comme du "normal" de la vie ensemble. Nous formons alors des pratiques et des solutions que nous adaptons pour mieux y parvenir.
Il n'y a donc pas de "bon régime", ni de constitution idéale. Il y a la posture de chacun et la capacité à vivre ensemble, localement et globalement en tenant compte de la formidable adaptabilité de l'humain et de l'extrême diversité de représentations et d'intérêts. In fine, mieux vaudrait le système le plus simple possible. Il nous reste alors à trouver les outils ou modes d'adaptation, voire simplement les postures pour gérer positivement les conflits, mieux donner la parole, mieux entendre les revendications et propositions, mieux éviter la confiscation des pouvoirs, mieux protéger les plus faibles sans jamais les assister pour autant, etc.
Il ne s'agit donc pas de changer de républiques, mais les postures dans notre vivre ensemble. Il s'agit de mieux comprendre nos représentations collectives, de manière à ce que les valeurs et idées qui nous dirigent et nous gouvernent ne s'affadissent pas. Ce ne sont pas les règles qui font la société mais la volonté de chacun à y parvenir, associée à son propre engagement et à sa responsabilité, son propre rapport au monde. Pour cela, il nous faut se parler, se rencontrer, s'écouter, partager... vivre ensemble ! Car le mieux vivre ensemble, ça ne se réclame pas, ça se commence tout de suite, ici et maintenant. Tous ces éléments reposent sur des postures éthiques faites de visions porteuses de rêves.
Comme disait Antoine de Saint-Exupéry "Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose... Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur des hommes et des femmes le désir de la mer." ...une certaine idée d'être !
Il nous faut d'abord penser le monde que l'on veut vivre, ses valeurs, ses priorités, sa raison d'être avant de penser les lois qui le dirigent et ce que l'on va y faire. J'ai besoin de savoir ce qu'est mon jardin avant d'imaginer y cultiver quelque chose. 
Jean-Marc SAURET
Le mardi 8 septembre 2020




mardi 1 septembre 2020

Pourquoi tant de violence chez nos concitoyens ?

Violences dans un collège, assassinat d'un chauffeur de bus qui voulait contrôler des billets, des conjoints qui tabassent leurs partenaires, des policiers qui tuent un livreur lors d'une interpellation, des organisations manifestantes pour la violence... la litanie est longue… on peut y ajouter ces quartiers où l'on n'entre plus sans risquer sa peau, des supporteurs sportifs qui s'affrontent, des descentes de bandes dans des quartiers. Ce peut être aussi un affrontement communautaire à Dijon, un passant poignardé pour avoir refusé d'offrir une cigarette, voilà quelques exemples de faits quotidiens, presque ordinaires.
Pourtant, les études sociologiques de Steve Pinker à l’université de Harvard, chiffres à l'appui, nous indiquent que les violences physiques ont bien diminué en cette période de postmodernité. Dans son ouvrage "La part de l'ange en nous" (Les Arènes) il montre qu'elles seraient "en diminution massive et incontestable au cours des siècles". Violences guerrières et criminelles auraient une réelle tendance à disparaître dans une courbe perpétuellement baissière.
Si le nombre d'homicides ne cesse de diminuer au cours des siècles, la perception de la violence, quant à elle, ne cesse d'augmenter. Moins elle est importante, plus elle prend une dimension mesurable et plus elle est insupportable. 
Mais la nature de la violence a changé aussi. Hier, les violences ordinaires de "machos", d'homme à homme, ont progressivement disparu au profit de violences subites, radicales, imprévisibles. Les violences ordinaires à fonction régulatrice de conflits n'existent plus, ou si peu. Celles qui avaient une "logique", une certaine "raison d'être", ont laissé place à des violences irrationnelles. Les violences gratuites, tant morales que physiques, en ont pris la place. Dès lors, tous ces excès, même "ordinaires", sont devenus insupportables, et ce, pour plusieurs raisons.
D'abord, pour les causes évoquées plus haut, dans la mesure où la violence n'a plus de fonction sociale recevable. Même la "légitime" et "traditionnelle" violence d'Etat n'est plus considérée comme recevable non plus. La perception de ces nouvelles violences gratuites et imprévisibles devient insupportable parce que incontrôlables et "incanalisables". Elles apparaissent dès lors sans limite, sans proportion, sans objet, et donc sans raison. Cette nouvelle forme de violence, en tant que telle, pose question. Ce n'est donc plus la violence en soi qui est irrecevable, mais sa forme actuelle sans lien direct avec le réel ni avec les faits sociaux d'où elle surgit. 
C'est bien cette disproportion associée à une sorte d'imprévisibilité, quasi surréaliste qui fait peur. Or, la peur et l'envie (voire le rêve) sont les deux pôles de nos activations mentales. On estime, dans ces conditions, qu'il y a une sorte "d'ensauvagement" des comportements, selon l'expression d'un ministre, parce qu'il fallait bien lui trouver un sens...
De fait, nous fonctionnons sur deux variables, l'image (la culture, les représentations) et la nécessité (besoins ou désirs...). J'en ai déjà parlé dans l'article sur "Le mythe et le processus*", en même temps que des dogmes du néolibéralisme (nous allons y revenir).
Si c'est bien cela, tout dépend donc de la manière dont on se voit et dans quel monde (l'image). Ensuite, (et c'est évidemment lié) pour quoi faire ? Quel est, en l'espèce, le désir premier, le besoin (la nécessité) ? Nous situons-nous dans le champ objectif ou subjectif ?... celui qui "justement" pousse à l'acte. 
Il est un fait que notre première nécessité est d'exister, d'être au monde. Tout le reste y converge, ou en permet la sensation. Mais le tout est de comprendre dans quels "possibles", soit dans quel contexte culturel donnant forme auxdits possibles et aux impossibles.
Sur la variable de la nécessité, mon ami Bruno Nkenko me faisait remarquer que la pyramide de Maslow pouvait être un bon analyseur. Il me communiquait ceci : 
1- Besoins physiologiques : liés à la survie, faim, soif sexualité. Ce sont les besoins du nourrissons qui doivent être satisfaits par la figure parentale, puis par l’individu lui-même. La non satisfaction de ce besoin fondamental peut créer des frustrations, des incompréhensions. Questions : Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
2- Besoins de sécurité : besoin d’une protection physique et morale, reste à définir les composantes de cette sécurité, notion de confiance. Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
3- Besoins d’appartenance : la dimension sociale, être écouté, regardé, compris, être aimé, apparence à un groupe. Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
4- Besoins de reconnaissance , d’estime de soi : Sentiment d’être utile, d’avoir de la valeur, reconnaissance d’une identité et d’une individualité. Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
5- Besoins de réalisation : développer ses valeurs, ses compétences, ses connaissances, affirmation personnelle, réalisation des potentialités
On peut aller plus loin et approfondir avec la plus récente et plus actuelle roue des besoins de Manfred Max-Neef** (voir l'article "Et si nous n'avions plus besoin ni des managers, ni des organisations ?")
Certes, malgré la nécessité de cette courte approche conceptuelle, car nous avons besoin d'outils pour penser, je ne souhaite pas entrer plus avant dans la conceptualisation philosophique, elle n'est pas l'objet de cet article. Je resterai donc au plus près des faits sociologiques et psychosociologiques.
Alors, rappelons-nous que la vision guide nos pas, que d'elle se construit une posture de laquelle découlent nos comportements. Je renvoie à l'article que j'ai dédié à présenter cette approche ("La vision guide mes pas"). Cette vision se construit tant socialement par la culture qui nous fonde, qu'individuellement dans le frottement au monde par nos expériences personnelles. Il y a de fait une réelle dialectique entre ces deux pôles, voire une "trialectique" si l'on considère la part de l'imaginaire ou du symbolique dans cette interaction. Ces trois pôles sont interdépendants.
Et ce qui, de nos jours, s'avère très prégnant, c'est la puissance culturelle du néolibéralisme qui fait structure à notre post-modernité*, et son impact sur nos représentations, c'est à dire directement sur notre "image" et notre "nécessité". Cette culture, comme je l'ai indiqué dans les fondamentaux de ce courant économico-culturel, a "individualisé" la personne. En même temps, elle a défait le fait sociétal, promu l’appât du gain, tout en imposant que ceci était "la seule réalité vraie", la seule alternative, et donc l'unique "réelle dynamique humaine". Elle promeut le mythe que l'enrichissement dès lors bienvenu de quelques-uns produirait un "ruissellement" (sic) sur le commun des mortels... Dans ces conditions, la concurrence est érigée comme le seul et vrai lien social. Il n'y a plus à penser pour le bien de la communauté humaine, seulement pour son propre bénéfice personnel, comme on le voit...
Alors rien d'étonnant à ce qu'apparaisse une individualisation des postures, des stratégies et comportements, chez bien des gens obnubilés par l’appât du gain, la jouissance immédiate et gratuite. Peut-être vous souvenez-vous de cet échange, lors d'une conférence : je relatais ce moment où un participant me faisait remarquer que les "jeunes de banlieue" n'étaient pas socialisés, portant ostensiblement leurs "Nike" et leurs "Reebock" de travers sur le corps. Il m'indiquait qu'en plus "Ils ne les avaient pas payés !"
Je lui fis remarquer que personne ne leur avait demandé de les payer. On leur avait juste indiqué publicitairement que s'ils les avaient ils devenaient, ipso facto, des "gens bien" !... et ils les avaient ! Ils étaient donc bien mieux socialisés que vous et moi... C'est çà le néolibéralisme qui a envahi progressivement toutes les couches de la société. Le comportement ordinaire est devenu : "Et si j'ai envie...?" Même un ministre de l'Intérieur a publiquement estimé que l'émotion était au-dessus de l'obligation légale... Même au sommet de l'état, il n'y a plus rien qui fasse société. L'individu dans son désir de jouissance est plus que primordial, il en devient "la réalité fondamentale"... 
Par ailleurs, comme je l'ai aussi indiqué, la personne humaine est un être social et grégaire quoi qu'en pense et promulgue le néolibéralisme. Elle a un besoin profond d'appartenance et d'existence dans le regard de l'Autre. Parce qu'elle est inscrite dans les croyances du langage, elle a besoin de calmer ses peurs et assouvir ses rêves. Alors elle se regroupe en chapelles, en tribus, en bandes, comme les loups, pour être et agir. Pour la personne humaine la question de son propre sens traîne toujours quelque part.
Il faut bien que "groupe social" se fasse. Alors apparaissent dans cette postmodernité des groupes identitaires de tous ordres fondés sur le quartier, la religion, l'opinion, la consommation de tel ou tel produit, de l'Iphone à la cocaïne, ou la pratique d'activités, de la couture au feng shui, etc. Tout et n'importe quoi fait groupe identitaire. Et ainsi surgissent, à l'occasion d'un événement violent étranger, des postures racialistes, communautaristes, tribales... Pour tout un chacun, ou "tu en es" ou tu es étranger, adversaire, exclu, condamnable... et condamné ! Comme il n'y a plus de volonté sociale centrale. Place à l'égotisme délié. Chacun invoque ses dieux pour juger du monde entier, condamner les autres, les anathématiser, ou pas... Voilà comment on a fait de la place aux sectes, aux radicalités, au racialisme, à l'indigénisme, à toutes ces singularités tribales.
Alors, le résultat, dans ces conditions, est bien simple : la culture néolibérale invite tout un chacun à trouver "son bonheur" dans l'ultra-consommation. Corrélativement, il n'est possible de ne compter que sur soi-même, ce qui amène à individualiser les démarches et comportements, rendant les rapports sociaux exclusivement concurrentiels. Cette même culture propose une image de dépendance au bonheur par la jouissance par l'objet. C'est ainsi que l'identité se structure par l'objet. Et là dedans, le besoin grégaire d'existence par l'autre pousse le bouchon plus loin, jusqu'à condamner celui qui ne vous érige pas en "roi" ou "reine" de n'importe quoi...
Nous sommes dès lors dans un ensemble de groupes sociaux "désociétalisés". Car ce qui caractérise un groupe social est son système de valeurs, de règles, de tabous et de sacré fondé sur des mythes, donnant des croyances et de l'identité. Voilà que chacun réinvente le sien, entre potes... Nous voilà revenus au temps très anciens ou chaque peuple avait ses dieux qui le protégeaient. Chacun de ces micros groupes éphémères s'invente par nécessité et se défait par accident ou opportunité. On adhère et se défait au gré des peurs et des envies. On fusionne ou on se fait la guerre aux mêmes grès.
La puissance romaine reposait sur sa capacité à accueillir dans son panthéon, à chaque victoire, tous les dieux de ses vaincus. Mais il n'y a plus aujourd'hui de panthéon. Juste une anomie agitée par un marché bordélique, une concurrence sauvage, une course au "toujours plus",... mais de quoi ? ...de matérialités et de pouvoirs, mais aussi de frustrations, de peurs, d'angoisses et de rêves.
Alors, cet individu, sans autre forme d'éthique que le toujours plus dans la concurrence constante, défend comme un chien, comme un loup, ce qu'il a et ce qu'il veut. Par exemple, je vois ces messieurs, très "mecs", qui importunent des dames marchant seules parce que, "à leur gout", elles sont l'objet de leur désir. Toutes les autres sont "transparentes"...
Nous sommes entrés dans une sauvagerie totale et désocialisée. Dès lors, tous les coups sont donc permis, toutes les sauvageries sont envisageables puisque le seul objet est l’appât du gain, au moment même où chacun est en concurrence avec tous.
Merci Reagan et Thatcher pour ce néolibéralisme formidable. Merci à tous ces profiteurs qui l'ont installé, justifié, développé pour leur propre compte. Ce n'est là qu'une sauvagerie qui a bien détruit ce qui faisait société, modernité, civilisation... Mais il y a aussi autre chose de fondamental : que faisons nous de cette violence qui nous arrive ou que nous produisons ? Notre réaction fait sens et elle peut être déterminante dans la continuité ou l'arrêt de cette dite violence...
Ce n'est pas l'information qui nous permettra de sortir de ce marasme mais l'inspiration, car en même temps, il nous faut changer de paradigme, quitter ce vieux modèle mortifère, penser autrement et trouver la vision de ce monde que l'on a besoin de vivre ensemble
Jean-Marc SAURET
Le mardi 1er septembre 2020
*    Voir l'article "Le mythe et le processus"
** Manfred Max-Neef, économiste et environnementaliste chilien, membre du club de Rome, enseignant intervenant dans plusieurs université américaines et dans le monde. C'est son système de développement humain basé sur les désirs fondamentaux qui l'a fait connaitre.