Après le christianisme triomphant, qui nous a conduit vers l'humanisme de la modernité, la rationalité qui épouse et façonne le siècle des lumières, nous emporte à aspirer à une spiritualité globalisante. En effet, la dite rationalité nous a conféré un regard singulier sur le monde, nous inventant dans une nouvelle réalité provisoire. Pour exister efficacement, la rationalité a "dégroupé" le réel en parcelles individuelles. Dès lors, parce que le réel est devenu une multitude d'objets distincts, la rationalité peut les comparer, les différencier, les associer, les dissocier, les mesurer, les peser, etc. Dès lors, ce qui se mesure existe, et ce qui ne se mesure pas n'existe pas. Il s'agit d'un matérialisme pur et dur.
Ainsi, la rationalité, si elle nous permet la mathématique du monde, elle nous en sépare. Elle conditionne le réel pour qu'il puisse être mesuré, car c'est là la finalité : s'il est mesurable il peut exister. Malheureusement, le monde des objets n'est pas le réel. Il s'agit d'un grand tout global et intuitif, pas d'une collection d'objets. Celle-ci n'existe que dans notre perception mécaniste "rationalisante".
En effet, Max Weber introduit la notion de "rationalité instrumentale", cet ajustement des moyens à une fin recherchée. Il illustre pleinement ce processus "d'objectisation" par lequel peut exister, et être pleinement considérée, une réalité mesurable qui ne l'était pas jusque là.
C'est bien parce que la réalité est celle d'un récipiendaire depuis ses croyances et ses paradigmes que la nouvelle réalité ne peut être universelle et globale. Chacun en fait ce sur quoi il l'accroche et l'ancre. Ceci nous renvoie au fait qu'il n'y a pas de réalité vraie ou juste, que toute réalité est relative à l'environnement culturel et expérienciel de celui qui l'observe. A l'instar de la physique quantique, l'observateur détermine la réalité qu'il "constate", voire juste ce qu'il observe et pense comprendre de la réalité.
Le rationalisme installe un paradigme d'observation, et donne un contexte aux événements observés et que l'on croit "constatés". Notre capacité "d'objectisation" ne donne pas une vérité qui sauterait aux yeux, mais une réalité orientée par ce "pour être mesurée".
Ce que Lacan nommait le réel est un quelque chose au delà de la réalité, un "à attraper" non encore projeté ni constaté. On sait qu'il est "là" mais on ne sait pas encore ce qu'il est, ni quoi ni comment... Or, si le rationalisme oriente la lecture du réel, il s'y oppose dans son déterminisme.
Ainsi un concept, parce qu'il est délimité par son "dedans" et son extérieur, indique de ce fait dans un "au delà" du mot, un réel à attraper. Mais il n'existera jamais pour nous en l'état. Et si ce réel est attrapé alors il sera une morsure du mot dans ce réel et jamais le réel dans son entièreté, ... de fait essentiellement insaisissable.
Le paradigme qui détermine le regard de l'observateur est d'une culture, d'une conscience et d'un point de vue. Et donc l'objet qu'il s'en dégagera dans notre observation sera dépendant de ce paradigme, et lui "appartiendra"; en quelque sorte.
Ainsi, le rationalisme, qui ouvre la démarche scientifique et la permet, est dans l'incapacité de donner à voir un "réel absolu", du "vrai" ; juste l'illusion du réel, voire juste quelques sensations qui y font penser, juste le suspecter.
Dans ce vide de sens, dans cet indéterminé, dans cette remise en cause des repères, on comprend aisément le désir d'absolu qui traverse la société entière, voire les sociétés actuelles. Cette quête d'absolu invite à reconsidérer le réel et toutes réalités. Et si ce réel relevais plus de la sensation que de ses reconstructions ou conclusions ? Alors, tout serait remis à plat et le rationalisme tant loué n'apparaitrait, au regard de ses caractéristiques déconstruites, que comme une culture de plus. Dont acte...
Il me revient un moment d'affrontement que m'opposait une personne dans une rencontre associative. Je comprenais bien que cette personne voulait me provoquer et ensuite me confronter à mes affirmations. Mais je ne souhaitais pas entrer dans son combat. C'était le sien, pas le mien. Je ne répondais pas à son agressivité. Je la lui laissait et lui abandonnais aussi ses jugements, ses assertions et ses phrases ciblées. Je restait sur mes valeurs d'humanité et de respect et continuais à affirmer ce qui était le centre de mon attention.
Ses accusations tournaient en rond, ses affirmations ne trouvaient plus d'ancrages. Je réalisais qu'il était important qu'en pareille situation de rester centré sur ce qui était important pour moi, mes valeurs d'humanité et de respect de l'autre. Je restais là dessus. L'autre s'épuisa à relancer et la petite assistance qui nous entourait commença à se lasser de lui et de son propos, de sa posture agressive devenue à leurs yeux intolérante et irrespectueuse.
Je ne dis pas que j'avais gagné. Je compris juste que je n'étais pas tombé dans le piège de sa rhétorique. Je n'avais pas accepté le combat car pour moi il n'y en avait pas. Je n'avais pas joué dans sa cours et donc je l'avais accueilli dans la mienne où il n'y avait rien à défendre, même si sa posture restait la même. L'affrontement n'a donc pas eut lieu... Je découvrais alors ce qu'on pouvait nommer "l'en paix" de nos relations. il n'y a pas plus de réalité que notre intention. Dont acte... et c'est bien pour cela que l'on peut dire que le rationalisme s'oppose par nature au réel.
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