Le
paléoanthropoloque Pascal Picq, dont j'ai eu le plaisir de croiser
la route, a eu cette formule : "L’Homme
n’est pas le seul animal qui pense, mais il est le seul qui pense
qu’il n’est pas
un animal".
Cela fait sérieusement
réfléchir...
L'humain
est aussi un animal de pouvoir,
au point de se trouver des homologues un peu partout dans
les populations animales qu'il nomme "alpha" ou
"dominants". Et comme l'humain s'est situé au-dessus de la
mêlée, il se croit tout permis, au point même de mépriser
d'autres humains et tout ce qu'il catégorise ou caractérise comme
animaux : voire sauvages, ou considérés comme inférieurs.
On l'imagine s'être développé à l'aune
des missions de vie et des raisons d'être au-delà
même du temps et de l'espace.
Il
est aussi, semble-t-il, le seul "bestiau" à penser le
temps au-delà du présent, y comprenant des notions qu'il considère
comme “réelles” : le passé et le futur. Heureusement, il existe
quelques sages pour lui rappeler son “erreur”. Néanmoins, cette
“erreur”, il ne la comprend toujours pas. "Mais enfin, le
temps, c'est évident !" nous dit-il avec l'aplomb de ceux qui
ont raison,
voire
"détiennent la vérité".
.
Je
repense à Laila del Monte, une dame qui échange et converse
intuitivement avec les animaux pour que leurs "maîtres"
les comprennent mieux, et puissent intervenir positivement, dans leur
relation, leurs ressentis, leurs mondes. Elle est une sorte
d'interprète entre quelques animaux de compagnie et les humains qui
les "possèdent",... dit-on.
Et
puis il y a cette autre différence entre
les humains et les animaux : si certains ont le sens d'eux même
comme les bonobos et les corbeaux, bien d'autres animaux semblent
n'avoir pas le sens de la liberté, même quand ils la perdent. Ils
semblent le “ressentir”, comme s'il s'agissait de conditions
ordinaires liées à un contexte où à un environnement distinct, à
l'instar de la pluie et du soleil, des ressources dont ils usent pour
vivre. Les humains en font un objectif, une réalité partagée ou
pas, une question même de pouvoir, et donc un essentiel
de leur être. Et si nous réalisions qu'il n'y a entre nous, les
êtres de conscience, pas vraiment de différences nettes ?
Le
sentiment de liberté nous chavire comme une définition
existentielle, comme un essentiel, un fondamental, comme "un
propre" de nous-même. Et ce au point d'en priver consciemment
d'autres, notamment des animaux
ou des
dits
esclaves" ou autres êtres inférieurs. On se place donc en
propriétaires, en possesseurs, en "plus qu'eux". Ainsi, à
nos yeux, les animaux libres sont sauvages avec des modes de vie
singuliers, et les animaux domestiques, comme nos "domestiques",
sont des êtres dépendant de nous mêmes, et donc inféodés à nos
désirs et bons vouloirs.
Nous
vivons le monde comme s'il était notre jardin, comme si nous étions
en
lieu et place de la finalité de l'univers, comme si nous étions des
dieux et nous entretenions
avec les autres êtres de la nature et de la société une relation
empreinte d'autorité divine. Nous nous imaginons être, pour les
êtres de la nature, les divinités,
avec les capacités à en décider et à en juger
pour eux ! Nous
tirons
des religions du livre, même si nous ne sommes plus des croyants,
cette posture que la bible nous raconte : des fils de dieu à son
image. Cela nous "positionne", comme disent quelques
quidams. Éduqués par ces textes dits sacrés, nous nous voyons
comme des images du divin, des aboutissements de la création jusqu'à
nous identifier à des dieux ...
Oui,
il y a en effet une différence entre nous et les animaux
et autres humains inégaux. Ceux-là n'ont pas accès à nos droits
de vie et nous maintenons la pression pour qu'ils n'y accèdent pas.
Il y a d'un côté l'homme-dieu et de l'autre les animaux
et les "sous humains". Voilà, les mots sont posés. Et
puis un jour, au détour d'un événement incongru ou incertain, un
autre réel nous saute aux yeux et on se rend compte...
En
effet, le groupe auquel nous "appartenons" détermine tout
autant qui nous sommes, ce que nous sommes, et la représentation
sociale de ce qu'est l'être humain. Le groupe, “ce” groupe, nous
détermine et nous occupe au plus profond… Bien plus, en
l'occurrence, que tout ce que l'on imaginerait. Ainsi, cette
domination a priori sur toutes les espèces est bien un concept
social, et même sociétal partagé. Nous
ne sommes que ce que la vie sociale nous
renvoie comme “image”, et cela dépend donc de la façon qu'elle
a de nous considérer. Nous avons bien peu d'autonomie de penser
quand il s'agit de nous-même. Cet "animal", réputé
supérieur, distinct de toutes les autres espèces, se détache
ainsi de tout ce qui n'est pas le clan ou la classe sociale. Tout est
dans la question “d'en être ou pas”, mais de quoi exactement ?
Nous
ne
“sommes pas” seulement ce que notre "individualité"
nous
est
renvoyée,
dans ce que l'on pense être "la vie réelle". Nous sommes
avant tout l'image de la considération que nos représentations
sociales élaborent pour nous-même. Après seulement la construction
consciente de qui nous sommes, de notre moi intérieur, de notre ego
profond, vient apparaître notre rapport au monde et aux autres. Nous
ne sommes en effet qu'en second, derrière le divin ou le
transcendant. Nous sommes “en conséquence et en dépendance” une
déclinaison de notre classification, de notre appartenance sociale.
Nous
sommes tellement dépendants de nos appartenances et indications
sociales, que notre individualité se superpose et se confond
entièrement avec elle. Serions-nous d'ailleurs autre chose que ce
que la conscience sociale nous ''accueille'' ? Même si nous le
voulions, nous ne pouvons pas grand chose contre cette représentation
de l'humain supérieur et différent des autres êtres vivants. Même
cette distinction que nous faisons entre végétaux et animaux est
dépendante de notre culture. Nous ne sommes en fait rien d'autre que
ce que notre culture nous indique sur nous-même.
Mais
aussi, tout est dépendant de ce dont nous nous occupons, de ce que
nous faisons, de ce qui nous préoccupe. En effet, on peut constater
que le Code civil (article 515-14) "reconnaît les animaux comme
des êtres vivants doués de sensibilité". Ceci devrait
orienter notre considération sur bien des champs. Pourtant, partout
en France comme dans d’autres pays occidentaux, cet article est
souvent ignoré, notamment à propos des élevages intensifs, tout
comme dans certaines pratiques industrielles. Ben voyons... Pendant
ce temps, à l'école, des enfants jouent à écraser des fourmis...
“Mon dieu qu'ils sont mignons” !
Je
suis indigné de voir que des millions d’animaux restent traités
comme de simples biens, malgré nos lois et malgré des engagements
volontaires comme l’European Chicken Commitment, qui ne sont pas a
priori respectés. Cette situation dure depuis des années,
provoquant bien des souffrances chez ce que nous nommons "animaux".
Face à cela, le désarroi citoyen participe ici aussi, à la perte
de confiance dans l’application du droit. De là à parler de
"déshumanisation du règne animal" il n'y à qu'un pas que
la simple logique ordinaire franchit de façon totalement ordinaire.
Mais
de quoi avons-nous conscience dans notre univers, sinon de nos
propres intérêts et préoccupations habituelles,
quelques enclaves de réalité que notre culture nous trouve...
Le monde qui nous entoure ne porte pas de sens en soi mais seulement
celui que nous lui conférons en regard de nos préoccupations et
enjeux du moment. "Les lois de la nature sont celles que la
culture lui trouve" déclarait le psychosociologue Serge
Moscovici. La posture est particulièrement stupide, cruelle quoique
logique. Elle relève d'un aveuglement dû à un mélange des genres
opportun. La
différence est certainement liée
à cette
illusion de notre
capacité à symboliser le réel que nous traduisons en ce mot :
"conscience". Une “conscience” totalement dirigée à
l'aune de nos représentations sociales. Mais savons-nous réellement
de quoi il s'agit ?... En l'espèce, aucune “certitude”, sinon la
suivante,... que : “je sais que je ne sais pas” !...