mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur  ou  La force du vivant "

Le troubadour ressent le monde, le sociologue le réfléchie,
et ensembles, ils le racontent...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et œuvre mieux. 
Bien manager, c'est d'abord devenir la meilleure version de soi-même pour que son action et celle de chacun produise la belle œuvre, révélation et fierté de chacun et de tous. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture partagée et de la posture personnelle.
Patron, président, manager, décideur, collaborateur et toute personne désireuse de progrès, ce blog est pour vous. Fouillez ! Lisez ! Partagez !
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mardi 24 novembre 2020

L'ingénierie sociale (24 11)

Il y aura une chose importante que cette crise sanitaire nous aura enseigné, c'est le fonctionnement des gouvernements néolibéraux. J'ai déjà écrit dessus plusieurs articles et il me reste à préciser, au-delà des dogmes du néolibéralisme posés par Lippmann et mis en œuvre avec excellence par Reagan et Thatcher, les points méthodologiques qu'ils utilisent. je vais tenter d'être court, concis et cependant précis.

Si la démocratie se fonde sur la considération de citoyens responsables, le néolibéralisme se fonde sur leur mépris et leur déconsidération. En effet, une politique efficace se construit toujours sur l'adhésion des gens du peuple, au projet de société. Si je fais une grande différence entre la foule et les gens assemblés, ce n'était pas le cas des théoriciens involontaires du néolibéralisme comme Lippmann et Bernays. Si le projet est trop éloigné des attentes populaires et que les dirigeants ont besoin de l'imposer, alors, intervient ce que l'on appelle "l'ingénierie sociale". 

Tout le processus consiste, comme l'avait théorisé Lippmann et modélisé Bernays, à construire une adhésion, un consentement le plus large possible. Fausses informations et manipulation sont alors de sortie. La démarche est fidèle aux principes dogmatiques du néolibéralisme, qui affirme qu'il n'y a pas de société, mais seulement des individus dont le désir d'enrichissement matériel et l'émotion sont les moteurs.

Considérons, comme nous l'indiquait le politologue Francis Dupuis-Déri dans son ouvrage "La peur du peuple" (Lux Ed. 2016), qu'une certaine agoraphobie politique des élites leur inspire peur et haine du peuple. La raison en est simple. Comme ils ont des privilèges, comme l'indiquait le psychosociologue Roland Gori, nombreux présentent le syndrome de l'usurpateur. Ainsi, par peur que le peuple les dépossède de ces privilèges, ils le combattent. Pour ce faire, mépris et complotisme s'invitent à la table de la stratégie, où s'élabore une "ingénierie sociale" pour le neutraliser, voire le soumettre. Il faut que politique passe. Le peuple est donc pour nombre d'élites dans l'histoire, inconsciemment ou pas, un adversaire concurrent.

Voilà donc brièvement exposés, quelques points fondamentaux dans l'ingénierie sociale, cette industrie des relations publiques selon l'expression d'Edward Bernays lui-même, ou comment se construit méthodiquement le consentement populaire. Je me réfère au lourd petit ouvrage d'Edward Bernays, "Propaganda", et à l'étude du traitement d'évènements sociaux anciens et actuels.

Le premier dogme néolibéral est qu'un "peuple" distrait (l'entendre au sens de foule), et qui se divertit, est sous hypnose. Nous nous souvenons de la formule décrivant l'attente sociale du peuple dans la Rome décadente : du pain et des jeux. Bernays reprend cette image pour expliquer le processus de propagande. La foule, qu'il confond avec le peuple, selon lui n'a pas de comportements rationnels mais généralement émotionnels. Il s'appuie sur les publications de Gustave Le Bon pour qui la foule réagit comme un enfant joueur. 

Bernays oublie juste que, l'évènement en foule terminé, chacun rentre chez soi et retrouve ses fondamentaux, même si des éléments partagés en foule ont une rémanence et laissent des traces dans sa vision du monde et des évènements. Le quidam peut alors réagir tout autrement que quelques minutes auparavant dans la foule, et aborder une posture critique, pour construire une tout autre démarche.

Ainsi donc, selon Bernays, le premier principe est qu'un peuple qui se distrait ne s'occupe pas des problèmes fondamentaux. L'assertion se vérifie tant que le premier étage de la pyramide de Maslow, celui des besoins physiologiques, comme manger, boire et dormir, est satisfait. Ainsi, occuper le peuple à jouir d'occupations ludiques prépare un terrain favorable à l'acceptation, au consentement des changements. 

Les loisirs télévisuels, ou sur internet, jouent parfaitement cette fonction, même si elle n'est pas directement intentionnelle. Plus un peuple est occupé à jouer et plus il est comme sous hypnose. Les émissions de télé réalité ont plus occupé le français moyen que le droit au logement, la santé au travail, la répartition des richesses ou le revenu universel.

Pendant que le peuple joue, qu'il est en compétition avec ses semblables, le gouvernement déverse la recette des impôts dans l'escarcelle des plus riches.

Un autre principe, plus surprenant dans la mesure où il est inhabituel, consiste à créer un problème pour mieux le résoudre. Toute logique et bonne conscience ferait crier "à la fausse nouvelle !". Pourtant, c'est le jeu habituel de la publicité. Nombre d'annonces sont construite ainsi "Vous craignez ceci ? La démarche lambda vous en préserve !"

Combien de campagnes politiques ont mis en alerte les populations sur l'insécurité, ou tout autre problématique, posée en termes de problèmes. C'est cette personne âgée tabassée chez elle par des "inconnus identifiés" dont le reportage précéda l'élection présidentielle en 2002. Vous rappelez-vous ce qui est arrivé au deuxième tour ? Il est fort probable que ce faux pas ne fut pas intentionnel. Voilà pourtant une approche marketing qui ne fait pas que vendre des savonnettes. 

Dans son ouvrage "la stratégie du choc", l'autrice canadienne Naomi Klein décrit un processus stratégique ordinaire : comment créer un problème pour "vendre" une solution inacceptable, comme saccager l'économie de son pays et lui "vendre" le revenu universel à 800 €. La démarche repose sur la considération et l'utilisation de quatre fantasmes populaires : la peur, l'intérêt matériel immédiat, l'érotisation et l'agressivité.

Comme l'ont posé quelques grands dirigeants mondiaux lors des conclusions du premier state of the world forum de 1995, 20% des personnes suffisent à faire tourner l'économie. La question qui se posait alors à eux était comment nourrir et divertir les 80% qui restent et qui, au mieux, servent à alimenter le marché ? On comprend vite que la réponse n'est ni centrale ni urgente.

On comprend ainsi l'émergence d'un autre principe de cette politique économique qui consiste en la dégradation progressive de la démocratie populaire. On s'oriente alors vers une lente progression d'un totalitarisme néolibéral facilement rémunérateur. Cette lente dégradation va de pair avec l'installation du problème. Pour le résoudre, il faut lâcher quelques libertés pour plus de sécurité. Comme le disait Benjamin Franklin, homme scientifique et politique, père fondateur des États-Unis, à courir ce risque, on perd les deux.

Cette stratégie de confiscation nécessite de procéder par étapes. Il s'agit de ne pas tout installer d'un seul coup. Même si, dans une démarche psychosociale du changement on privilégierait le "tout à la fois" dans un processus de participation, ici, comme il s'agit d'une démarche contraire à la participation, il s'agira de faire du "différé" : d'abord la pandémie, plus tard l'économie...

Il nous faut juste nous souvenir que Bernays et Lippmann considéraient les gens du peuple comme des enfants en bas âge, irrationnels et cupides. Ils avaient d'eux une vision de foule dirigée par ses émotions, ses désirs de biens matériels, ses désirs érotiques et ses réactions violentes. La vision est simpliste mais c'est bien celle qu'ils ont transmise aux élites possédantes et dirigeantes…

En cette occurrence, il s'agit bien de s'adresser à l'émotionnel plus qu'à la raison. C'est ainsi que se fabriquent le consentement et l'adhésion à des politiques contraires aux attentes populaires. Par exemple, ils considèrent que la peur première est de mourir, et d'être puni. Alors, un virus qui menace de mort une population sera le bienvenu. Même si celui-ci n'est pas plus virulent qu'un précédent qui a déjà fait plus du double de morts, il est une aubaine stratégique. 

Il suffira de changer ce que l'on compte, de passer des malades et des morts à des "cas possiblement contaminés" pour que la peur continue et s'amplifie, celle qui entraîne repli sur soi et délation. On a déjà connu cela dans d'autres circonstances...

Mais, le pire pour les dirigeants serait le réveil du peuple. Alors il est bon de l'encourager à se maintenir dans la bêtise et l'ignorance, dans le zapping, le "hors sens" et l'absence d'esprit critique. Dans le même sens et y contribuant, la complaisance dans la médiocrité se développe sur les réseaux sociaux, jusqu'au sommet de l'Etat. Le philosophe canadien, Alain Deneault l'a décrit dans son ouvrage "La médiocratie". Il montre combien au sommet de l'Etat nombre de dirigeants et de bureaucrates sont décadents, parfois incultes, incompétents, hors sol et, ce n'est pas un paradoxe, prétentieux et méprisant.

Se complaire dans la médiocrité relève aussi d'un mode d'appartenance à un groupe non exigeant, où l'estime de soi repose sur la reconnaissance d'autres dont les pensées courtes et les répétitions simples (voire simplistes) font vérité. On a vu ce type de phénomène dans des groupes sociaux de l'électorat du Président Trump.

Pourtant, nous savons qu'une société prospère permet à chacun de réaliser tous les étages de la pyramide de Maslow. Et c'est cela qui en fait justement une société prospère. Mais l'objectif du néolibéralisme n'est pas là puisque, justement, il ne reconnaît pas l'existence de sociétés. Il ne reconnaît que des individus dont les rapports sont régis par la concurrence et la compétition. Devenir plus riche est le seul objectif reconnu utile et nécessaire.

Ainsi, le néolibéralisme génère la frustration de ne pas "en être", ou plutôt même de tomber du côté des perdants du système. Ainsi les "petits blancs", les plus pauvres dans la société, ont-ils besoin de ne pas se considérer au plus bas de l'échelle et ont besoin de voir une classe inférieure à eux. Le racisme est une solution idoine et le Président Trump, par exemple, à joué sur ce besoin de fierté des petits blancs.

L'inconvénient de cette démarche est qu'elle peut produire, par la frustration générée dans le sentiment d'échec, de la colère et donc de la violence. Tout l'intérêt alors sera de remplacer la colère par la culpabilité. Alors, un discours de propagande assis sur la faute des uns et des autres irresponsables, appuyé justement sur le mépris des gens, viendra jouer ce rôle. Ainsi, les propos sur la "faute des jeunes", qui consiste à se rassembler, à faire la fête, à rencontrer les uns et les autres, deviendrait la cause de la mort des plus vulnérables, des anciens, des malades d'autres pathologies. Le travail de sape est en train de se mettre en place.

Dans cet exemple, l'objectif peut être double : culpabiliser les acteurs afin de dédouaner les véritables responsables, comme les dirigeants, mais aussi déconstruire le lien social par l'adhésion populaire à le rompre. Il s'agit de justifier la démarche par le même motif contreproductif : perdre un peu de liberté pour plus de sécurité.

L'un des avantages de cette postmodernité dans ce processus d'ingénierie sociale est que l'opinion s'est substituée à l'analyse et à la raison. Ainsi, faire des débats d'opinion où tout est contestable et où peut s'exprimer la violence, est bien plus "rentable" qu'un réel débat  factuel et réellement scientifique. D'ailleurs, pour que l'expression d'opinions se substitue au débat scientifique, il suffit de déconstruire ce dernier. Il suffit d'affirmer que tout est opinion et je renvoie à mon précédent article "Du respect au mépris" du trois novembre dernier.

Quelles sont les conséquences sociales et les réponses à cette ingénierie sociale ? J'en vois quatre. La première est l'effondrement des personnes économiquement les plus vulnérables. Je pense tant aux salariés les plus modestes qu'aux artisans et petits commerçants dont la structure est, certes agile, mais petite et qui sont la cible d'interdictions politiques. Nous assistons tant aux effondrements économiques qu'aux effondrement psychologique, à des dépressions, à des "démoralisations", à des pertes de sens et des trois étages supérieurs de la pyramide de Maslow. Pour mémoire il est loisible de les rappeler : à savoir, la perte de reconnaissance, la "dés-appartenance", suivie de la destruction de la réalisation de soi,  associée à l'effondrement de toute perspective. L'ensemble de ces éléments amènent à une perte de repère et donc ce sens.

On assiste également à des comportements plus que douteux mais compréhensibles de collaboration et de délation. Ces comportements que nous avons connu durant la seconde guerre mondiale en France sous l'occupation dans un régime totalitaire, réapparaissent aujourd'hui avec des contraintes du même type. C'est bien avec la peur et la perte de perspective personnelle, de solution pour soi, que des stratégies individualistes émergent.

On pourra assister, et on l'a déjà aperçu, des stratégies violentes de résistance. La violence subie, qu'elle soit celle de la répression, du manque, de la frustration ou du mépris, provoque des réactions violentes. Mais comme je l'ai souligné précédemment, elle est dans l'ordre du système. Le peuple y sera bien trop souvent perdant. On se souvient de la révolution française qui s'est terminée par l'empire et la restauration, de la révolution de 48 qui s'est terminée sur des enfermements et des déportations en Algérie et en Nouvelle Calédonie, de la commune de Paris qui s'est terminée dans le sang et la disparition dans la mort des libertaires.

Alors, il nous reste simplement à nous affirmer face à la dictature néolibérale, dans l'acceptation du fait que nous n'avons peut-être plus rien à perdre. Et je renvoie à mes précédents articles. Il est peut être vrai que nous ne sommes pas passionnés par la liberté, comme l'écrivait Sylvain Tesson. Nous sommes seulement fascinés par sa sensation, et ce n'est peut être que sa sensation qui compte. Mais rationnellement, le diagnostic est fait. Nous savons que construire d'ores et déjà le monde que nous souhaitons vivre, en vidant l'organisation actuelle de ses acteurs, contribuera pleinement au succès. Je renvoie à mon précédent article sur "le concept de communs".

J'ajouterai cette référence à Michel Foucauld qui invitait à "se soucier de soi-même parmi les autres, pour le bien des autres parce que nous sommes parmi les autres" et que nous n'existons que d'eux. Il nous faut alors remplacer la peur qui nous paralyse par quelque chose qui nous dynamise, comme reconstruire, par exemple, le fait de société, c'est-à-dire le vivre ensemble, qui constitue et reconstitue le lien social.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 24 Novembre 2020

mardi 17 novembre 2020

Le concept de "communs" (17 11)

Le soucis de penser une société nouvelle invite nombre de philosophes, sociologues, économistes, à s'intéresser aux éléments qui, entre biens publics et biens privés, ne sont pas des propriétés mais des communs. C'est le propos que développent le sociologue Christian Laval et le philosophe Pierre Dardot dans leur ouvrage commun*. C'est aussi un concept étudié par l'économiste Gaël Giraud. On pourrait donc, à partir de ces prémices, voir se lever une nouvelle société susceptible de constituer une alternative au néolibéralisme. Observons, qu'à propos dudit libéralisme, qu’il est simple d’affirmer que se niche dans sa “doxa” une obsession : la privatisation de l'ensemble des biens publics.

Qu'est-ce que le commun ? Un commun est un espace institutionnel concernant une ressource, un service, un espace, défini par des pratiques sociales, afin d'en partager l'usage sans concurrence, sans rivalité, ni exclusivité. C'est à dire que son usage par “un”, donc par une personne, n'en prive aucune autre. Corrélativement, il n'est pas nécessaire de payer pour y avoir accès.

Nombre de projets alternatifs s'y intéressent et s’y réfèrent. Son usage relève d'un principe : une activité doit être “autogouvernée”, et, de ce fait, doit aussi échapper à la propriété exclusive. Il s'agit d'une nouvelle manière de lutter contre la confiscation privée de biens communs. En cette occurrence, il s'agit de conserver, aux bénéficiaires universels, la maîtrise de l’action. L’argument vaut, quel que soit le cas de figure, que cette appropriation soit économique ou/et politique.

Le terme commun vient de l'anglais : les "commons". On les retrouve dans les droits coutumiers villageois, dans l'économie de survivance, telle la vaine pâture par exemple. Historiquement, ils remontent au quatrième siècle. En français, on appelle cela les "communaux" comme les champs de pâtures. Ce type de droits communs existe dans toutes les sociétés précapitalistes.

Depuis l'émergence plus récente des mouvements écologistes contre la mondialisation capitaliste, des populations réclament la considération des "commons" et leur “réinstaurations”. Il ne s'agit en aucun cas d'une revendication anti-propriété, mais d’une distinction entre biens et services qui ne peuvent être appropriés ni publiquement ni sur un mode privé. Ceci n'a donc rien à voir avec aucun des concepts du communisme et de ses déclinaisons diverses. Ce concept se détache donc des préoccupations politiques ouvriéristes. 

Les communs émergent de plusieurs foyers de pratiques dans le monde, constituant ainsi autant de théories partagées. C'est ce que montrent par exemple les travaux de Elinor Ostrom publiés en 2009 sur les ressources utiles** (2009 est aussi l'année où le "forum social mondial" de Belem, altermondialiste, formule clairement une revendication des communs). Contre le courant néolibéral du "tout marché", cette dernière idéologie qui paradoxalement annonçait "la fin des idéologies", montre comment des milliers de petites communautés peuvent vivre “autrement”. Des centaines de membres par le monde, sont en capacité de gérer pragmatiquement et en commun les ressources vitales. L’argument vaut pour l'accès à l'eau, aux pâturages et autres applications. Ces communautés ont fondé pour cela des institutions communes. Ce sont ces travaux qui lui valurent le prix Nobel d'économie en 2009.

A Kinshasa, au Zaïre comme à La Paz en Bolivie, les pauvres, abandonnés à leur propre sort, se sont organisés pour gérer entre eux l'usage de l'eau potable. Quand de grandes sécheresses en 2016 ont épuisé les ressources d'eau, les quartiers riches de la Paz ont été privés de tout accès à l'eau potable, tandis que les quartiers pauvres en disposaient encore.

L'ONG DNDI à Genève, qui travaille sur la production et la distribution de médicaments non rentables, a réussi par l'usage de ce principe de biens non appropriés et démocratiquement gérés, à maintenir l'accès aux traitements dans les populations les plus défavorisées.

L'association "Coevolution Project", fondée et présidée par mon ami Thierry Groussin, travaille sur la mise en lien et en commun, des pratiques locales pour la résolution de problèmes récurrents. Elle a permis aux habitants de Bogota de maintenir et développer leurs pratiques médicinales ancestrales en cocréant avec eux, une ferme médicinale qui cultive les plantes utiles à leur pharmacopée.

Plus récemment encore, se sont développés sur le net, les logiciels libres et communs. Y sont apparus l'encyclopédie libre de la connaissance Wikipedia, indispensable à la dynamique du web. Sont apparus également  le logiciel libre Linux créé et géré par ses utilisateurs, mais aussi la licence "creative commons" qui permet l'usage partagé de textes et œuvres à la seule condition d'en citer la source et son auteur et de n'en pas faire commerce. On y retrouve aussi la licence “Copyleft” : une licence libre de droit, qui s'oppose aux droits commerciaux du Copyright. 

Aujourd'hui communs naturels et communs numériques se sont mutualisés. Il émerge actuellement, un droit du “champ commun inappropriable”, comme l'accès à l'eau ou a certaine ressources numériques. Nombre de luttes sur la protection du vivant, les semences, l'occupation des espaces urbains, ont mis en lumière des principes nouveaux et donc novateurs. En termes d’illustrations, on retrouve ici les populations qui refusent leur privatisation, tout en revendiquant le droit à gérer elles-mêmes leurs usages.

Nombre de plateformes démocratiques, construites sur ce principe là, ont gagné des élections municipales, comme à Barcelone ou à Madrid, montrant ainsi que la gestion de la ville entière relève aussi des communs. En Italie, le courant des "Beni comuni" a pu faire inscrire dans le code civil italien la notion de "bien commun". Ce sont là des lieux d'expérimentation de ce que peut être le commun.

Le multiplicité de ces démarches montre l'importance des préoccupations de mise en politique des communs. Ils s’illustrent par des liens de réciprocité, qui constituent le principe même du vivre ensemble. La socialité elle-même est faite de réciprocité, comme dans le don et le contre don, la cogestion ou la responsabilité commune, voire partagée. Dans le principe même de municipalité, il s'agit de la mise en commun du vivre ensemble, avec ses charges et ses bénéfices sans propriété exclusive.

Dans toutes les traditions juridique, les choses indispensables à la vie sont naturellement communes et inappropriables. Cela vaut pour l'air, l'eau des rivières, l'horizon, le temps, les relations humaines, etc. Ce sont des éléments qui n'appartiennent à personne et qui sont utilisées par tous. Derrière se trouve une notion d'intérêt général. Le socialiste libertaire du dix-neuvième, Pierre-Joseph Proudhon, avait écrit que la propriété privée des dominants était un vol. Ici, donc, il ne s'agit pas seulement de biens, mais aussi de pratiques, d'usages, d'organisations partagées. Le même argument peut être utilisé pour des règles d'usages, dans le temps et dans l'espace. C’est la même notion qui sous tend la soutenabilité des modes d'usage et la protection des ressources dans le temps.

Ainsi, cette notion de "Communs" émerge un peu partout dans le monde sur les cinq continents, soit comme pratique et mise en œuvre concrète, soit sous la forme de réflexions développées, comme aux Etats Unis. C'est là un phénomène résurgent, actuel et marquant, comme une réémergence de la pensée critique. On peut aussi la considérer, à juste titre, comme une contestation du système dominant néolibéral de concurrence et de marchés. Ces démarches sont aussi totalement autogestionnaires.

Cette ré-existence des communs implique réellement la coparticipation des citoyens à l'organisation de règles d'usage. L'aspect démocratique s’avère donc central. Ce sont ces éléments, incontournables, qui permettent et permettront de se dégager des “logiques propriétaires”  et individualistes, celles là mêmes qui nous conduisent à l'effondrement économique.

Nous comprenons bien que ce concept de "communs" constitue un axe fondateur d'une nouvelle société, dont les ancrages sont un peu partout dans le monde. On va les retrouver notamment au cœur de sociétés anciennes, et ce sont elles qui, justement, pourront donner lieu à une nouvelle société dite des communs. L’action mérite d’être poursuivie  au delà de la  simple “peur organisée” autour d'un virus ...


Pierre DARDOTChristian LAVAL "Commun, Essais sur la révolution du XXI siècle" (La Découverte, 2020). Partout dans le monde, des mouvements contestent l’appropriation par une petite oligarchie des ressources naturelles, des espaces et des services publics, des connaissances et des réseaux de communication. Ces luttes élèvent toutes une même exigence, reposent toutes sur un même principe : le commun.

** Elinor Ostrom, La Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles,  (Révisé par Laurent Baechler), 2010. Edition anglaise : "Governing the commons : The evolution of collective action", Cambridge University Press, 1990.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 17 novembre 2020


Lire aussi  "Comment le libéralisme est-il devenu un système féodal"

mardi 10 novembre 2020

Un sabot dans la machine (10 11)

Quand nous voulons changer le monde, les puissants ont la richesse et le pouvoir. Quant au peuple, il lui reste habituellement les yeux pour pleurer ou la mort. On se souvient de la commune de Paris. Alors, regardons dans le miroir de l'histoire...

Les travailleurs libertaires du dix-neuvième siècle avaient compris que les patrons avaient la main sur la question du travail, et qu'ils leur en avaient confisqué la gestion et l'organisation. Ils leur avaient acheté leur force de travail contre l'obéissance absolue, la soumission à leurs conditions, imposant ainsi leur temporalité. 

Ils avaient compris aussi que pour résister la chose n'était pas simple : s'ils faisaient grève, ils risquaient la mise à la porte ; s'ils manifestaient, ils se faisaient tirer dessus par la troupe. Résister n'était donc pas simple. Le système était particulièrement verrouillé.

Ils se rendirent compte qu'il leur fallait changer de temporalité, ce qui est le cas en devenant imprévisibles et anonymes. Les attentats du type de celui que commit Ravachol ne produisait qu'une répression sauvage sur le peuple. C'est alors qu’ils réalisèrent que mettre un sabot dans la machine, l'arrêtait net, et l'endommageait de manière radicale, imprévisible et anonyme.

Le patron était alors bien obligé d'entendre les ouvriers lui dire : "Si vous augmentez nos salaires, je crois qu'on peut arranger ça...". Et le patron savait qu'il ne saurait rien, et les ouvriers savaient... qu'ils avaient repris la main.

Pratique mafieuse ? Non, pratique ouvrière de défense. Il ne s'agit pas là de racketter quelqu'un, mais de reprendre la main sur une relation par trop défavorable. La presse et les patrons ne retinrent que le mot de "sabotage" avec une connotation terroriste, teintée de danger et d'imprévisibilité.

Les cheminots, durant la seconde guerre mondiale comprirent l'intérêt d'une telle pratique imprévisible et anonyme. L'adversaire ne pouvait que subir sans jamais pouvoir contrer. Ce dernier ne pouvait que commencer une autre sale guerre contre le maquis, voire la population, qu'il nommait "terroristes". D'autres maquisards sabotèrent des trains, des routes, des ponts et autres dépôts, provoquant une colère panique chez l'ennemi qui choisit de s'enfoncer davantage dans l'horreur et à son tour terroriser la population pour qu'elle se divise, qu'elle dénonce les maquisards.

Plus récemment, en France, et ensuite dans d'autres pays d'Europe, des faucheurs volontaires combattirent l'implantation de cultures OGM, venues d'une grande industrie américaine. Ils "sabotaient" les cultures expérimentales, en fauchant avant maturité des champs entiers de ces plantes OGM. L'Etat et les assurances furent invités de force dans la partie, pour le règlement de ces "sabotages". La firme dut remettre à plus tard son implantation en France, et user d'autres stratagèmes pour aboutir. Sous l'impulsion de José Bové, les résistants venaient ce 5 juin 1999, de gagner une bataille décisive. Même si la répression judiciaire fut lourde, un moratoire sur les cultures transgéniques fut adopté par l'Etat.

Plus récemment encore, des manifestations pacifistes se traduisirent par des matraquages intempestifs, des "nassages" de la population, des mains arrachées et des yeux emportés par des armes létales. Les Gilets Jaunes comprirent que cette voie pacifiste n'était pas aussi efficace qu'ils l'avaient prévu, et qu'ils y subissaient de lourdes répressions policières.

Certains basculèrent alors dans la violence, accueillant des combattants de rue aguerris et organisés que l'on nomme les Black-Blocs. L'effet fut plutôt délétère en termes d'image, et la réputation des Gilets jaune en fut affectée. Quant au niveau de répression, il atteint des sommets. C'est tout ce qu'attendaient les gouvernants, car ils savaient leur puissance supérieure et légitime. Sur ce terrain-là, la partie était, pour eux, gagnée d'avance.

D'autres Gilets Jaunes allèrent alors s'attaquer à des symboles de l'argent facile, pour le compte des gens ordinaires : les péages d'autoroute. Certainement mal ciblés et attendus par les autorités publiques, l'effet escompté ne fut pas atteint. La répression augmentait. Restait à imaginer comment sortir de la temporalité des possédants et des gouvernants.

Car ceux-ci imposèrent bientôt un dépôt préalable d'intention de manifestation avec parcours et horaires clairs. Il en va de même pour l'obligation d'un dépôt de préavis de grève précisant dates, heure, période et population concernée. Il est certain que la répression et l'évitement seront, dans ces conditions, très justement organisés. En effet, les autorités ne souhaitent pas sortir de leurs “champs de bataille”, déjà bien organisé et inscrits dans leur propre temporalité.

Il reste alors, aux opprimés, aux perdant du système, au peuple déchu de sa souveraineté, aux victimes du néolibéralisme et du colonialisme, à devenir ou redevenir créatifs. A inventer cette “riposte graduée”, rendue nécessaire. Il ne reste plus qu'à trouver le type de sabot qui pourrait être mis dans les rouages pour s'assurer de leur blocage temporaire, dans la surprise et l'anonymat. Mais dans quels rouages ? Car si la finalité est bien claire, le moyen pour y parvenir reste à trouver, Créativité, disions nous…

L'objectif, c'est bien que l'autorité change de ton, et qu'elle entende et prenne en compte : "Si vous.. alors nous...". Il s'agit d'un combat dont la violence n'est pas l'arme du peuple. Il s'agit davantage des conditions d'un contrat pour un dialogue. Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela l'avaient bien compris.

Suggestion : un footballeur de renom avait proposé que nous retirions tous et massivement notre argent des banques. Celles-ci ont paniqué jusqu'au lendemain, constatant qu'il s'agissait juste d'une provocation, laquelle a bien fonctionné. Des économies locales ont inventé leur propre monnaie et les banques ont tout fait pour les contrer. Il y a peut être quelque chose à penser sur cette voie comme sur bien d'autres... Si le capitalisme néolibéral est focalisé sur l'argent, c'est certainement là-dessus qu'il faut agir.

Je pense à l'invitation de Martin Luther King, en écho à la réaction de Rosa Park qui refusa de quitter sa place assise dans un bus. L'invitation du leader des droits civiques consista à inviter tous les noirs d'Atlanta à ne plus prendre les autobus de la ville. Pour mémoire, cette ville interdisaient les sièges avant aux afro-américains. La ville a vite compris ce qu'elle perdait...

Je pense aussi, comme à tant d'autres, à cette communauté économique "Tera", qui vit dans le sud-ouest de la France. Elle s'est construite par une interaction entre volontaires protagonistes. Ces gens là ont créé une monnaie alternative, l'abeille, et tout un système d'échange, de production de bien et de services, hors d'atteinte des 1% qui possèdent le reste de la planète. (Voir par ce lien le reportage : https://youtu.be/T69h4uVoH4s).

Peut-être une nouvelle piste à emprunter,... à la place de l'autoroute ?

Jean-Marc SAURET

Le mardi 10 novembre 2020

Lire aussi  "L'invention du capitalisme par Yasha Levine"

mardi 3 novembre 2020

Du respect au mépris (03 11 )

En regardant ce qui se passe actuellement dans notre monde, j'ai l'amère sensation que nous serions passés de la société du respect à celle du mépris. Mais que s'est-il passé ? Voilà ce que j'ai aperçu et analysé.

La période moderne (et j'ai beaucoup écrit à son sujet *) est celle qui, née avec le siècle des lumières, domina jusque vers les années quatre vingt (elle n'a pas disparu pour autant...). Les quatre grandes variables de la modernité, et il semble utile de les rappeler, sont la rationalité, la verticalité, l'individu et le temps à venir. C'est alors sur la raison, qualité propre à chaque individu, que se fonde l'accès à la vérité des choses, à la compréhension de l'univers et de ses lois. La “Raison”, à la réflexion, aurait presque “mérité” une majuscule... 

Cette société, tout orientée vers le progrès, son développement et ses finalités, depuis son fondement sur la raison, produit et installe la démarche scientifique. Ces deux éléments, indissociables, sont les garants d’un bon vrai chemin vers la connaissance et la maîtrise du monde.  Il est loisible également de les considérer, dans ladite modernité, comme un label de "vérité". 

En même temps, cette période culturelle, pour ces mêmes raisons, fait la part belle à la démocratie. En effet, si chacun a accès à la réalité des choses par sa simple raison, alors il devient un acteur-contributeur incontournable de la vie en société. De par sa place, sa fonction et ses apports en connaissances et compétences, son avis, dans ces conditions, s'avère devoir participer logiquement aux décisions. Il s'agit là d'accueillir l'absolue originalité de chacune et de chacun comme une nécessité, un motif de développement et d'enrichissement personnel de tous.

Ainsi, la démocratie devient-elle le mode d'organisation sociétale le plus logique et le plus approprié. En l'espèce, si tout un chacun a accès à la raison, alors tout un chacun est un individu qui compte autant que chacun de ses semblables pour la vie de tous. Bien sûr, rien n'est jamais acquis et ce monde meilleur vers lequel et pour lequel œuvrent les "modernes" ne sera que pour des lendemains qui chanteront, et donc pas pour tout de suite. Les changements profonds (et c'est le propre de la modernité) se font sur le temps long.

La première conséquence de cette culture moderne est la place accordée à la personne, à chaque personne, à toutes les personnes. Elles y sont toutes égales et libres de leurs opinions et de leurs discours. Elles sont reçues selon leurs compétences, leur engagement et leur potentiel de contribution. Aussi, les droits de l'homme et du citoyen posent ces principes en les articulant. Dans cette culture moderne, la place de chacun constitue une identité à respecter quoi qu'il en soit. 

Plus les connaissances sont élevées et plus la place sociale l'est. La pyramide s'organise sur les compétences. La question de la dignité y est ainsi rappelée : chacun existe socialement en rapport de ce qu'il apporte de connaissances et de compétences. Les principes de liberté et d'égalité obligent à ce respect de tous et de chacun. La fraternité vient le corroborer. Ainsi la posture de respect de tous et de chacun est-elle une obligation républicaine que la culture, qui en résulte, installe.

Mais les années soixante à maintenant ont vu l'acculturation néolibérale populaire (sans pour autant totalement balayer la modernité. Elle reste sous-jacente). C'est ce temps-là que nous appelons la postmodernité. C'est le règne de la surconsommation, de la jouissance par l'objet, de l'éducation par la publicité et donc ce moment où l'individu disparaît derrière la ou les tribus auxquelles il participe. Nous voilà en présence d'individus devenus sujets inconséquents, voire irresponsables, assujettis à l'envie immédiate, aux lois du marché et au dictat des plus riches puisqu'ils ont le pouvoir. S'enrichir y est une excellente chose "quoiqu'il en coûte", quoi qu'il en soit et quoi qu'il en résulte. 

En "Postmodernité", la rationalité s'efface au profit d'une logique de l'émotion. L'individu se fond dans la tribu. L'organisation sociale verticale se fond dans un principe d'ambiant et de "reliances". Plus de perspective lointaine, tout est focalisé sur l'immédiateté et le local. J'ai aussi beaucoup écrit sur ce temps qui provoque et nourrit un temps d'après, lequel est aussi quelque peu déjà là ** (les trois cultures cohabitent peu ou prou).

Dès lors, le marché est la seule loi qui prime, et qui vaille. De plus, il n'y a, à cela, aucune alternative. Cette société néolibérale se nie elle-même car, pour elle, seul l'individu compte. L'enrichissement personnel y est une perspective "normale". La concurrence et la compétition sont les seules et rudes lois du marché. Les trafics de tous ordres sont donc logiques. Le vivre ensemble n'est plus qu'un simple commerce. 

Ce néolibéralisme qui s'illustre dans le "tout consommation", développe une culture ou la raison ne vaut pas plus que l'opinion. Ainsi, en cette occurrence, toute expression devient, et de façon exclusive, “opinion. Il n'y a plus de débats ni de controverses, seulement des affrontements d'affirmations prosélytes. 

Seule l'envie est perçue comme légitime, et passe par-dessus toute raison, toute logique. La logique est remplacée par des propos de justifications indigènes. Il n'y a ni débat ni argumentation, juste la juxtaposition de "PunchLines", et l'opinion de "notables remarquables" passe pour vraie rien que parce qu'ils brassent l'espace de leurs bruits. Ceci favorise et développe les postures d'egos forts.

La conséquence de cette culture postmoderne est la disparition du citoyen derrière le consommateur. Le sujet disparaît aussi derrière des egos juxtaposés et concurrents. Le statut de la personne s'est dissout dans le commerce : la personne-même est devenue "objet". Le maître mot de la maîtresse attitude” se réduit à cette seule composante : "Et si j'ai envie...". La loi du plus fort devient "La" loi, et la cupidité est devenue la posture ordinaire et normale. Renforçant l'exclusion de toute alternative, cette culture pense voir et retrouver ses lois-là dans la nature darwinienne elle-même.

Dès lors, l'autre n'étant plus son égal, mais un concurrent, tous les coups sont permis dans la compétition. Elle n'exclue ni le mensonge, ni la manipulation. Le mépris y a toute sa place. Car tout ce qui n'est pas de la tribu, de "l'ici et du maintenant", ne représente rien, sinon peut-être une gène, voire une menace. Et donc, pourquoi reconnaître une quelconque dignité à un quidam qui veut ce que vous avez dans un monde de biens privés, rivaux et exclusifs ? 

Ainsi le nouveau monde ne comprend plus la démocratie (qu'on discute et remet en cause comme une perte de temps, pendant que le peuple réclame en bon consommateur-roi : "J'ai droit à..."). Ce monde-là se pose en mode total et totalitaire : un dirigisme passionnel, sans raison, d'obédience néolibérale mû par une indignation sans but, sans raison d'être, sans valeur sinon celle de la monnaie d'échange, la seule richesse qui y soit reconnue. Ici, la réalité peut être tordue, distordue, à toutes fins d'intérêt. Le mépris serait donc plus systémique et culturel que caractériel.

Alors les changements en post modernité sont vite vus, "téléphonés" comme l'on dit. Ils sont de rapides "zappings" incessants, parfois radicaux. Il suffit de connaître les logiques d'intérêts pour déceler et décrypter les stratégies et jeux de pouvoir. 

Ici, le discours n'est plus de raison mais "raisonnable". Il devient trompeur et mensonger à des fins de manipulation. C'est la novlangue du Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley. Hauteur d'âme et bienséance sont des ringardises pour les faibles du monde des bisounours. Le monde est désormais dur, rude et cruel. C'est comme çà... et le  supposé ou prétendu modèle s'avère encore la nature darwinienne faite de proies et de prédateurs.

Nous voilà donc passé du respect au mépris avec une aisance déconcertante et parfaitement "non déroutante". Voici venue la nouvelle normalité. Dès lors, il faut, à nos dirigeants, faire des contorsions dantesques pour réprimer la violence, seule propriété de l'Etat (et pourquoi donc ?), pour condamner un crime pour opinion divergente, ou pour rien... mais aussi pour imaginer un processus de socialisation cohérent et cohésif. Quand la raison n'est plus là, "les raisons" sont passionnelles.

Alors, quelle sera la bonne voie pour faire société : répression ou acculturation ? Les "tribus" politiques s'écharpent et "s'anathèmisent". Les valeurs de gauche d'hier (comme la laïcité et la protection sociale) sont aujourd'hui celles de la droite, voire extrême, et vice-versa (avec les préoccupations sécuritaires et de progrès). Alors quelle droite et quelle gauche ? Pour quoi faire, après tout, puisque fake news et mensonges d'états pullulent de toute part ? "Propaganda" d'Edward Bernays est devenu le livre de chevet des dirigeants de tous bords (j'y reviendrai).

L'embrouillamini vient du fait que les trois cultures moderne, postmoderne et alternante coexistent. Elles sont incompatibles, et ceci produit une certaine anomie. On a vu comment réagissent les postmodernes. Mais que souhaitent les modernes, acteurs forcément responsables et de fait engagé dans ce phénomène qui se déroule sous leurs yeux, sous leurs pas, dans leurs mains et face à leurs consciences ? Laisseront ils du temps au temps ? Parce que la raison les habite encore, ils veulent agir pour assumer leurs responsabilités citoyennes, sans se satisfaire d'obéir ou de désobéir

Avant de renverser la table, certains veulent dénoncer, accompagner, démentir, renseigner, éduquer dans un indispensable travail de fond, évitant la précipitation d'une urgence dangereuse et trompeuse ? D'autres entreront en résistance parce qu'on ne négocie pas avec le diable. Tous, à l'opposé des postmodernes, tiennent compte des conséquences d'agir ou de ne pas agir.

Dans un monde complexe, les solutions le sont tout autant. Pour les "alternants culturels" ***, émergeants mais non encore dominants, les contributions de chacun et de tous sont entendues dans un "projet-débat" pour construire une réaction, un "autrement viable". Il s'agit pragmatiquement de comprendre et agir ! L'important est non seulement de ne pas subir, mais de construire le monde d'après... (j'en reparlerai dans un prochain article "Le sabot dans la machine")

Dans ces conditions, la solution pour modernes et alternants (et probablement la seule), sera de revenir au peuple, lequel sait ce dont il a profondément besoin, et nous savons le recenser, notamment les besoins de lien social et de souveraineté. Je ne pense pas que ce monde postmoderne néolibérale, tel que nous l'avons décrit dans ses distorsions intenables, aille bien loin. Il est en train de s'effondrer, victime de sa propre logique économique "prédorale". On en vient à se demander si les confinements successifs, économiquement délétères, ne seraient pas pour produire cet effondrement favorable à un redémarrage sans lâcher le système. 

Ce qui nous le montre est la réalité crue de cette sanction de Cicéron : "Plus une société s'effondre, plus ses lois deviennent folles !" Confinements, déconfinement, couvre-feu,  re-confinement, interdiction de l'usage de bon vieux médicaments, port ou pas du masque et où, bulletins de sortie, amendes exorbitantes pour ne pas se soumettre à des règles absurdes injustifiées, discours guerriers et procédures guerrières quand il s'agit pourtant de protéger le vivant et les gens, etc. Je repense à ce livre factuel du Professeur Perronne : "Y a-t-il une erreur qu'ils n'ont pas commise".

Ne nous étonnons pas si dorénavant nombre de citoyens (et de maires), refusant de "jouer" à cette marelle mortifère, tentent de retrouver, dans une véritable alternation culturelle, leur souveraineté sur eux-mêmes, sur leurs communs et sur leur territoire local. Là, c'est déjà la civilisation du temps d'après qui pointeAlors, patience ?... ou pas...


P.S. : Je me pose donc cette question factuelle : Pourquoi notre gouvernement a-t-il confiné la population, provoquant un effondrement économique ? Peut être parce qu'il avait perçu cette montée d'alternants culturels, des personnes engagées, des pragmatiques intuitifs sans chef ni représentant, fonctionnant en réseau hors du temps parce qu'ils l'ont... Ce sont les Anonymus, les Gilets Jaunes, les Nuits Debout, les associations Front Populaire ou BonSens, mais aussi les FabLab, les épiceries solidaires, les ressourceries, les fermes et maisons autonomes, les économies associatives avec leur monnaie propre, etc... etc... Il est vrai que derrière un effondrement économique, la même société peut redémarrer sur les mêmes bases et sur les mêmes principes, en tablant sur l'effondrement de ces associations girondines et libertaires locales dans le cloaque que les dirigeants auront organisé.

Jean-Marc SAURET
Le mardi 3 novembre 2020