Pour
penser le monde et se penser dans ce monde nous usons de modèles et
de modes de raisonnements, de paradigmes qui nous servent de
matrices. Ils
disposent d’une “part sociale”, dans la mesure où ils
participent de notre identité groupale, tout en constituant un
filtre pour voir le réel, un peu comme à travers des lunettes de
soleil. À la seule différence qu'il n'y a pas, en l'espèce, de
"réalité du réel". En d'autres termes, ce que l'on
regarde n'est pas une entité réelle en soi, mais juste une
intention, une visée ou encore une projection de celui qui regarde.
Nous
pouvons une fois de plus rappeler la posture constructiviste du
philosophe allemand Arthur Schopenhauer. Nous nous souvenons, à cet
effet, de sa phrase fondatrice : "La réalité est un objet pour
un sujet qui le regarde. Si le sujet s'en va, l'objet disparaît".
Schopenhauer est de ce fait le premier philosophe constructiviste.
Nous savons ainsi qu'il existe autant de paradigmes que de groupes
sociaux. Dans ces groupes sociaux, chacune et chacun façonne ainsi
ce paradigme à l'aune de ses propres représentations et
expériences. Mais il se trouve aussi des courants sociaux qui
supervisent les rapports sociaux. Ils deviennent les doxas du moment,
et du temps. Ainsi va le monde...
Depuis
Saint Dominique, on admettait que la conscience du monde était
structurée par la doxa religieuse, plus précisément catholique.
Hors de ce paradigme, point de salut et les hérétiques étaient
impitoyablement brûlés. L'autorité de ce paradigme était
particulièrement intransigeante. Puis, en réaction au dogmatisme
totalitaire religieux, ce fut l'arrivée des “Lumières”. Dès
lors la démarche scientifique devint la doxa dominante et absolue
dans le monde occidental. C'est en son nom que l'on discrimina ceux
qui relevaient de la pure raison et les autres, étaient forcément
dans l'erreur.
C'est
ainsi qu'apparut l'approche scientiste : elle se justifie par le
lien qu'elle se donne avec une démarche scientifique. On évitera
néanmoins de la confondre avec elle. L'approche scientifique se
caractérise et se singularise par le fait qu'elle doute, compare,
analyse, déduit, classifie et structure l'univers qu'elle contemple.
Apparemment, l'intransigeance produite par ce paradigme scientiste se
retrouve avec la même importance et la même intensité que celui
que l'on constatait avec le paradigme antérieur : c'est lui qui
produisit les "complotistes" et autres dissidents, nommés
aussi “les hérétiques de l'irrationnel”. Le totalitarisme y est
donc identique car il s'agit pour les sujets de transformer leur
certitudes en "vérité universelle", et donc en évidence
de fait.
Et
puis, l'expérience aidant, on put associer l'évolution scientifique
à l'approche de l'intelligence de la personne humaine, et donc à
celle du cœur. Cette évolution intuitive et ouverte serait-elle à
son tour en train de devenir une nouvelle doxa ? Peut être…
J'attends de voir et le “comment“ m'intéresse... J'ose penser
qu'en l'absence de “vérité absolue” de référence, surtout
associée à cette émergence de conceptions relatives, la nouvelle
doxa, “définitive” s’avérerait, de fait, fragilisée. En
effet, avec cette “qualité” qui s'offre à la pensée de toutes
et de tous, l'idée, ou l'hypothèse, d'une doxa absolutiste, et donc
“définitive”, ne pourrait apparaître ici logiquement
qu’improbable, voire contre nature.
S'il
est inévitable de penser et concevoir le monde hors de tout
paradigme, il nous est loisible de choisir celui qui représente
notre référence. En d'autres termes, celui avec lequel nous
voudrions lire le monde et le vivre. Nous sommes en capacité de
décider ce que nous allons extraire de la réalité considérée.
Alors faisons le, et pensons à la meilleure manière de penser et de
se penser dans le monde. Il s'agit ici de prioriser des valeurs.
Les
sagesses anciennes, comme la pensée grecque, nous rappellent que le
beau, le bien et le vrai sont du même ordre. L'approche quantique,
quant à elle, nous confirme que le monde est dépendant de nos
pensées, sensations et représentations. Les approches orientales,
bouddhistes, shintoïstes, hindoues et zens, nous rappellent que le
seul temps qui soit, est le présent, que la bienveillance et
l'altruisme répondent à une représentation réaliste du monde.
C'est à ces conditions que tout est harmonie, et que la seule entité
qui soit, est bien l'univers empreint d'une conscience universelle.
Alors, si cela nous touche et si cela nous convient, nous saurons en
faire le socle de notre nouveau paradigme.
Dès
lors, l'univers dans lequel nous vivons, pensons le monde, [et nous
pensons dans le monde], devient un instantané, un universel unique
auquel nous appartenons. Ce monde “est” aussi “nous-mêmes”,
de la même façon que notre pensée est génératrice de réalité.
C'est en son sein que nous évoluons, et il n'y en a pas d'autre.
Nous comprenons ainsi nos interdépendances et la totalité qui les
inclut. Pouvons-nous, alors imaginer et décrire la réalité dans
laquelle nous baignons, celle qui, justement nous enveloppe ? Quelle
perception pouvons nous avoir de ce que nous considérons comme étant
un simple élément, une partie, un morceau inséparable du tout ?
Laissons
nous alors le temps de concevoir, de comprendre et d'user de ce
nouveau paradigme tellement ouvert et universel. Laissons nous le
temps afin que ce paradigme accueille tous les regards sur soi et sur
le monde, avec toute la bienveillance, la générosité, et même
l’amour. Ainsi commençons à parler de ce monde : C’est peut
être celui que nous espérons, après tout ! Il est évident que
dans ces nouvelles conditions, nous lâcherions tout de cette
approche néolibérale, matérialiste, individualiste, compétitive
et concurrentielle des "seuls contre tous".
Nous
ne jugerons pas les conceptions précédentes, ni ne les
condamnerons.
Nous les regarderons comme celles d'un autre moment, d'une autre
conception du monde et en
comprendrons
les conséquences solipsistes, individualistes, singulières,
disparates, et dangereuses,
si éloignées de l'univers auquel nous appartenons après tout.
Il
est vrai aussi que notre corps est l'outil de notre conscience avec
ses sensations, ses sentiments et ses émotions. Il se manifeste une
induction du corps vers l'esprit par l'expérimentation et sa
traduction immédiate en imagination. Il s'agit là d'un
investissement pour comprendre et s'approprier le réel. Faire
l'amour et jouir est le chemin de l'ancrage "sensationnel"
d'un altruisme bienveillant. Il peut être celui de la conquête et
du pouvoir égotique. Chaque paradigme porte le principe d'une
réalité propre. Ses valeurs sont primordiales.
Ainsi,
si le désir, la peur, l'amour ou toute autre attraction nous
dirigent, alors la manifestation qui en découlera, sera celle de
cette sensation là, et de ce point de vue même. L'expérimentation
sera celle que notre mental vise, offrant un ancrage "objectif"
au paradigme ainsi installé, et “canonisé”... Ceci nous renvoie
à la prépondérance du mental dans notre conscience du réel, tout
comme le sont les sensations sur le savoir rationnel, déductif, et
analytique.
Nous
avons déjà remarqué que quelques pensées fondamentales occupent
nos cœurs et nos esprits au point de colorer nos points de vue. Ces
pensées premières déterminent notre vision du monde, de l'autre,
et de soi dans ce monde. Par exemple, ce sont les désirs matériels,
accompagnés des sens matérialistes de pouvoir, de propriétés et
donc d'individualismes concurrents, qui sont le lot et la
caractéristique de la culture néolibérale. Ce paradigme là est
lui-même issu du totalitarisme des précédents paradigmes, dans la
mesure où ils sont “globalisants”.
Ainsi,
dans ce modèle à penser et voir le monde, chacun est seul contre
tous et chacun est élevé, éduqué dans cette représentation là.
L'autre devient ainsi un concurrent, un adversaire,... quand il ne
représente pas une menace… Chacun se méfie et développe des
stratégies de défense, ou d'alliances, de conquête pour atteindre
ses envies, ses besoins de pouvoir. Cette pseudo “nécessité de
possession”, on va la qualifier de manière plus “noble”,
d"objectif". Ici, la violence fait totalement partie des
moyens.
Mais,
a contrario, ce peut être aussi la compassion, l'altruisme et la
bienveillance qui façonnent le lien social. Dans ces conditions, la
primeur est accordée à l'humain vu et considéré comme un autre
soi-même. Le nouveau paradigme sera alors celui de la solidarité et
des interdépendances, le "ubuntu" sud africain. Le modèle
sera de cette même couleur que nous avons connue avec les sagesses
anciennes. Je pense au stoïcisme, au bouddhisme et aux autres
sagesses relatives, celles où l'autre est un partenaire sans lequel
je ne suis pas.
On
peut aussi retrouver ici la peur de l'autre et du monde. Nous
rencontrons ou retrouvons alors des postures d'effacement, de secret,
de jugements, quand ce ne sont pas des critiques ou même des
condamnations des autres. On ne se trouve plus en concurrence avec
eux, et on ne leur vient pas davantage en aide. On s'en distancie et
on s'en protège. Dans cette hypothèse, une société devient
propice au totalitarisme, avec des populations fragiles, peureuses,
et donc manipulables. Nous en avons connu la mise en place et
l'ancrage lors d'occupations étrangères, parfois sous des régimes
flous, fondés sur de la communication sans projet précis. Ce sont
des sociétés de l'apparence, de l'inaction et de l'influence. Leurs
objets premiers restent à découvrir, car, la plupart du temps, il
s'agit exclusivement de construire des bénéfices pour quelque élite
dirigeante.
Bien
d'autres sociétés peuvent être analysées et imaginées autour de
valeurs différentes que celles que les événements font émerger.
Je repense à ces sociétés discriminantes qui se sont construites
sur la haine de l'autre, du juif, du noir ou du voyageur tzigane,
encore actuellement. En effet, les civilisations se sont aussi
élaborées sur des conceptions et affrontements de sédentaires et
de nomades, où le monde était soit une propriété, soit un
environnement à vivre. Tout dépend en effet des points de vue et
des priorités. Ce sont soit les biens, soit les gens, soit une
transcendance... Les combinaisons sont donc multiples. Nos
représentations sont donc les berceaux de nos paradigmes. Ainsi
parler, débattre et partager deviennent essentiels pour espérer
bien vivre, ensemble, autour de biens communs, ou a contrario dans un
chacun pour soi… Les “vérités” sont… successives, les
paradigmes,... aussi. Ainsi va le monde…