mardi 20 juin 2023


" L'Humain au cœur  ou  La force du vivant "

Le sociologue veut comprendre le monde, le troubadour le raconter...

Aller plus haut, plus loin, est le rêve de tout un chacun, comme des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tous. Nous le voudrions plus dynamique et plus humainoù l'on vit bien, progresse et travaille mieux. 
Bien manager, c'est d'abord devenir la meilleure version de soi-même pour que son travail  et celui de chacun produise la belle oeuvre, révélation et fierté de chacun et de tous. L'efficience dans le vivre ensemble relève de la culture partagée et de la posture de chacun.
Patron, président, manager, décideur, collaborateur et toute personne désireuse de progrès, ce blog est pour vous. Fouillez ! Lisez ! Partagez !
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite, à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.

mardi 26 mai 2020

La collapsologie interroge la place de l'humain d'aujourd'hui pour demain

Voici le résumé d'un long échange que nous avons eu mon ami Thierry Groussin et moi-même, il y a quelques semaines. Il est un penseur profond, ouvert et assidu. Il posait que nous sommes en partie le produit d'une société dont nous voyons les dysfonctionnements et les dégâts, dont la culture fait paradigme. S'il nous appartient d'en changer le cap, "c'est comme si la poule devait changer les œufs qu'elle pond", me dit-il.
Ma première réaction fut qu'il nous fallait peut être ajuster notre paradigme. Je m'explique.
Si l'humain n'existe que de l'autre, il est le fruit de ses propres expériences, même s'il les relit à l'aune du paradigme socialement partagé. Mais pas seulement car à chaque pas, il peut modifier le paradigme. C'est comme ça qu'Einstein a revisité la physique en cours, la projetant dans le passé et dès lors dite newtonienne...
S'il y a des modèles à penser le monde et à se penser dans le monde, la part d'auto-construction est fondamentale et permanente. Sa part personnelle d'auto-construction est la voie de l'évolution sociétale. "Si tu veux changer le monde, sois le monde que tu veux voir venir", disait Gandhi.
Ce sont les gens, par leurs actions individuelles et associées, voire collectives, qui nous ont amené jusqu'ici. 
Voici le résumé d'un long échange que nous avons eu mon ami Thierry Groussin et moi-même, il y a quelques semaines. Il est un penseur profond, ouvert et assidu. Il posait que nous sommes en partie le produit d'une société dont nous voyons les dysfonctionnements et les dégâts, dont la culture fait paradigme. S'il nous appartient d'en changer le cap, "c'est comme si la poule devait changer les œufs qu'elle pond", me dit-il.
Ma première réaction fut qu'il nous fallait peut être ajuster notre paradigme. Je m'explique.
Si l'humain n'existe que de l'autre (ou par l’autre) il est le fruit de ses propres expériences, même s'il les relie à l'aune du paradigme socialement partagé. Mais le propos peut passer pour réducteur, car à chaque pas, il est loisible de modifier le paradigme. C'est ainsi qu'Einstein revisita la physique en cours, la projetant dans le passé. Dès lors, elle fut dite newtonienne...
Le nouveau s'invente sur les marges, comme le font la créativité et l'humour. Parfois, les marges sont minces et fragiles, mais les changements se font car la structure sociétale n'est de fait, pas déterminante. Il faut juste se souvenir que les institutions "institutionnalisent" quand les personnes expérimentent ce qu'elles "intuitent", rêvent ou imaginent. Il nous faut vivre le monde que nous voulons, sans peur, sans crainte de la défaite ni de la mort. Nous n'avons rien à perdre si nous n'avons plus rien... Le plus fort et le vainqueur, c’est bien celui qui n'a pas peur,qui n’a effectivement peur de rien, celui qui, en fait, ne se bat pas pour la victoire, mais pour ce monde meilleur qu'il “connaît”, et qu'il vise.


S'il y a des modèles à penser le monde, comme à se penser dans le monde, la part d'auto-construction s’avère en l’espèce fondamentale, mais aussi permanente. La part personnelle d'auto-construction est, dans ces conditions, la voie de l'évolution sociétale. "Si tu veux changer le monde, soit le monde que tu veux voir venir", disait Gandhi.
Ce sont les gens, par leurs actions individuelles et associées, voire collectives, qui nous ont amenés jusqu'ici.
Par exemple, ce ne sont pas les réseaux sociaux qui ont changé nos rapports mais l'usage que nous en avons fait. En termes de causalité, ce ne sont pas le départ des protestants, la famine de la fin du dix-huitième, ou les grandes sécheresses et les grands gels qui ont fait la révolution française. De la même façon, elle ne peut être imputée à la seule faiblesse du roi. Cette révolution est bien liée à ce que des gens ont fait de l’ensemble de ces éléments. Il n'y a ici, rien de mécanique. Il n'y a que du vivant.
Alors s'invitent les jeux d'intelligence, versés sur l'oeuvre (souvent des visions à long terme), et les jeux d'ego, versés sur le pouvoir et la fortune (souvent des visions à court terme). Les affrontements font la victoire. Vices et vertus s'invitent et s'opposent.  Nul ne peut en savoir d'avance le résultat, quoi que l'on connaisse la puissance des stratégies de pouvoir et de fortunes dont l'apanage est la violence, celle qui tue et paralyse.
Celui qui gagne est celui qui ne craint pas cette violence, soit parce qu'il en dispose et la maîtrise comme un Spartacus, soit parce qu'il s'en moque, et s’en détache tel un Diogène.
Les suiveurs se situent, par définition, exclusivement dans le paradigme sociétal. En revanche, les innovants s'inscrivent dans des fractures que leur expérience leur a déjà montré. Dès lors, la société se pérénnise et maintient les choses “en l'état”, quand les individus innovent par rupture dans les fractures aperçues. Ainsi les institutions tendent à pérenniser “l'état de société” dès lors que l'individu rompt les habitudes et emprunte d'autres voies. Il s’agit bien là d’une mise en perspective de finalités nouvelles.
Les changements se font donc bien sur les ruptures. Comme dit mon artiste de fils, la normalité de demain est la "somme" des déviances actuelles.
La réaction de mon ami Thierry Groussin revint sur le fond de sa préoccupation, en posant cette affirmation : "Je pense que nous sommes engagés dans un processus d’effondrement mais à la manière de l’empire romain, c'est-à-dire étalé, alternance de transformations asymptotiques et de phases chaotiques éventuellement brutales. Le déclencheur peut surgir d’ailleurs et appuyer sur les fragilités du système. Par exemple, trois faits a rapprocher : la France n’est plus en état d’autosuffisance alimentaire, il n’y a pas une ville qui ait plus de trois jours de stocks de nourriture, et sans notre blé le Maghreb meurt de faim..."
Ma réaction fut graduée : sa présentation me paraissait tout à fait juste et je la partageais. En revanche, je ne sais toujours pas si la civilisation va pour autant s'effondrer dans un cataclysme ou une crise quelconque. Ce qui est sûr, néanmoins, c’est que nous arrivons au bout du bout de quelque chose, et probablement, de ce système. Déjà, on voit ici et là de nouvelles organisations émerger. C'est, me semble-t-il, sur elles que tout se reconstruit déjà, en parallèle. L'un meurt et l'autre émerge. On assiste à un glissement inéluctable.
Pendant que l'ancien monde refuse de se voir mourir, c’est pourtant bien lui qui est condamné. Quoique perdu, il se débat et se démène encore. Plus dure sera la chute… La nouvelle économie me semble monter des amaps, ressourceries, coopératives, réseaux locaux de production, et de distribution directe. Nombre d'associations locales de type épiceries solidaires, cafés associatifs, etc. se créent sans cesse...
La réaction de Thierry Groussin fut plus approfondie encore : "J’avais étudié, m'écrit-il, ce phénomène pour une conférence que m’avait demandé un ami : Crises ou métamorphose ?. J’étais à l’époque très influencé par Alain de Vulpian, qui avait une vision un peu irénique de la transformation en cours. Je l’étais moins que lui quand même parce que je pense qu’il y a des appétits, des pouvoirs, des résistances et des aléas. Une de mes dernières images était celle d’un spéculateur devant un territoire et un porte-serviette s’exclame: "Des champs de fric!" L’appétit du capitalisme est sans fin par structure, et par nature : le capitalisme est basé sur l’avantage donné au capital sur le travail de manière à réinvestir sans cesse, donc à l’infini." 
Il me précisait que "les résistances du système qui veut conserver ses avantages - autrement dit in fine : son pouvoir - n’hésitera pas à manipuler les esprits et à répandre de la souffrance. Les aléas peuvent tout d’un coup exacerber des tensions, potentiellement destructrices, ou des fragilités. Je pourrais être néanmoins fondamentalement optimiste : la digestion de l’empire romain par les siècles, a nourri la civilisation médiévale. Aux monuments romains ont succédé les cathédrales.
Mais jusqu'à présent, on pouvait changer de civilisation, et la viabilité de la planète pour la vie humaine n’était pas en cause. L’extinction des espèces animales me navre, la raréfaction des variétés végétales m’inquiète. En outre, la planète était en quelque sorte cloisonnée, alors qu’elle est devenue le palais des courants d’air, qu’il s’agisse de coronavirus ou de crises financières."
Il concluait ainsi : "Bref, l’humanité avancera peut-être mais l’histoire - par moment seulement, espérons-le - sera pleine de bruit et de fureur."
A ce moment, mon propos se précisait : "Je te suis, encore une fois, lui dis-je, mais avec circonspection." Car son analyse me renvoyait à cette opposition que j'évoquais plus avant : il y a dans ce nouveau combat l'opposition des égo, pleins de cupidité et de pouvoir, associé à des stratégies violentes et à court terme. Corrélativement, et à l’opposé, on voit se développer des stratégies à plus long terme, fondées sur les intelligences et la connaissance. Ce sont bien elles qui visent une certaine qualité d'œuvre.
Peut-être que seule la violence fera basculer l'affrontement, mais la victoire appartient à celui qui en dépend le moins, soit parce qu'il possède la puissance comme un Spartacus, soit parce qu'il est sur un tout autre registre, tel un Diogène. L’essentiel ne me semble donc pas dépendre du contenu, mais plutôt de la posture des protagonistes.
Il ne me semble pas que les cathédrales du moyen ages aient succédé aux grands œuvres de l'empire romain, mais seulement à celui de Constantin : une Rome déjà mutée en christianisme catholique romain où les jeux d'acteurs s'avérèrent terribles. J'y vois donc plus une affaire de personnes déterminées qu'une affaire de société. Actuellement, on s'en détache pour ouvrir les portes sur une nouvelle manière de faire, c'est là une rupture sur laquelle le nouveau monde se construit.
Ce n'est pas grave ni déterminant que des ressources s'épuisent, que des populations disparaissent. C'est tout a fait triste, désolant, voire décourageant mais jamais déterminant.
Oui, je peux en contre exemple évoquer la commune de Paris faite par les anarchistes fédéralistes et humanistes, les fils de Proudhon mort cinq années plus tôt. C'était le courant socialiste, majoritaire à ce moment là de l'histoire. Ces gens-là désiraient une commune libre sans Etat ni dirigeants. Ils sont tous morts, sous les balles des versaillais.
Marx, ce bourgeois qui n'a jamais rien connu du peuple et de la misère, a raflé la mise. Il l’a raflée sur le vide consécutif, imposant à tout le socialisme la vision suicidaire d'une dictature du prolétariat, destinée à régler la lutte des classes. On sait à quel totalitarisme elle abouti : aucune dictature, fût elle du prolétariat, n'aboutira à la liberté. Toute la gauche du vingtième siècle en a été polluée.
Mais dès le début du vingt-et-unième siècle, les libertaires pacifistes et humanistes reprennent possession de la rue, des quartiers et des villages. Nous nous situons bien au plan "local", là où la vie bat bien, dans les coordination, dans les nuits debout ou sur les ronds points, (mais pas que)... Ce sont aussi les amaps, les ressourceries, les fablabs, les épiceries solidaires, les bars associatifs, les écoles en associations locales, les monnaies locales, les communes libres et autres républiques autonomes qui refont société. Ce sont les mêmes qui fournissent les gilets jaunes nés de la même mouvance. Chaque rond-point est devenu un centre de débats, d'organisation et de création.
Oui, on sait se libérer d'un carcan sociétal. On sait sortir des luttes d'intérêt. On sait réagir avec le cœur et la raison épousés, conjoints... Le cœur a ses raisons. On sait ne pas avoir peur. On sait même être déterminés sans être en colère. Cette froideur là est plus que puissante. Oui, comme tu le vois, mon cher Thierry, j'ai beaucoup de raisons d'espérer.

Nous en sommes restés là... pour l'instant !
Jean-Marc SAURET
Le mardi 26 mai 2020




mardi 19 mai 2020

Le mythe et le processus

Cette approche par le mythe et le processus tend à montrer comment nous vivons notre rapport au monde, comment nous le "manageons". Mais avant de traiter la question, rappelons-nous deux principes psychosociaux fondamentaux : "la vision guide mes pas" et "je ne vois que ce que je crois". Non seulement nous bougeons en fonction de ce que nous comprenons du monde, de soi et de l'univers, que c'est bien l'image que je me fais de mon contexte de vie et de moi-même dedans qui détermine ce que je vais faire et comment. Mais nous savons que cette vision est biaisée par nos croyances et nos convictions. Je renvoie à mes précédents articles sur le sujet.
Dans ces conditions, si je comprends mieux comment je vis mon rapport au monde, je pourrai en faire un meilleur usage pour une meilleure destinée. Alors, forts de tout ce "bagage", regardons cela de plus près.
Nous avons déjà vu d'autres éléments complémentaires. A ce titre, j'ai déjà plusieurs fois développé le fait que deux variables déterminantes agissent dans notre rapport au monde , en l'espèce: la culture et la nécessité. 
Ce sont bien ces éléments qui "font société". Il nous reste juste à repréciser que dans le champ de la culture, nous trouvons les représentations sociales, les valeurs, mais aussi tous les éléments reconstruits individuellement dans le frottement de nos expériences avec le réel. 
Dans le champ de la nécessité, nous allons trouver la collection des envies et les besoins, lesquels sont étroitement liés et entachés du champ culturel des représentations sociales. Par exemple, le consumérisme néolibéral développe fortement dans la culture l'hypothèse illusoire et doctrinale d'un bonheur par la consommation des produits et services. "Consommez, jouissez de nos biens et vous serez heureux !"
Tout en gardant ces deux variables en mémoire, parce qu'elles constituent un cadre pertinent pour l'étude, nous allons tenter de voir maintenant quelques éléments impliqués dans ce rapport au monde. Il va s'agir d'apprécier le comment et le pourquoi des actions que nous conduisons au quotidien. C'est-à-dire, en d'autres termes, ce qui fait système. Car ces actions sont toutes orientées. Elles ne sont jamais gratuites, jamais anodines, jamais brouillonnes. Elles répondent à un cadre social, que l'on s'y soumette ou que l'on s'y oppose.
Et dans ce champ social, le rôle de "l'Autre" comme le proposait Lacan, est très prégnant. Miroir, résistance, moyen, opposition ou motif expérientiel, cet autre (ou parfois ce Grand Autre absolu) vient peser sur nos choix, intervient dans nos pratiques et nos actions. Rien, en cette occurrence, ne se fait réellement dans le secret ni totalement dans l'ombre. Tout ou partie est résolument observable à la lumière du social.
Prenons un exemple : A rencontre B et en tombe amoureux(se). D'accord, mais sur quels critères ou éléments ? Sur sa beauté ? Les canons de la beauté sont sociaux. Sur son intelligence ? Les caractéristiques de l'intelligence sont sociales, elles aussi : intelligence pratique, QI, intelligence de situation, intelligence de calcul, analytique ou synthétique. Chacune suit et répond à une nécessité sociale. Bref, les critères de l'intelligences sont culturels aussi. Alors ce serait sur son "charme" ? Mais cette notion culturelle nous est propre, à nous, Occidentaux. La prévalence de l'émotionnel est, de plus, caractéristique de notre évolution postmoderne...
Ainsi donc, pour cela, que fait A ? Il-elle invite B au cinéma ? ... au restaurant ?... à boire un verre ?... ou à faire un tour de manège ? ... ou une promenade dans les bois ? ... ou à rencontrer ses amis, sa famille, voir son lieu de vie ?... à une séance de recueillement ?... à une lecture partagée ? Chacune de ces possibilités répond d'une culture ou d'une autre. Il n'y a là rien d'universel, rien de générique.
La variable de la nécessité, elle, répond à des impératifs sociaux, comme l'honneur, la richesse, la célébrité, la faim, la soif, la protection, le bien-être, le plaisir, etc... Cela indique et valide pourquoi, pour quel motif, dans quel but, en fonction de quel bénéfice, nous agissons. Dans cette variable, nous retrouvons le fait qu'habituellement la majorité des personnes voit d'abord et retient a priori ce à quoi elle croit socialement, communautairement ou personnellement. Il s'agit là de recouvrir sa propre raison d'être. 
De fait si le stimulus, et donc cette invitation à l'action, apparaît déviant, irréel, iconoclaste, asocial, trompeur ou erroné, voilà qui “commence mal”. Pour peu qu'il sollicite la personne à engager un changement de cap, la disqualification de l'autre peut apparaître comme la solution. C’est, hélas, ce qui va permettre de ne rien changer à sa posture, ou à sa propre démarche.  
L'élaboration d'une irrecevabilité du stimulus se transformera en une disqualification de son auteur. Cela revient à la “négation” du contradicteur. Tout élément susceptible de le “salir” pourra être utilisé de manière à ce que son propos devienne irrecevable. Le “procès devient donc exclusivement univoque, et à charge : "Vous dites cela mais vous n'en avez pas fait d'études !", ou bien "Quelle vérité peut bien sortir d'une cerveau xénophobe, homophobe et misogyne !", ou bien encore "Vous n'êtes pas d'ici et avez des intérêts ailleurs !". Les exemples sont légion : "Ne serait-ce pas vous qui avez insulté, provoqué ?". Nous voyons aussi que la part de la mauvaise foi et de la calomnie peut être illimitée... 
Ainsi, sortir du cadre, ou même seulement le critiquer, reste compliqué. D'autant que nous croisons dans notre société les dogmatiques et les bien-pensants qui sont, pour les premiers, les "docteurs de la loi" et, pour les autres, les "pharisiens" d'aujourd'hui. Tous deux sont des "affections" de la pensée qui nous promettent le paradis tout en développant douleurs et afflictions, quand ce ne sont pas quelques tortures morales. La voie de la sagesse nous est socialement vendue comme difficile et douloureuse.
Quand le premier jette des anathèmes, le second invective et porte atteinte par diffamation à l'intégrité de ses opposants. Tout ceci se passe ainsi. Actuellement, le cœur de la problématique économique (que l'on nous vante avec autant de certitudes que de véhémence) est un véritable vivre ensemble bâti sur un mythe "indiscutable" et un processus obligés. C’est justement ce propos que nous “discutons” : le progrès linéaire, le mythe de la croissance continue et le processus néolibéral du marché, de la compétitivité, constituent bien, à eux seuls, une spirale infernale. 
Aujourd'hui, la mécanique économique que l'on nous vend est un dogme. Autant l'organisation, telle qu’elle est prônée, structure et pérennise les mythes et les modes de faire, autant seul l'individu peut y porter la critique en l’assortissant de créativité et d’'innovation. La seule question est : c'est à quel prix ! Corrélativement, nous voyons bien là la puissance sociale de ces variables que constituent la culture et la nécessité.
"Ce n'est pas vrai !" me direz-vous. Ou alors "C'est bien vrai !". L'alternative est crédible : dont acte... Mais, si la réalité est sociale, la vérité n'a rien à voir avec elle. La vérité n'est en fait qu'une quête. Elle est comme l'horizon, une référence, un repère. Mais socialement, soit la vérité est sacralisée, soit elle est confinée, c'est à dire confisquée. Soit la vérité est sur le fond, soit elle est sur la forme des choses. Mais qui (ou quoi) peut en être considéré comme le gardien et le garant ? Rien ni personne. Elle est une convention le plus souvent sociale ou en rapport avec son "sacré". Ainsi, son sens et sa réalité changent d'une culture à l'autre. C'est ainsi, qu'on le veuille ou non...
Celui qui proclame le bien et le mal, le vrai et le faux, sans que vous ne lui demandiez rien est un pharisien. Il appartient à cette catégorie de missionnaires ou de mercenaires dogmatiques de la bien-pensance, des gendarmes autoproclamés de la vérité. Celui qui vous abreuve de conseils sans que vous ne lui demandiez rien est aussi un pharisien. Celui qui se déclare désintéressé quand il œuvre pour le bien de tous est un autre type de pharisien soumis à sa légende. Car la légende donne l'histoire de la réalité et le profil de sa vérité. C'est là que réside le mythe, cette conceptualisation de la légende. Si celle-ci raconte les fondements des croyances, desdites réalités, le mythe les installe en vérité. Voilà la raison des dogmatismes de tous ordres.
Il me souviens cette réplique dans ce mythique film de John Ford, “L’homme qui tua Liberty Valance” : “On est dans l’Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende”...
Le mythe est la "véritable réalité" qui organise la vie sociale. Ainsi le mythe du héros, celui du sauveur, celui du martyre, ou encore du "self made man", voire du "rêve américain", etc. sont des guides à l'usage de ceux qui sont prêt à les entendre. Tous ces projets de société, bâtis sur ces mythes, seraient alors des fantômes, des leurres, des "irréalités", du virtuel ? C'est bien possible... Voire même fort probable. Mais les mythes, bien réels, sont socialement bien "nécessaires". Ils ouvrent les champs "mythiques de possibles", et donnent même des indications sur les "modes de faire", des processus de succès. On les trouve, par exemple, dans la culture néolibérale : la compétition, la croissance, la santé du profit, la jouissance par l'objet, etc.
C'est alors la finalité sacrée devient le fondement et la raison d'être de nos actions et projets. Ceux-ci sont atteint par des démarches et parcours singuliers, dans les processus du rapport au monde et de la relation aux autres. Tout ceci fait religion au sens profond du terme. En revanche, ce sont nos failles, les ruptures dans notre histoire, nos fautes et faux pas qui vont nous “tirer d’affaire”. Le paradoxe n’est qu’apparent, car ce sont bien les accidents et hiatus dans notre parcours ou dans notre personnalité, qui vont être la source de notre sagesse, de notre prise de hauteur, de notre relativisme. Ces éléments de la vie, quand ils sont digérés et assumés, nous gardent à une distance convenable du mythe et des certitudes. Ce sont bien ces éléments-là qui nous permettent l'accès à la sagesse pratique et ordinaire. Ils cassent le pharisaïsme et ses fruits d'amertumes.
Quand on est en autonomie, en résilience, en communalisme libertaire, qu'il y ait des prêtres de la vérité ou pas, on s'en moque. Qu'il y ait un système de gouvernance ou pas, Etat constitué (ou non), le résultat est le même. Dès lors,à partir du moment où l’on s’est aperçus qu’ils ne servent à rien, alors, on s'en détache, et l’on n’en tient plus compte.
On ne fait pas la révolution pour prendre un pouvoir que l'on déteste parce qu'il nous oppresse. Il y a le "pouvoir pour (faire)" et le "pouvoir sur (les personnes)". Tout "pouvoir sur" reste le pouvoir. Alors on l'évite, on s'en distancie, on le contourne, on le triche pour construire ce que l'on veut à côté.
J'ai rencontré il y a bien longtemps une communauté de voleurs. Ils vivaient de nombreuses pratiques illégales. Ils tenaient banquet où ils chantaient leur insoumission dans quelques comptines à la gloire de leurs penchants rebelles. Le vieux patriarche, ou du moins celui que j'avais identifié comme tel, me dit : "On ne combat pas les képis. On est tranquilles. On leur en donne pour ce qu'ils veulent. On les contourne, on attire leur regard ailleurs pendant que l'on pratique. Il n'y a pas de fierté à les affronter. Il n'y a que des inconvénients." J'avoue qu'il n'avait pas tord.
Quand le perroquet de Chomsky crie : "Tout le pouvoir au peuple !", et que Chomsky lui-même en appelle à l'autodéfense intellectuelle, le peuple s'en moque. Il est déjà loin. Il a commencé la construction du monde alternatif en dehors du système, sur ses fanges, sur ses oripeaux, sur les marges de l'ancien monde et contre sa mémoire... 
Les alternants culturels, quant à eux, quel que soit l’endroit où ils se manifestent, ne sont partout que de passage. Le monde et les organisations sont leur terrain de jeu et ils jouent, tout en se jouant des objectifs et des pseudo-finalités de ces survivants de l'ancien monde néolibéral. Ils y créent leurs propres œuvres en réseau avec ceux qui, comme eux, bâtissent le monde alternatif. Un "nouveau monde" bien meilleur que le précédent. 
"Mais sera-t-il durable ? Sera-t-il pérenne et suffisamment stable et solide ?" crient les gens de droite et de gauche. Les alternants s'en moquent. Ce n'est pas là le problème. Leur seul objectif est de faire, de bien faire, selon son imagination et le lien social dans lequel ils créent... C'est tout ! 
"Mais quand votre monde alternatif sera-t-il là ?" Aucune importance ! La seule réponse est : "quand il sera fini !" De toute manière, il est déjà là...
L'objectif d'un monde "mécaniste" est exclusivement lié à la croissance, au mieux l'autonomie. L'objectif d'un monde "organique" est la résilience, le bien-vivre ensemble ici et maintenant. Plus personne n'attend plus le temps des cerises. Plus personne n'espère de ce système un monde meilleur. Il le fait...
Si le cœur de la problématique est le "vivre ensemble", alors ce ne sont pas les questions de structure ou les seuls aspects techniques qui importent. Ça, c'est le secondaire. Le fondamental est la relation humaine, l'écoute active, la co-création, l'imagination du demain et de l'aujourd'hui, le "bien-être-ensemble".  Serait-ce quelque peu du domaine fantasmé des "bisounours" ? Sûrement pas. Ce n'est que réaliste car c'est bien là que se trouve la force de création et de réalisation, bien plus que des moyens économiques. Cette sagesse les transcende.
Oui, il s'agit de passer d'une pensée mécaniste à une pensée organiste. Oui, tout est vivant. Il s'agit de s'en "inonder le regard", de s’en "mettre plein les yeux". Bien sûr, les deux variables, à jamais récurrentes dans ce vivre ensemble, sont toujours la culture (la question des représentations, "comment tu le vois") et la nécessité (ce dont nous avons envie et besoin). Le principe réside bien dans ce "penser ensemble les pourquoi" et nous voilà revenus à cette incontournable variable culture. Ce sont bien là nos deux jambes. Elles sont interdépendantes, inéluctablement associées et donc complémentaires. Alors pour bien les voir, mieux se les approprier, mieux nous en "servir", mieux nous conduire ensemble, nous les transformons en mythes et procédures. Mais ce n'est là qu'un aspect pratique.
Ce ne sont pas les règles qui régissent les groupes mais les valeurs que portent les mythes. Justement ces valeurs qui émergent de la culture, protègent la "nécessité". Les seules choses dont le collectif a besoin, ce sont les intelligences partagées. Pour ce faire, la voie, la seule voie, l’unique voie, s’illustre par le dialogue ouvert. Son outil est la conversation et sa fonction effective consiste à laisser les "inimportants" à la porte du collectif.
Inutile de se creuser la cervelle pour trouver des mythes fondateurs. Les peuples premiers nous les apportent sur un parfait plateau culturel. Ces mythes sont leurs propres histoire et leurs visions de l'univers où tout et toutes les personnes d'un collectif sont interdépendantes, où toutes personnes qui se rencontrent ouvrent un collectif. Mais ceux-ci, puisqu'ils ne sont pas nous, qu'ils ne sont pas notre vécu, pourraient nous paraître bien loin et si différents, et leurs mythes trop abstraits ou surfaits, voire peu intelligibles. Eh bien, qu’à cela ne tienne, une référence s’impose à nos yeux abasoudis ! Nous venons nous de vivre cette période d'occupation du Covid-19. Que s'est-il passé ?  
Nous avons assisté à des mensonges successifs de dirigeants apparemment incapables de gérer la situation et peu soucieux de reconnaître leurs erreurs, leurs manquements et leur allégeance aux plus riches, aux grands laboratoires pharmaceutiques. On a pu les surprendre à ne pas vouloir soigner les malades, posant un processus contraire à toutes les recommandations des professionnels et organismes de la santé. La confiance est perdue. Le mépris a changé de bord.
Que s'est-il passé alors ? Nous nous sommes solidarisés comme jamais, apportant  des soutiens réels par des masques, des blouses faits maison, de la nourriture pour tous ceux qui tentaient de soigner nos concitoyens, pendant que les gouvernants agitaient des promesses et payaient de mots les premiers de corvée.
Les gens dans les rues se sont encouragés, ont fêté la solidarité chaque jour, chacun apportant ce qu'il avait : de la musique, du jeu, de l'humour, des idées, de l'aide pour tous ceux qui en avaient besoin. Ici, personne n'a été laissé de côté. Les plus anciens ont été accompagnés, aidés, écoutés. La toile est devenue un grand réseau d'information, de diffusion de trucs et astuces pour faire des masques, de la cuisine simple et bonne, du pain, des habits, du rangement, la leçon aux enfants. Chacun s'est attaché à passer de l'information, ouvrir des débats de connaissance et de vérité. Et tout cela dans l'humour et la bienveillance...
Pendant ce temps-là, la pollution a disparu, les plantes et les animaux sont revenus en ville, montrant que la nature reprenait bien vite toute sa place. On a eu l'impression que la planète était sauvée, et que donc c'était possible. On a commencé à s'inquiéter d'elle et de nous tous lors de la fin de cette période de grand calme. Nous avons vécu là une période fondatrice faite de tout ce que l'on souhaite : humanisme, solidarité, partage, entraide, respect, engagement, la vraie vie ! Et ce sans la police et les gouvernants. Plus besoin de lois, juste du bon sens. Personne ou si peu, désormais, ne souhaite revenir à ce monde du temps d'avant où nous étions méprisés, mis en concurrence, exploités, etc. N'est-ce pas là un mythe fondateur fort ?
Il va falloir s'attacher maintenant à changer les mythes du néolibéralisme : quitter la légende du progrès-bonheur par la propriété et le processus marchand universel de conquête. Il nous faut quitter le mythe de l'argent roi... Il nous faudra remettre l'humain au centre du village, de toutes nos préoccupations. Installer notre mythe nouveau. Mais pour se détacher de nos anciennes bouées, il nous faut déconstruire le mythe qui nous a amené jusqu'à se prendre le mur de l'histoire, celui qui nous a emportés comme une vague de l'océan, celui du néolibéralisme. Nous pouvons imaginer sa déconstruction à partir des six diktats du néolibéralisme, ceux-là même qui l'ont fondé. Ce processus de déconstruction doit faire place nette, et c'est peut-être ainsi que l'on peut l'envisager :
1 -  Il n’existe pas de sociétés (“There is no such thing as society”, disait Margaret Thatcher), de collectifs ou de cultures, il n’existe que des individus. 
Eh bien si, tout est société et l'humain est un animal social. Sans le "vivre ensemble" il meurt. C'est bien ce que nous ont enseigné les fatales issues de chaque édition de l'expérience interdite.
2 -  L’avidité, la soif du profit est une bonne chose. Greed is good. 
Eh bien non, il s'agit là d'une pathologie névrotique. L'expérience en cas de conflits, de situations dangereuses, montre que ce sont les comportements  empathiques, bienveillants, de partage, de solidarité et d'entraide qui surgissent Et ce sont eux qui permettent de sauver la situation et donc chacun des protagonistes.
3 -  Plus les riches s’enrichiront et mieux ce sera, car tous en profiteront par un effet de ruissellement (trickledown effect). 
La doxa a fait long feu... Malgré les discours prometteurs du président français, ledit ruissellement n'a jamais eu lieu. Il n'est que le prétexte à justifier la confiscation des richesses. C'est seulement le partage a priori qui permet à tous et à chacun d'avoir accès aux biens. Seule la solidarité permet le ruissellement.
4 -  Le seul mode de coordination souhaitable entre les sujets humains est le marché libre et sans entraves, et celui-ci (y compris le marché financier) s’autorégule tout seul pour le plus grand bien de tous. 
Eh bien non, toujours non ! Là aussi, il s'agit d'une dérégulation permettant aux plus riches de l'être davantage et cela toujours aux dépends de la masse des plus pauvres. C'est l'intelligence collective, la coopération et le solidarisme libertaire qui facilitent les échanges. Ceux-ci peuvent alors s’effectuer même hors de tout commerce, via le don et le contre-don, via les potlatchs et les pots communs, etc. 
5 -  Il n’y a pas de limites. Toujours plus, c’est nécessairement toujours mieux. 
Nous voyons là le basculement pathologique dans l'addiction. Toutes les addictions créent du déséquilibre et aboutissent à la mort personnelle ou collective. Le "toujours plus" n'a effectivement pas de sens. Il est lié à une notion illusoire du progrès et à l'idée farfelue de l'inéluctable croissance. La vie dans la nature nous montre les vertus des équilibres, et les limites des excès.
6 -  Il n’y a pas d’alternative (“There is no alternative”, comme le proclamait encore Margaret Thatcher).
Voilà le pur alibi de mauvaise foi des néolibéraux. Bien évidemment qu'il y a une alternative, voire même nombre d'alternatives que les initiatives locales et souveraines ont développées. Je pense aux AMAP, aux bars associatifs, aux épiceries solidaires, aux Fab Labs, aux ressourceries, aux écovillages, aux monnaies locales, aux coopératives de production, aux communautés intentionnelles, alternatives, libertaires et autres, etc. 
La liste est encore longue. Nombre de sociétés dites "premières" ont largement expérimenté historiquement et avec succès ces modes organisationnels solidaristes et interdépendants, comme les Navajos, les Lakotas, les Yakis, les Koguy, les Nenetts, les Dogons, les Bushimen, les Aborigènes d'Australie, etc... etc...
Mais la société occidentale, prédatrice et conquérante, ne souhaite laisser aucune place à  la contradiction, même à tout ce qui n'est pas elle. Elle détruit, parque, assujettit, contraint, corrompt jusqu'à l'extinction. Et aujourd'hui, arrivée au bout de son absurdité hors-sol, égocentrée, néolibérale, ultra-consommatrice, c'est elle qui s'effondre.
Au-delà, la porte s'ouvre vers des alternatives joyeuses. Ne pourrait-on penser un souverainisme local, communaliste, convivialiste, associatif ? Un localisme, en fait, et ne pourrait-il pas prévaloir sur toute autre autorité ? Pourrait-il être pris comme la base d'un renouveau sociétal, libertaire, solidariste, pacifiste, humaniste et fédéraliste ? Ne peut-on pas construire dès maintenant, à côté de celui qui s'effondre, le monde que l'on souhaite vivre ? ... fonder quelques villages gaulois ? Je crois savoir que nombre de communautés de ce type existent déjà deci delà de par le monde.
C'est bien en cela que consiste le changement de mythe et de procédure. Tout réside sur ces simples éléments de société. Simple, non ? Comme le disait l'activiste serbe Srdja Popovic : "Voyez grand mais commencez petit !". Personne ne vous suivra si le projet est trop immense, mais si vous commencez à la dimension que chacun peut envisager, alors vous irez très loin...
Jean-Marc SAURET

mardi 12 mai 2020

"Fais-moi de la place !"

Il me souvient qu'enfant, nous étions nombreux autour de la table, le matin, au petit déjeuner. Combien de fois ai-je entendu l'une de mes sœurs ou l'un de mes frères me demander ainsi : "Fais-moi de la place !". Combien de fois aussi ai-je pu prononcer cela, même en d'autres circonstances, comme lors d'un spectacle, d'un jeu entre nous ou dans un quelconque regroupement. Je l'ai entendu et aussi prononcé à l'école et l'entends encore lors de pique-niques ou repas entre amis.
Quand je me suis mis en couple, j'ai accueilli ma compagne en lui libérant de la place dans mon appartement, libérant des étagères dans le placard, dans le buffet et le living, dans ma chambre, dans la salle de bain, etc. Bref, je lui ai fait de la place pour qu'elle trouve son espace et qu'elle y soit bien.
Quand notre premier enfant est né, nous l'avons accueilli et nous lui avons fait de la place. Nous lui avons dédié un espace, puis une chambre, de la place dans les placards, dans la cuisine pour ses affaires, etc. Bref, nous lui avons donné une place qu'il occupa grandement. Il en fut de même pour le suivant. A chaque fois, avec beaucoup de joie et de plaisir, nous faisions de la place au nouvel arrivant.
Quand un ami, un parent, voire des copains, passent à la maison et que nous souhaitons avec plaisir bien les accueillir, nous faisons de même : nous libérons de la place pour que, le temps qu'ils sont là, ils se sentent bien et confortables. Je suppose qu'il en va de même chez vous.
De la même façon, quand l'un de nous s'en va, pour quelque temps ou pour toujours,... on "vit" ou voit alors une tout autre situation.... Soit on lui garde sa place, soit celle-ci se referme… et c'est plus ou moins simple à "vivre". Il faudra parfois quelques rites de deuil pour reconsidérer cette place vide que, parfois, on "gardera" en l'état à tout jamais...
Pourquoi cela se passe-t-il ainsi ? Parce que nous voulons, -c'est ce que j'ai évoqué-, que ces personnes se sentent bien. Et pourquoi le voulons-nous ? Parce que nous les aimons, que nous avons de l'affection pour elles, et que nous les considérons à une "bonne place", à "la bonne place", auprès de nous et dans nos cœurs. Alors nous la leur offrons.
On peut se souvenir aussi de ces refus de laisser de la place à des collègues… Ces collègues que nous n'apprécions pas. Je me souviens encore de cette demande faite par mon voisin de réfectoire à l'école : "Serre-toi ! Il y a Zozo qui arrive !...". Car il n'était pas question que ce Zozo-là vienne s'asseoir près de nous. Nous n'avions aucune envie de lui faire de la place...
Et si aimer n'était que ça ? Donner de la place, de l'espace pour vivre, partager l'espace... Et si refuser la place à quelqu'un n'était que refuser qu'il soit digne d'amour, de reconnaissance, d'affection ? Ceci me semble tout à fait développé dans notre réalité sociale.
Que faisons nous pour les "migrants" et autres "étrangers" ?, sinon juste leur fermer la porte. Certes on trouve toujours de "bonnes raisons", ces alibis de mauvais aloi !
Et ce en invoquant "justement", si l'on peut dire, le fait qu'on ne peut accueillir toute la misère du monde... Tiens, la personne a déjà disparu derrière "l'état" selon lequel on la considère. Il n'y a plus une personne, juste une misère...
Comment la compassion ou l'empathie peut-elle s'activer et se mettre en place, si justement la personne disparaît de nos radars ? S'il y a reconnaissance de l'état de "personne", alors, seulement, la rencontre est possible. Sinon, dans le cas inverse, ce n'est qu'un mur que l'on bâtit, ou un vide que l'on creuse devant ses pas.
Faire une place c'est accorder physiquement à l'autre la place qu'il a dans nos représentations, et donc dans nos cœurs. Nous lui ouvrons alors un espace, voire un lieu même, où il sera et fera ce qu'il voudra. Il s'agit d'un espace de liberté et d'autonomie... peut-être pas d'indépendance car le partage, en référence à notre culture, appelle des devoirs, sous forme de reconnaissance ou de partage réciproque. Voilà peut-être pourquoi nous apportons de menus cadeaux quand un ami nous accueille à dîner.
Pourtant, quand nous libérons de la place, nous ne demandons rien, aucune réciprocité. Ce n'est que la culture, l'empathie, le bon sens ou la bienveillance qui invite l'accueilli à formaliser cette réciprocité. Pas l'accueillant ! Si ce n'était pas le cas, nous ne serions pas dans les conditions d'un accueil mais dans celles d'une location ou d'une vente. Il s'agirait alors d'un contrat commercial : je te donne en échange de ce que tu me donnes.
Il ne s'agit donc là ni d'amour, ni de compassion, et pas davantage d'une quelconque émotion. Il n'y a là ni accueil, ni confiance, ni bienveillance, et les parties se protègent des risques que peuvent représenter l'autre, cet "intrus" dans nos espaces. La rupture du contrat fait des procès, des guerres et des combats destructeurs. La rupture dans un accueil ne fait que des malheureux, des âmes blessées, de la déception et de la souffrance d'abandon. Nous nous sentons alors abusés, "dépossédés" de la place que nous avions faite à l'autre. Ensuite viendront la rancœur et le sentiment de trahison, mais ce ne sont là qu'un "construit", postérieur en faut pansement sur ce moment de souffrance.
"Dépossédés" ? Avons-nous jamais jeté un dévolu de propriété sur cet autre ? Ce seul point serait à réfléchir, car l'autre peut-il m'appartenir, comme l'on possédait les esclaves, comme l'on possède un jouet ? Il faudra vraiment repenser cela...
En revanche, le plus bel accueil qu'il m'a été donné de vivre a été chez des gens modestes, sans prétention, et le cœur grand ouvert : au lieu de me faire une place, ils m'ont dit à mon arrivée : "Fais toi de la place !" Cela signifiait que je pouvais, voire devais, bousculer leur espace à mon goût, pour prendre l'espace dont moi seul connaissais  le besoin, voire seulement l'envie... Quelle ouverture ! Quelle liberté offerte ! Quel accueil magnifique !
Alors, pour demain, autour de nous, on fait quoi, et comment ?...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 12 mai 2020

Lire aussi  "Nos interdépendances"




mardi 5 mai 2020

Libres, mais de quoi ?

Notre république nous propose de nous rassembler autour des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. On sait à quel point ces valeurs se sont perdues dans les brumes d'une histoire qui n'en témoigne guère. Certains avaient rajouté à ce triptyque, la solidarité. D'ailleurs, pour le socialiste Proudhon, solidarité et liberté se superposaient. Il affichait une conception de la liberté se développant au contact de l'autre. Elle était à l'inverse de cette conception sociale ordinaire où la liberté est réputée s’arrêter là où commence celle des autres. Il y a donc, comme nous le voyons là, plusieurs types de libertés, plusieurs notions , conception ou idées qui s’y rapportent. On peut légitimement affirmer, notamment, qu’il existe bien un type individuel, que l’on peut opposer à un autre, plus immanent, puisque universel.
Il est vrai que la psychosociologie moderne pense la personne humaine grégaire et, parce qu'elle est inscrite dans le langage, cette science voit la personne inscrite dans une symbolisation du monde. c’est elle qui va lui servir de réalité. Son identité, comme je l'ai développé ailleurs, est autant dans son cœur que dans le champ social. Dès lors, son identité dépend aussi du regard des autres, selon l'adage qui l'illustre : "les autres me reconnaissent comme tel". Ainsi, l'être social trouve dans son immanence une construction solidaire de la liberté.
L'idée est séduisante. Elle pourrait avoir des applications politiques et sociales… du genre de celles que nous attendons toujours,... et qui tardent à venir. Elle pourra être approfondie. Mais au-delà de cette vision psychosociale, la liberté dont chacun parle, que d'aucuns évoquent ou invoquent, réside d'abord dans la sensation de liberté. Si je ne me sens pas libre, je ne le suis pas et c'est bien cela qui occupe et préoccupe le quidam.
Alors communément nous disons que nous sommes libres (ou plutôt que l'on se sent libre), quand il n'y a pas de contraintes qui pèsent sur nos épaules et "ficelle" nos mains, du moins quand nous ne les ressentons pas. L'idée de liberté est donc projetée comme étant l'absence de contrainte, offrant un "je fais ce que je veux". D'accord, prenons cela. Mais allons plus loin.
La question devient alors : "si, pour être libre, je veux me débarrasser des contraintes, quelles sont-elles et où sont-elles ?" Si l'on revient vers notre quidam et que nous lui posons la question, il nous indique que c'est la société, l'autre, le patron, ses partenaires, son environnement, qui le contraignent. Il nous rappelle que les freins à la liberté sont la loi, les règles ou le manque de moyens.. Bref, la contrainte est un ensemble de forces, quelles qu'elles soient, toujours venues de l'extérieur.
Il me revient à nouveau (décidément...) la phrase de Marc Aurèle : "Ce ne sont pas les choses qui nous gênent mais le regard qu'on leur porte", à quoi j'ajoutais cette notion constructiviste : "On ne voit que ce que l'on croit !". J'en ai déjà donné plusieurs exemples en situation. Les choses ne sont donc pas telles qu'elles seraient dans leur hypothétique essence, mais la façon dont je les considère.
Si donc je ressens des contraintes, il y a bien des chances qu'elles se nichent dans mon être même. Bien sûr, la loi est là et elle existe bel et bien. Il en va de même avec les règles, les capacités des uns et des autres. Si je considère le sport qui me passionne, pour le pratiquer je m'appuie sur les règles et elles deviennent les conditions pour que la partie, la séquence, le match, se déroule "comme il se doit". C’est à ces conditions, et dans ces conditions, que je vais y prendre le plaisir que j'en attends. J'en réclame même l'application, les invoque, parfois même les proclame à grand cri devant mon poste : "Penalty !"
Quand je conduis, je me réjouis que tout le monde respecte le Code de la route, comme ça je suis sûr de n'avoir aucun véhicule à contresens, qui me coupe la route, qui brûle un feu ou un stop. D'ailleurs si cela arrive, on s'entend crier : "Il est fou !"
Quand on pratique son loisir préféré, les contraintes du contexte deviennent des difficultés qui rendent le parcours passionnant, voire excitant. Le dépassement de soi et la réussite, l’atteinte du but, procurent une excitation de plaisir. C'est donc bien la façon dont je vois les choses qui font que des lois, des règles, des difficultés, deviennent des contraintes (ou pas). Alors seulement, je n'ai que trop envie de les voir disparaître.
Puisque la contrainte, ce mur à ma liberté, est une construction mentale, c'est là, dans le mental, qu'il faut aller chercher sa résolution. Je repense à l'histoire de Diogène. Quand Alexandre le Grand arrive à Corinthe qu'il vient de conquérir, tous les habitants ont fui, sauf Diogène toujours installé dans sa jarre. Admiratif de son courage, Alexandre le Grand lui propose de lui offrir ce qu'il désire. La réponse célèbre fut : "Ôte-toi de mon soleil !"
Était-ce de l'arrogance, de l'inconscience ou de la provocation ? Non, rien de cela. C'était seulement que la représentation de la situation n'était pas la même pour Diogène et pour tous les autres protagonistes. Diogène était connu pour son détachement de tout. Il n'était attaché à rien et ne se préoccupait que de l'essentiel. La puissance d'Alexandre lui importait bien peu. La violence n'avait pas de sens et, par elle, on ne pouvait rien lui prendre puisqu'il n'avait rien. Dont acte...
Ceux qui ont à perdre ont peur de le perdre. C'est le sens de la fable du financier et du savetier. Le premier était ravi d'entendre chanter le second en travaillant et s'étonnait de cette joie. Il lui confia une somme d'argent et dès lors, le savetier, préoccupé par la richesse qui lui était confiée, ne dormait plus, ne chantait plus. 
On retrouve cette différence de représentations entre les nomades et les sédentaires. Ces derniers ont un territoire dont ils dépendent pour la culture et l'élevage. Tout ce qui y est leur appartient. Leurs journées se succèdent dans le travail, dans l'entretien et la défense du territoire.
Le nomade n'a que son baluchon sur son dos. Tout ce dont il a besoin et dont il profite, est dans l'environnement où il passe, cueille et chasse. Alors gare au nomade s'il lui arrive de passer sur le territoire du sédentaire. Il en va de sa vie. Mais il n'en a que faire et passe alors un peu plus vite comme quand il court après un lapin. C'est tout...
C'est aussi la posture de nombre de sages et de leurs philosophies, comme celle du bouddhisme. Le bonheur est dans le détachement, l'absence de lien. Alors, comme le racontait Matthieu Ricard, il se sent libre, émerveillé et riche des kilomètres de l'Himalaya déployés devant ses yeux.
Mais, soyons au clair avec le sujet : ce n'est pas la pauvreté qui fait la liberté, mais notre rapport aux choses. Ce n'est pas l'opulence qui crée le détachement non plus, mais toujours notre rapport aux choses.
Ainsi, le sentiment de liberté est dans le cœur de tous ceux qui ne sont pas attachés, liés, au monde qu'ils parcourent. Ils y sont, de fait, comme des usurpateurs de passage...
Alors pour résumer le fond de mon propos : je suis libre parce que je ne suis attaché à rien, pas même à la vie, ni à l'autre dont mon "existence" dépend. L’essentiel, en cette occurrence, est lié à la façon dont je les apprécie,... à leurs justes apports et fonctions. Ce sont seulement les attaches qui posent des contraintes et des exigences. Elles sont toujours lourdes. Cet "usurpateur", n'étant pas du monde où il vit, en est détaché, donc libre et friand sans addiction.
Alors, heureux les vagabonds visiteurs ! Tout de notre liberté est dans nos représentations, celles qui fondent nos réalités et nos activités.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 5 mai 2020

Lire aussi  "Libre arbitre"