samedi 20 juin 2020


Nous amener plus haut et plus loin, c'est la raison d'être du sociologue-troubadour que je suis. Comment développer un monde meilleur, plus efficient, plus pragmatique, où l'on vit bien et travaille mieux, un monde plus dynamique et plus humain ? C'est là, dans nos organisations, toute la question du management (leadership, interactions et postures). La question devient alors : "Comment développer son regard pour se développer soi-même et produire un monde meilleur ?" Patron, manager, décideur et collaborateurs de toutes organisations professionnelles ou associatives, ce blog "le manager conseil" est fait pour vous. Il est une véritable bibliothèque thématique de ressourcement.
Vous trouvez ici des indications sur le management des personnes et des projets, comment ça marche, comment agir, avec des postures, des principes de fond, des leviers pour faire, et voir l'impact des évolutions de notre société sur nos métiers, nos pratiques, notre lien social, mieux voir la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite, à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.
Jean-Marc SAURET

mardi 5 décembre 2017

Management et Organisations dans une évolution sociétale majeure

On dit que la France a besoin de se réformer. Il est vrai que sa culture, historiquement bureaucratique, l’a installée dans des modes de blocage où le mot même de « résistance » constitue une valeur forte (et pas que depuis 1945). Elle se trouve aujourd'hui dans un temps comparable à la période suivant la révocation de l’Edit de Nantes où les « réformés » ont quitté le pays, emportant avec eux la dynamique économique. Ils sont allés la développer en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Il y a même des sociologues, voire des géographes, pour penser que c'est là que se trouve la première raison de l'affaiblissement de la France. C'est là-dessus que se préparait la révolution de 1789, au-delà même des grands gels et des mauvaises récoltes successives. L’effondrement économique lent et continu aurait installé ces conditions majeures, propices à la grande rupture (il y en a même pour dire que cette période préfigurerait l'actuelle...). C'est dire !
Ce qui reste de cette perte culturelle protestante nous habite encore : on peut le qualifier de désir de permanence et résistance au changement (nous ne sommes pas des révolutionnaires et si nous faisons la révolution, ce n’est que par violente résistance, par frustration de consommateur, ou par défaut). Et comme le passé est toujours plus sûr que l’aventure de l’avenir, résister devient un mode de pensée et de vie. Nous savons le développer contre vents et marées, vent qui gonfle les voiles de nos économies, marées qui "alluvionnent" nos terres et nos cultures… Aurions nous à ce point adopté l’adage cathare « Mon frère, il faut mourir » ?
La réforme dont nous avons besoin est culturelle. Elle nous viendra soit par le sud, dans les apports de courage et de volonté trempés, soit par le monde anglo-saxon dont la culture irrigue l’ensemble de notre économie et de nos rapports sociaux. Reste à se poser la question de savoir si l'ensemble de nos rapports ne s’épuiseraient pas dans l’économie... Le commerce, s’il a été la raison ou le motif de nombre de nos contacts et relations, sera encore peut être longtemps le lien de santé avec le reste du monde.  Mieux ! Il s’agit bien là de sa santé non seulement économique et culturelle, mais aussi et peut être surtout de sa santé en termes de sensation de progrès. C’est elle que l’on trouve associée à une marche en avant.
Cependant, il nous faudrait transformer notre regard sur ces champs là afin de disposer d'une vision d’un commerce et d’une économie faite pour l’humain et par l’humain. Trop de caricatures idéologiques nous servent de paravent confortables.
Comme l’avaient évalués les sociologues Paul H. RAY et Sherry Ruth ANDERSON dans les années 90*, une nouvelle culture est en phase de création depuis plusieurs années Elle nous offre une alternative à l’ultra consommation, celle qui justement nous épuise matériellement, écologiquement, culturellement et humainement. Ces alter-consommateurs, ou « créateurs de culture », s’engagent, portent leurs projets et les développent. Ce sont des projets que l'on peut qualifier d'humaniste, pragmatique, spiritualiste et hédoniste. Cette population montante a besoin de plus de latitude pour porter son action tout en tentant d’alléger ses contraintes. Générations « Y » (comme "Why?") pour les uns, alter-mondialistes ou hyper-modernes pour d’autres, tous ces acteurs se définissent comme "alternants culturels", c'est à dire qu'ils développent une alternance de notre vivre ensemble dans une évolution culturelle de fond. Dans ces conditions, ces « acteurs » au plein sens du terme, saisissent toute opportunité pour créer, organiser, prester, réaliser.
Nous les trouvons probablement trop zappeurs, ego-centrés, personnalistes, voire insaisissables ou peu « manageables ». Ils construisent néanmoins leurs parcours au gré des opportunités, s’adaptent, cueillent la vie et les rencontres avec un redoutable pragmatisme. Aujourd'hui dans cette entreprise, demain ailleurs, ils s'avèrent plus sensibles au plaisir d’être là, de faire "ça" plutôt que pour gagner plus. Ils développent de surcroît une mobilité toute guidée par leur goût de la vie, leur plaisir de faire et leur sens aigu de l’autonomie. 
Tout cela se réalise au gré des opportunités, car ils vivent en réseau, développent un "multi entre soi" où chaque acteur est un "hub", un cœur ou tête de réseau, et à la fois contributeur de bien d'autres. Ils apprennent et s’adaptent constamment. Ils énervent les managers qui ne savent ni comment les prendre, ni gérer ou même, plus prosaïquement, répondre à leurs questions constantes. Celles-ci, multifactorielles, portent d'abord sur le sens, et engendrent des "comment faire". Comment répondre à leurs propositions perpétuelles pour un mieux faire autrement ?... car ils sont engagé dans ce qui a du sens pour eux. Ils sont tout, peut être, sauf des bureaucrates.
Cette population énergique et énergétique, force de construction et d’innovation, n’a même pas besoin de structures, même légères, pour évoluer. Nombre d'entre eux ont donné aux sociétés d’intérim une manne temporaire parce qu’ils sont à la recherche de possibilité pour travailler où et quand ils veulent. Aujourd'hui, comme ils ont grandi, ces sociétés qu'ils ont traversé en nomades, ne leurs suffisent plus. C'est ainsi qu'ils préfèrent créer une entreprise légère, plutôt en grande Bretagne d’ailleurs, ou zapper d’une boite à l’autre que de s’installer dans des fonctions pérennes. Ils n'aiment pas es structures lourdes. Ils sont plus utilisateurs que consommateurs propriétaires. Ce qui leur irait le mieux serait des revenus suffisants pour vivre (voire le confort du salariat) avec la liberté d’action du libéral… Ceci existe. Il s’agit du portage salarial. Il offre tous les avantages de souplesse et de sûreté qu’ils attendent, confort et liberté au service de leur créativité hyperactive.
Pour cette culture montante, cette population grandissante en nombre, en âge et en compétence, cette forme d’inscription dans l’économie qu’est le portage salarial est bien le cadre qui leur va bien, peut être mieux que l'auto-entrepreneuriat. Il y a fort à penser que se trouve là l’opportunité de ne pas voir partir nos talents, notre dynamique créatrice vers les pays anglo-saxons ou ailleurs, car leurs projets et leur imagination ne connaissant pas les frontières. Ils visent davantage de s'épanouir au boulot que de gagner forcément plus.
Il y a quelques années, mon fils, qui appartient à cette nouvelle population, me dit : « L’anglais, finalement, c’est bien plus pratique que le français pour s’exprimer… ». Je restais bouche bée, moi pour qui la langue de Molière est une richesse, une arme d’expression redoutable. J'avais l'impression d'avoir raté quelque chose… Depuis, il vit à Londres, à son compte... Le monde aurait-il changé ? Peut être, mais ce ne peut être sans nous…
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 5 décembre 2017

* Paul H. RAY & Sherry Ruth ANDERSONThe Cultural Creatives : How 50 Million People Are Changing the World (illustrated ed.). New York: Harmony Books, 2000.



Lire aussi : "Management, une question de sens, de sens et de sens..."

mardi 28 novembre 2017

La dictature des apparences

Gérard Filoche a été exclu du parti socialiste pour avoir édité sur le réseau social Tweeter une image accompagnée de moins de cent quarante caractères. La raison prononcée de son exclusion est "incompatibilité avec la philosophie du parti". C'est à dire qu'un affichage instantané de quelques mots fait plus de sens que quarante ans de discours, d'écrits et d'actions militantes, voire de combats. Je ne viens certes pas faire l'avocat de Gérard Filoche, je viens juste montrer comment et sur quoi un parti prend actuellement ses décisions et pourquoi ça passe socialement sans accrocs. Je veux juste attirer l'attention sur le fait que ce mode de décision n'est pas propre à ce parti et qu'il fait le mode de vie et de pensée de toute une grande part de notre société : la décision se fait sur l'écume des choses. Nous sommes en pleine dictature des apparences. Le pouvoir est à l'éphémère...
Dans la présentation que j'ai déjà développée sur l'évolution sociétale* en trois vagues historiques, actuellement coexistantes et incompatibles (les modernes, les post-moderne et les alternants culturels), Gérard Filoche est un moderne. Le socle de sa pensée, et donc de sa posture (voir l'article "La vision guide mes pas**"), est fondée sur la rationalité, l'individu, la verticalité organisationnelle et la construction du futur. 
Or, le collectif qui le juge, la société qui l'enveloppe dans son air du temps, sont post-modernes, à savoir que leur posture est fondée sur l'émotionnel, la tribu, la "liance" et la "reliance" (cf. Marcel Bolle de Bal), et enfin "l'ici et le maintenant". Nous sommes passés, et je l'ai déjà présenté, d'une société de la construction dans un environnement rationnel de progrès (c'est la posture qu'illustre Gérard Filoche) à une société hédoniste, comme en a développé l'étude et la description le sociologue et philosophe Michel Maffesoli.
Voilà pourquoi Gérard Filoche ne peut pas comprendre ce qui lui arrive et proclame que c'est autre chose qui est jugé sur lui, et que le tweet n'est qu'un prétexte. Mais pour l'environnement sociétal, c'est le symbolique, le sens induit ou seulement compris d'un seul tweet qui fait symptôme, et donc qui fait sens. Pour ces gens là (ce public), c'est inacceptable. Leur imaginaire est frappé d'un sens en contre-sens et donc l'accusé devient un exclu de fait. C'est bien l'écume des choses qui prend le pouvoir.
Est-ce que ce cas est un cas isolé ? Probablement pas. Il est seulement emblématique de ce que sont nos rapports sociaux actuellement. C'est bien cela et seulement cela que je juge (pas l'ex-militant PS, il est un tout autre sujet). C'est aussi ce que je donnais à voir dans mon précédant article autour du phénomène "Balance ton porc", consécutif à l'affaire Weinstein.  
C'est aussi ce à quoi nous avons assisté lors de "l'affaire Léonarda", expulsée au Kosovo. C'est aussi ce qui s'est invité dans les primaires socialistes et de la droite, et aussi dans toute la course à la présidence du printemps 2017. C'est aussi ce sur quoi surfe le mouvement des "fémènes". La liste n'est pas exhaustive, loin de là, car c'est là notre air du temps post-moderne... 
L'apparent que révèle un élément fait plus de sens que l'histoire profonde dont l'analyse historique et sociologique est oubliée, inexistante, passée à la trappe. Serions-nous devenus une société idiote, émotionnelle, adolescente ? Très certainement... C'est ce moment post-moderne qui nous enveloppe. "Dieu merci", la route ne s’arrête pas là et le mouvement d'alternance culturelle se développe. Nous approchons inexorablement d'un moment de bascule vers un changement sociétal profond.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 28 novembre 2017
* voir les articles sur "Les nouveaux liens sociaux"
** voir l'article "La vision guide mes pas"

mardi 21 novembre 2017

Étymologie de "management"

D'où nous vient ce terme de management, et que contient-il ? On a l'habitude de prendre l'acception anglo-saxonne pour sens commun. En effet, le mot "to manage" signifie quelque chose comme "se débrouiller". Ce sens là est bien entré dans nos organisations et pas par la petite porte. On a aussi l'habitude de chercher quelques origines dans le vieux français et les mots "manage" et "manège" viennent en surface (le manège étant celui où l'on enseigne aux chevaux la marche, le trot et le galop à la demande). Ces deux acceptions portent le sens d'ordonner, d'organiser, de rendre plus amène et propice à l'usage, un peu à la manière du terme : "ça tourne, ou ça roule", que l'expression populaire retient pour dire que cela marche bien, que ça fonctionne... comme la marche d'un manège pour enfants !
La première fois que le mot "management" est apparu en France, c'est dans un article de l'Evénement Illustré, en 1868, assez récemment donc. De fait, ce mot de racine latine nous vient de l'italien où il comporte trois sens distincts. Ceux-ci peuvent nous parler vraiment et, cerise sur le gâteau, "manegiare" est un verbe transitif ("manegiarsi") apportant un quatrième sens des plus intéressants. Regardons cela de plus près.
Le premier sens, en italien, est celui directement issu de la racine latine, le "manu agire", le fait de faire à la main, le fameux coup de main que l'on retrouve dans l'expression "managiare la spada", qui veut dire "manier l'épée". Il y a du savoir, du savoir faire, du tour de main, de l'agilité, de l'expérience et de l'usage dans ce premier sens. Il est comme un fondement du concept de management.
Le second sens a rempli nos écoles de gestions. Il est cet art de "conduire une affaire", d'en maîtriser les détails, les forces et les contraintes. L'italien le prononce ainsi : "manegiare una faccenda". L'expression porte là tout le sens de planifier, diriger, contrôler, cher à Peter Drucker, un des "papes" du management dans les années quatre-vingt et suivantes.
Le troisième sens s'approche de ce style de management montant depuis quelques années, que l'on nomme humaniste, avec cette connotation d'intelligence collective. Il est aussi présent dans les modes et manières de l'hollacratie, de l'entreprise libérée, voire aussi du co-working ou encore de la sociocratie. La liste n'est pas exhaustive. Bien qu'application et processus peuvent se distinguer, le fondement de la démarche est le même. L'expression italienne "manegiare un cavallo" (conduire un cheval) l'illustre fort bien. 
Comme dans le développement des couples d'intelligence collective, il s'agit là de développer le binôme  "homme-cheval", de manière à ce qu'il réalise ce qu'aucun des deux ne saurait réaliser seul. C'est, par exemple, le cas du saut d'obstacle où le cavalier ne saurait jamais réaliser seul un tel parcours, surtout dans un temps aussi court. Le cheval, de son côté, ne s'intéresserait pas à cette gymnastique et pourrait la prendre dans d'autres sens et sans cadence. Le résultat serait tout aussi improbable. Si le cheval apporte la puissance et la justesse, le cavalier s'occupe de la cadence, de l'ordre et du sens du parcours. Il intègre également l'optimisation des pas de sa monture entre les obstacles. Les deux s'occupent de leur entente, chacun à sa manière.
Si l'on transfère ce sens dans nos organisations, il devient l'articulation du couple homme-organisation (et le mots homme est pris à son sens générique et neutre d'être humain). C'est là toute l'approche que Fritz Roethlisberger a développé dans les années 60 et 70 avec ces cours à Harvard de "organisational behavior", traduit malencontreusement en français par "comportement organisationnel", expression peu intelligible, au sens relativement abscons. Il s'agit là de comprendre la relation d'interdépendance et d'inter-influence entre le comportement des individus et celui de l'organisation, afin de faire avec, en optimisant le couple. Ce sens là est aussi celui de l'articulation entre tous les gens et toutes les parties d'une organisation : on retrouve là, cette fameuse manière de travailler ensemble en développant une intelligence collective (pour l'image, il est loisible d’affirmer que le “produit” est bien supérieur à la somme de chacun).
Et puis il y a la cerise sur le gâteau, cerise que l'on gardera en bouche et pas seulement pour le plaisir : ce verbe transitif, "manegiarsi", signifie "s'évertuer à"... On pourrait alors en déduire que le management est une science dont la mise en oeuvre est un art. Si c'est là le sens profond du management, je me demande comment nous avons autant dévié de la cible...


Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 21 novembre 2017