mardi 20 juin 2023


Le sociologue cherche à comprendre comment marche le monde. Et le troubadour le raconte. 

Aller plus haut et plus loin, c'est le rêve de chacune et de chacun. Pour ce faire, nous avons à développer ensemble un monde meilleur, plus efficient, plus pragmatique, connecté et éclairé où l'on vit bien et travaille mieux : un monde plus dynamique et plus humain. Comment faire ? C'est là, dans le quotidien des organisations, toute la question du management et du lien social. Elle devient alors : "Comment se développer soi-même pour porter cela ?" 
Patron, président, manager, décideur et collaborateurs de toutes organisations, ce blog est pour vous. Il est une bibliothèque thématique de ressourcement. C'est là ma raison d'être de sociologue-troubadour.
Vous trouvez ici des indications, des analyses, des ressources sur le managementdes principes de fond, des postures, des leviers pour mieux faire, voir l'impact des évolutions de notre société et mieux voir la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite, à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.
Jean-Marc SAURET

mardi 10 juillet 2018

Vers une "quadrialectique" de l'être

Nous avons l'habitude des formes duales, des composantes à deux dimensions, comme le vrai versus le faux, le bien versus le mal, le féminin versus le masculin, etc. Et nous avons la ferme habitude de conduire notre rapport au réel de cette manière : le réel vs l'irréel ("vs" pour "versus"), le dedans vs le dehors, ce qui en est et ce qui n'en est pas, ce dont je parle et ce dont je ne parle pas, le vraisemblable et donc l’invraisemblable, le crédible et donc "l'incrédible", le dicible et l’indicible, etc. 
Cette dualité structurelle porte toute la logique de notre approche du monde, de nous même dans le monde : tout concept porte en creux de lui-même tout ce qu'il n'en est pas, comme un réel "à attraper", comme un possible (j'ai déjà développé précédemment ce concept de réalité cher aux constructivistes et mis en lumière à Palo Alto). Nous avons donc l'habitude de penser sous la forme d'une dialectique.
Ainsi, le siècle des lumières a-t-il vu se développer cette dialectique qui nous a conduit à l'esprit scientifique : le monde me résiste et je lui constate (ou construit) alors des lois, des règles, structurelles et de fonctionnement. Puis dans un va et vient entre l'expérimentation et ces fameuses lois que ma culture trouve au monde et au réel, je fais bouger ces dernières, les fait évoluer, les affine, leur considère des exceptions, c'est à dire les situe dans un cadre, dans un contexte. Et voilà que je viens d'introduire là un troisième champ dans cette dialectique, en l'espèce, l'environnement. Mais quel est-il vraiment ?
Nous avons déjà vu que l'évolution sociétale et technologique, est venue bousculer cette dialectique en limitant, en effaçant les aspérités du monde dans notre rapport à lui. Je m'explique. Le monde me résiste (si je passe par la fenêtre, je tombe, inéluctablement) et je passe mon temps à trouver des solutions. Elles constituent autant de contournements, ou de réponses, au moins des explications à cette résistance du monde. C'est en se cognant à ce mur là que nos intelligences viennent apporter leur secours. 
Or, le développement technologique a mis les résistances du monde dans l’inconséquent, dans "l'effacé", le moins visible. Ainsi, je me déplace dans ce monde de plus en plus vite et de plus en plus confortablement. La résistance du monde s'en trouve ainsi amoindrie, notemment par le développement des capacités de nos véhicules et des routes. Je vais de Lille à Perpignan dans un certain confort. Le voyage en avions est encore plus confortable dans "l'inrésistance" du monde. Ceci libère une place pour l'affectif et l’émotionnel. Nous entrons donc dans une "trialectique" de la réalité : la résistance du monde, la construction sociale de la réalité et le champ de nos émotions, désirs, envie, plus que comme simples marqueur de la réalité, mais comme pôles réels de sa construction (cf. Palo Alto).
Ce n'est pas le consumérisme et le développement technologique qui l'ont créé. Ils l'on seulement révélé. La dimension existait bel et bien avant cette "découverte".
Mais, dans l'action, dans la mise en oeuvre de ces connaissances, ou consciences acquises dans cette "trialectique", se construit un nouveau champ intervenant dans la connaissance du monde. Elle n'est pas un retour vers l'expérimentation, comme je l'ai longtemps pensé, mais s'avère comme un véritable pôle de notre conscience du monde. En effet, l'action que nous conduisons dans la création, dans la réalisation, dans la mise en oeuvre, met d'autres variables en jeux, et ces variables nous touchent profondément. 
Je pense une fois de plus aux travaux de Mialhy Csikszentmihalyi à propos de ce qu'est le bonheur. Il décrit le "flow" dans lequel nous évoluons en la matière. En l'espèce, nous sommes en passe de réaliser une oeuvre qui nous réalise en conjonction avec les compétences maximales que nous sommes justement là en train d'augmenter, de développer... 
Ce "flow", nous dit il, touche la dimension de la sensation, de l'incorporation de la réalité. Il se produit à ce moment-là la "convocation" d'une quatrième dimension : celle de la sensation corporelle, de son investissement dans le développement de la connaissance. 
Nous sommes donc maintenant en présence d'un véritable "quadrialectique" de la réalité. La connaissance, la conscience du réel, se joue entre ces quatre pôles : la résistance du monde, la construction sociale des lois qui le structurent et l'expliquent, l'émotion qui plonge dans le souvenir pour investir des vestiges personnels (enjeux, désirs, préoccupations) de nos réalités, et enfin les sensations qui investissent une autre mémoire venue, elle, peut être du fond de nos os et de nos muscles, de nos cellules même. Voilà les quatres variables de cette trialectique de la réalité.
Notre culture occidentale a pris l'habitude de les mettre dans les tiroirs du somatique, ou du traumatique. Nos muscles et nos os, quant à eux, se souviennent. Alors des douleurs et blocages (ou inversement des détentes de l'ordre des délices physiques) surgissent et s'invitent dans la "conversation".
Très justement, Albert Einstein écrivait que "Toute connaissance passe par l'expérience. Tout le reste n'est qu'information".
Quand je regarde le mode de vivre de l'humain actuel, je vois que les quatre dimensions sont bel et bien là. Aussi, cette démarche "quadrialectique" nous est bien utile pour "nous comprendre" et ainsi aller plus loin. Qu'est-ce qui nous fait agir, bouger, choisir, décider ?
Il me souvient de cette question simple que l'on pose aux enfants : "Que veux-tu faire plus tard ?" et l'enfant répond : "Je veux faire pompier, majorette, policier, infirmière, docteur, institutrice, etc" . Ils s'agit bien, dans la réponse, non pas d'une oeuvre à accomplir, mais d'un métier, d'une profession. On peut la résumer à un rôle social dans une représentation culturelle singulière. 
En effet, à la question sur l'action, nous avons répondu par l'être. C'est à dire que les deux premières variables sont là bien propres à l'élaboration de notre être : le faire et l'être que l'on reliera, le premier à l'expérimentation et le second à la socialisation.
Mais à regarder simplement le monde qui bouge devant nous (surtout dans la post-modernité consumériste), nous comprenons vite que l'avoir est à considérer comme un pôle réellement efficient. Nous le rapprocherons simplement du pôle de l’imaginaire, celui du désir, de l'enjeux. Ainsi, parce que nous faisons, sur l'avoir, une distinction utile entre la possession et l'usage (nous l'avons déjà évoqué dans quelques précédents articles), une distinction apparaît. 
Il y a les objets qui me valorisent à mes yeux, qui sont susceptibles de m'apporter la jouissance par le simple fait de les posséder (la belle montre, le beau vêtement, robe ou habit, la belle voiture, la belle maison, la belle carte de visite, etc.). 
Par ailleurs il y a les objets d'usage de tous ordres dont "les avoir à moi ou pas" importe peu pourvu que l'on puisse en avoir l'usage, le simple usage. Le partage communautaire repose sur ce dernier élément. 
On pourra alors épiloguer sur les ressorts du "communisme" dont le projet est de donner l’accès d'usage à tout un chacun à tous les objets, versus ceux du libéralisme qui met l'accent sur la jouissance à posséder les objets. Bien que ce débat soit juste, il n'est véritablement pas au cœur du sujet du jours.
Dans l'action, la question de la sensation est, nous le savons pragmatiquement, très prégnante. Il me souvient de cette phrase du docteur Gérard Fitoussi, spécialiste praticien de l'hypnose ericsonienne : "Je peux vous parler des heures du vélo et de comment en faire, mais un jour il faudra bien monter dessus !" 
Alors, seules, les sensations vont jouer un rôle prépondérant dans l'apprentissage, dans le développement des connaissances, dans la conduite de sa propre vie.
Résumons : quatre pôles s'invitent systématiquement dans la réalité de nos êtres : le faire, l'être, l'avoir et la sensation. Ainsi dans la pensée de son projet de vie (auquel participe la part professionnelle), il y a ces questions que je devrais me poser : "Qu'est-ce que je veux faire ? Qu'est-ce que je veux être ? Qu'est-ce que je veux avoir et qu'est-ce que je veux ressentir ?"
On peut aussi imaginer un rapport de causalité entre les différents objets de ces questions. Par exemple que le faire est dépendant de l'être, le tuteur majeur de la personne. Nous ne ferions alors que ce que nous sommes (ou en fonction de ce que nous sommes). On peut aussi imaginer que la sensation et l'émotion sont dépendantes de l'action conduite, et que c'est bien l'action qui les produit. On peut encore concevoir que l'imaginaire est liée à l'être qui le produit. 
Toutes ces interdépendances relèvent d'une priorisation d'une des variables dans la considération de ce que nous sommes. Elles relèveraient aussi de la priorisation d'un des objets de chaque variable (l'action, l'identité, l'objet et le sentiment, la sensation). Cette mise en conséquence efface les autres questions comme si le plaisir de l'objet, le gain et la propriété étaient "naturels" ou fondamentaux dans notre état d'être au monde. Il n'en est rien. 
Il s'agit là simplement d'un a priori, d'un parti pris. Chaque question nous invite à poser clairement nos enjeux, nos priorités et ainsi notre alignement avec notre raison d'être.
Nous comprenons bien là que chaque question, si elle devenait exclusive, nous conduirait à des postures radicalement opposées, et donc aussi différentes que distinctes. Dans ces conditions, je propose qu'on se les pose à chaque carrefour de sa vie, voire chaque jour, de manière à rester alignés et clairs avec notre raison d'être personnelle. 
Ainsi, chaque manager, à chaque projet, à chaque tournant dans le projet (c'est à dire, chaque matin avant de commencer quoi que ce soit), pourra se poser ces quatre questions fondamentales. 
De même, chacun, interrogeant l'autre, avant de partager (de co-construire, de l'accueillir dans son projet, de l'associer ou de s'associer), pourra user de ces quatre questions. Il les formulera d'abord pour lui-même, sans oublier de les partager avec l'autre (dans un temps simultané ou consécutif, au choix...). Il n’hésitera pas à développer une conversation qui mettra ces points là sur "le tapis" du jeu relationnel, soit sur le devant de la scène. 
Le socle ainsi éclairé et raffermi, nous voilà à même de faciliter bien des choses, et  en situation, de permettre un développement plus sûr. La clarification de ces quatre variables de la "quadrialectique" de nos réalités favorisera l'harmonie (organisationnelle et relationnelle) et notre route sera belle, tranquille et ombragée. Il s'agit bien en cette occurrence, non pas de juger l'autre, mais de mieux comprendre comment il se positionne, d'où il parle et d'où agit. Voilà qui nous aide à répondre une fois encore à l'invitation de Socrate : "Connais toi toi-même" !
Jean-Marc SAURET
Le mardi 10 juillet 2018


mardi 3 juillet 2018

Pourquoi la confiance dans les dirigeants est-elle perdue ?

Le discours économiste et gestionnaire des dirigeants en France ces trente dernières années met l'accent sur le développement des marges et sur l'économie des coûts. Il semble même que le phénomène s'accélère ces dernières années jusqu'à l'exclusion radicale de toute autre philosophie d'entreprise. 
Cependant, il n'y a là aucune chance de donner aux "employés" l'envie d'être là, de contribuer à l'action. Les spécialistes du management, que sont Sumantra Ghoshal et Christopher Bartlett, écrivaient en 1997 dans The Individualized Corporation (« L'entreprise individualisée » publié en français en 98) que la première mission d'un patron aujourd'hui était de donner à leurs "employés" de la fierté à travailler avec eux sur leur projet. 
Plutôt préoccupés à faire de l'argent, comme si c'était le cœur de raison d'être des entreprises, nombre de patrons se sont effectivement trouvés très éloignés de ce schéma.
Les employés, notamment en France, ont alors pris de la distance avec leurs organisations, séparant ainsi leur activité professionnelle de leur vie personnelle. Sciemment j'utilise les termes de « activité » et « vie » marquant bien ainsi la nature de cette séparation. Quand le travail était identifiant et réalisant depuis le moyen âge jusque à environ la fin des années cinquante, il n'en a plus vocation aujourd'hui (quoi que l'aspiration des gens en ce sens continue). En conséquence, actuellement, les employés et les ouvriers ont plutôt tendance à trouver le champ de leur propre réalisation personnelle en dehors du "boulot", alors que ceux-ci aspireraient plutôt à en être fiers. En effet, le métier, la profession, l'activité, constitue une condition identitaire majeure. Nous avions perçu cela lors de différents audits sociaux.
Le temps a bougé et effectivement, bon nombre de patrons ont bien compris qu'il importait de donner (ou redonner) du sens à l'action, de reconnaître les acteurs du projet dont ils ont la charge et/ou la volonté. Leur discours s'est donc progressivement orienté vers les registres du sens et de l'empathie. Toutefois, face à des contraintes de marché de plus en plus dures et contraignantes, face à la réductions des ressources, leurs pratiques managériales se sont re-taylorisées.
Est-ce la bonne solution ? Certainement pas et nous l'avons vu dans un ancien article traitant des visions des organisations mécanistes (ou en équilibre impermanent).
L'effet est donc pervers car, si le discours institutionnel donne du sens et de l'empathie, la pratique managériale, elle, tient de la procédure et du résultat financier. Elle impose, à ce titre, prioritairement une couleur gestionnaire et administrative. On peut dire, en fait, que ce management a mis les moyens en objectif, mais en perdant de vue la cathédrale à construire, et donc "in fine" la véritable raison d'être de l'organisation.
La césure entre le discours institutionnel et les politiques managériales fait sens, mais à l'insu des dirigeants qui les portent. Les employés, qui ont les mêmes neurones que leurs patrons (même s'il leur arrive parfois de manquer de mots pour le dire), ont bien vu et compris cette dichotomie, laquelle devient une partition majeure. C’est exactement ce que nous avons maintes fois entendu déclarer dans les discours revendicatifs et syndicaux. Dès lors, le discours officiel, plein de sens et d'empathie, est perçu comme une supercherie, comme une escroquerie, et la confiance, dans ces conditions, s'effondre.
Voilà pourquoi, nombre d'employés n'ont pas (ou plus) confiance dans leurs dirigeants. Reste à ces derniers à redresser, non pas leurs discours, mais leurs pratiques. Il leur est nécessaire de revenir à la raison d'être de leurs organisations, à remettre la personne en son centre, et à reconstruire leur philosophie managériale. Il est vrai qu'il est parfois arrivé, à nombre d’entre nous, d'avoir, dans la vie courante, déclaré des valeurs;;; tout en en pratiquant d'autres.
Cette dichotomie n'est pas une anomalie mais un ordinaire. Ainsi, par exemple, l'Abbé Pierre reprocha-t-il aux catholiques d'aller à la messe le dimanche et de perdre leur charité en en sortant de l'office. Quelques journalistes politiques on marqué les différences qu'ils voyaient entre les discours de campagne et les pratiques locales.
Ajuster nos actes à nos paroles est un vieux thème moral, certes. Et cependant c'est de cela que dépend centralement le leadership, la consistance et le charisme de leaders. Il nous reste du chemin à parcourir qu'un peu de temps d'introspection, pourquoi pas accompagné, rendra plus doux, plus simple et plus réaliste. C'est jouable, bien-sûr ! A ce propos, Guillaume d’Orange disait à peu près ceci “qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer”
Jean-Marc SAURET
Le mardi 3 juillet 2018

Lire aussi : "Harmonie et management"

mardi 26 juin 2018

Souffrance et bonheur au travail

La question du « Pourquoi cette souffrance au travail » ne s’épuise pas dans l’étude des « conditions de travail » et de son ergonomie, ni dans une réponse sibylline ou laconique du type « Parce que le travail est étymologiquement "souffrance" et que l’on doit normalement souffrir pour survivre ». Cette allégation moderne n’a plus de prise dans notre vie réelle. La réponse se trouve peut-être plus profondément ancrée dans notre rapport actuel au monde plus que dans les habituelles conditions matérielles, mille fois invoquées, mille fois traitées. Pourtant, et malgré ces éléments, rien ne semble avoir changé.
Si la modernité considère la douleur comme un élément ordinaire et corollaire de la marche vers la qualité, l’important ou le raisonnable, la postmodernité n’en a cure. Nous n’avons rien à faire de la douleur. Elle s'avère aujourd'hui être une anomalie. Elle est anormale, hors du temps, insupportable. « Souffrir au travail ? Plus jamais ! ».  Plus généralement cela nous amène à la perspective suivante : Ne plus souffrir nulle part, d’ailleurs.
Et pourtant en juin 2011 des milliers de manifestants sont descendus dans la rue pour crier leur nécessité de quitter le travail dès soixante ans. En effet, il est important, pour eux, de pouvoir se reposer, enfin souffler et profiter de la vie, arrivé à cet âge. Voilà constitué le seuil du travail et de la souffrance. Depuis, bien des événements et manifestations ont encore répété ce discours. Mais quelle est cette société qui pense le travail en douleur ? Pourquoi le travail ne serait-il pas réalisation de soi comme l’indique la plus haute marche dans la pyramide de Maslow ? Et si Fourrier disait vrai quand il dictait que ce qui devait diriger nos orientations au travail serait le plaisir et le goût. Fourrier serait-il en son temps un « pré post-moderne », voire déjà un alternant culturel ? *
De fait, la question de notre rapport au travail n’est pas complètement ni totalement inscrite dans les conditions matérielles. Elle n’est pas dans l’environnement lui-même, le contingent,  le contextuel, mais dans notre propre rapport que nous entretenons à lui, et dans ce que nous y mettons. Je m’explique…
Le philosophe Marc Aurèle (121-180 de notre ère) écrivait : "Ce ne sont pas les choses qui nous gênent mais le regard que nous leur portons"...  Alors, si je me pense devoir être le premier de la classe et que je ne le suis pas, je souffre. Je souffre peut être au point que la situation devienne inacceptable. Et si elle est inacceptable, il y a de fortes chances que ce soit la faute du monde entier. Mais nous savons bien, alors, que le monde entier n’y est pour rien et que seule est en cause mon ambition : il suffit que je lâche prise et tout va déjà mieux.
Si l’exemple est singulier, sa structure me parait universelle : si je suis heureux de ma situation et si je souffre de la même situation, cela dépend d’abord de ce que j’en attends, de comment je m’y projette, de comment je m'y vois. La satisfaction et la souffrance sont fonction de l’écart entre l’idée (l'idéal) et le vécu. L’appréciation de tout ce qui est contingent en dépend.
De toute chose, nous nous faisons une idée et mécaniquement nous tendons vers elle : elle constitue un repère, un but, un cadre. Si l’expérience vécue sort du cadre, il y a de fortes chances que je sois perdu et que j’en souffre. Un architecte de mes amis me faisait remarquer, un jour, sur sa profession et les guéguerres de corps : « Un décorateur d’intérieur qui aurait voulu être architecte est un raté. Mais un architecte qui aurait voulu être décorateur d’intérieur est aussi un raté ». La remarque me paraît fort juste.
Cette vision projetée de son idéal à vivre fait office de juge de paix de son identité. Ce ne sont plus les remarques obligées ou bienveillantes que j’entends de mon entourage qui me touchent mais l’écho qui résonne sur cet idéal à vivre. Ainsi notre petite musique intérieure pourrait alors être : « Oui, ils disent ça pour me consoler. Je les hais… ».
Comme nous l’avions vu précédemment, nous pouvons redire là que la question de l’identité, de la sensation de soi, est au centre de notre « être au travail ». Cette identité détermine toute notre action et toute notre vision de nous dans ce monde (et nous passons beaucoup de notre temps à la vérifier...). C’est bien la représentation culturelle de soi dans le monde, et donc de soi au travail, qui nous place dans une posture de vie "réalisante", excitante ou désolante... voire insupportable.
Le (la) marin, qui se rêve marin depuis toujours, doublant le cap Horn dans des conditions épouvantables, se voit vivre un moment exceptionnel de toute sa vie d’humain. Et même si les conditions sont plus que dure, son idéal de soi est comblé : il (elle) jubile « Je l’ai fait ! ».
Je ne suis pas sûr que quelques galériens forcés de parcourir les mers aient eu le même sentiment en passant le détroit de Gibraltar…
Quand la « lecture » que nous avons de ce que nous vivons exalte nos fantasmes, nous exultons. Notre moi se trouve comblé, renforcé, réalisé. Tout ce qui est contingent ou contextuel devient alors dérisoire. Quand notre « lecture » de ce que nous vivons s’oppose à nos rêves et aspirations, alors tous les malheurs du monde,  semblent nous tomber dessus et nous souffrons de tout (et du contingent également).
C’est donc, en premier lieu, notre identité au travail, comme l’évoquait Renaud Sainsaulieu**, qui constitue notre "être au travail", qu'il soit "bien être" ou "souffrance". Les conditions sont alors lues comme négligeables ou insupportables, voire même jubilatoires. Mais ce qui est exaltant ou insupportable d’abord c’est notre rapport au monde. Christophe Dejours montre bien dans ses cours au CNAM, et dans ses conférences, la latitude que nous avons à organiser notre action. En d'autres termes, cette faculté que nous avons à "mettre la main" sur la décision, en l'espèce notre niveau d’autonomie. C'est bien lui, et lui seul, qui détermine si nous souffrons ou pas de (et dans) notre travail. 
C’est bien dans ces conditions que la confiscation de la décision fait que ce que nous faisons ne nous appartient pas. Il est alors d’une autre nature, situé en dehors de notre champ. C’est ce même sentiment qui fait que nous nous vivons comme exclus et donc niés. C’est alors que nous souffrons. Là aussi la question de l’identité au travail reste première.
Mais si ce que je fais est ce que j’ai rêvé de faire (et si je suis maître à organiser mon action comme le vieux loup de mer), alors j’ai toute les chances de trouver ma charge légère et du plaisir à "faire". 
Considérons aussi, et mêlons à cela, ce que décrit le psychologue du bonheur Mihaly Csikszentmihalyi***. Dans sa restitution d'une très longue étude sur le bonheur, auprès de plus de trois milles personnes, il donne au bonheur un statut fort singulier. Il n'est ni dans la consommation, l'acquisition ou la jouissance de quoi que ce soit, mais dans le "flow" qui se produit en nous quand la réalisation de l'oeuvre que nous poursuivons rejoint le niveau limite de nos capacités. Ce dépassement de soi dans la perspective du "succès" nous met dans un état singulier, particulier qu'il nomme "le flux". Alors le temps s'arrête, les contraintes sont dépassées ou "dépassables", la douleur est passagère, le bonheur parfait. Cela nécessite, comme conditions premières, de l'autonomie autogérée. C'est à dire, un objet ou un sens de l'oeuvre, une vision de soi dans ladite situation.
Tout ceci nous semble alors tellement évident... Mais le changement ne se décrète pas. Il s'organise. Or, tout est, comme nous l'avons vu, dans la représentation que je me fais de moi et de la situation, de mes enjeux et bénéfices. Si quelque chose est à changer, c'est bien plutôt mon regard, notre regard, nos représentations, plutôt que les moyens et autres conditions de travail. 
Ainsi, procéder à un changement de représentations demande un travail de prise de conscience, de discernement, d'engagement, de libre arbitre, de changement d'angle de vue, etc. Tout un programme que le "posturologue" saura vous indiquer et dans lequel, aussi, il saura vous accompagner.

* voir : "Management et Organisations dans une évolution sociétale majeure"
** Renaud SAINSAULIEU, L'Entreprise une affaire de société, (direction), Presses de la FNSP, Paris, 1992.
***  Mihaly Csikszentmihalyi, Vivre, La psychologie du bonheur, Ed. Robert Laffont, SA, Paris, 2004 
Jean-Marc SAURET
Le mardi 26 juin 2018