mardi 20 juin 2023


Le sociologue cherche à comprendre comment marche le monde. Le troubadour le raconte. 

Aller plus haut et plus loin, c'est le rêve de chacune et de chacun. Nous sommes des "Icares" de la connaissance. Seuls ou ensemble, nous visons à trouver un monde meilleur, pour soi, pour les siens ou pour tout le monde. Nous le voudrions plus dynamique et plus humain. Ce pourrait être un monde où l'on vit bien, où l'ont progresse et travaille mieux. 
Pour cela, dans le quotidien des organisations, toute la question du management et du lien social est impliquée. Elle est aussi : "Comment me développer moi-même pour aider à cela ?" Efficience et bien être au travail sont d'abord une question de culture et de posture...
Patron, président, manager, décideur et collaborateurs de toutes organisations, ce blog est pour vous. Il est une bibliothèque thématique de ressourcement. Il est ma mission, ou raison d'être, de sociologue-troubadour.
Vous trouvez ici des indications, des analyses, des ressources sur le management, comme des principes de fond, des postures, et des leviers pour mieux faire. Vous pourrez ainsi mieux regarder l'impact des évolutions de notre société, et voir autrement la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite, à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.
Jean-Marc SAURET

mardi 11 décembre 2018

Sommes nous vraiment une société de progrès ?

En revenant sur les causes des événements actuels, il me vient cette question de fond : Sommes nous vraiment une société de progrès ou sommes nous plutôt dans une société de dépendance ? Je m'explique... Nous connaissons tous ce chiffre affolant que 50% des habitants de la planète vivent sur 1% de ses richesses, quand deux pour cent des habitants vivent avec 50% des richesses... Ils seront à court terme, seulement un pour cent à vivre sur 50% des richesses. Au total, l'Amérique du Nord, l'Europe et les pays à hauts revenus d'Asie-Pacifique possèdent 90 % des biens mondiaux.
Le progrès produit des richesses, nous dit-on. Mais quelles richesses... et qui en profite ? Qui les déguste ? Qui les consomme ? Les seulement un pour cent des habitants de la planète ?... Alors, qu'en fait-on ?
Il s'agit bien en l’espèce d'un monde productiviste, avec son corollaire, de consommation exacerbée.
Déjà, dans le monde occidental, la nouvelle lutte de classes est aujourd'hui entre le monde de la finance, celui de la bourse, et le monde de l'économie réelle, là où se fabriquent l'activité, les produits et les services.
Le premier monde brasse, paraît-il, mille fois plus d'argent que celui de l'économie réelle. Le temps moyen d'une propriété boursière à New York serait de douze secondes. On croit rêver ?... Mais c’est bien d’un cauchemar dont il s’agit. La bourse n'alimente plus les entreprises en capital de production, mais spécule sur ses "chances de gains". Tout se passe sur ce marché secondaire.
Est-ce là un monde de progrès ? Progrès pour qui, progrès pour quoi ? Ledit progrès est devenu aujourd'hui une courbe graphique... quand des milliards de gens ont faim, froid et peur. Ils sont sous le seuil “d'inacceptabilité”, en référence à la première marche de la pyramide de Maslow. Combien ont lâché prise ? Combien sont ils à être dégringolé de la falaise, volontairement détachés et largués par les "premiers de cordée" ?
Ceux-là même fustigent les tenants de la croissance zéro, éructant que ce n'est pas possible et que ce comportement est suicidaire. A ceux-là, nous rappellerons que cinquante pour cent des habitants de la planète sont en décroissance constante par le fait même des gains des un pour cent. Nous leur rappellerons que 40% des habitants de la même planète sont en croissance zéro depuis des décennies et vivent sur 10% des richesses.
Mais ceci n'est pas le pire. Que comprend-on dans la notion de progrès, comme dans celle de croissance ? L'augmentation de valeurs monétaires, de biens et de services qui mettent la population en dépendance.
Qui sait aujourd'hui produire ce dont il a besoin pour vivre ? Qui saurait encore allumer un simple feu sans briquet, sans allumette, sans charbon de bois, sans carrés de méthane, sans alcool à brûler ou éthanol ? A part les maraîchers et quelques cultivateurs paysans, qui sait aujourd'hui cultiver les aliments indispensables ? Mais encore, qui sait vivre sans smartphone, sans internet, sans les réseaux sociaux ?
Même les télés, les radios et les journaux sont actuellement obsolètes. Combien nous abrutissent de médiocrités ? Ne pourrait on parler, dans ces conditions, ”d’opium du peuple” ? Combien d'entre nous considère encore que le développement intellectuel et moral est utile ? Qui saurait vivre à moins de quinze degrés dans son habitation ? Qui saurait vivre sans véhicule, sans gaz ni pétrole ? Qui saurait vivre sans électricité ? La réponse à tout cela est hélas toute simple : les plus pauvres !
Ceux qui se débrouillent avec un à deux pour cent des richesses de la planète et qui sont restés de force près des réalités, à leur corps défendant....
Ceux-ci savent encore quoi en faire… ou ce qu’ils pourraient en faire… à condition d’en disposer, qu'on ne les en prive pas davantage !...
Mais qui saurait vivre sans amour, sans affection, sans compassion, sans reconnaissance, sans le regard de l'autre, sans émerveillement, sans passion, sans activité, sans rêve ni imagination ? La réponse est tout aussi simple : personne.
Dans ces conditions, pouvons nous dire que notre monde se trouve véritablement tourné vers le progrès ? Et la réponse fuse ! Absolument pas ! Il est orienté par le profit de quelques uns. Ceux-là même qui se caractérisent par leur confiscation et appropriation des biens et des richesses, assortie d’une mise en dépendance de tous les autres : c’est à dire... nous !
Je faisais remarquer à un ami juriste, que les intellectuels nous apportaient les concepts qui nous permettent de mieux penser le monde en nous donnant ainsi la faculté d'évoluer. Il me répondit avec compassion qu'il n'y avait plus qu'un seul concept qui régissait le monde : l'argent !
Et la question est encore de se demander comment perpétuer ce système “confortable”... Gageure intenable ! Nous avons à arrêter de penser notre monde avec les critères des boursicoteurs. Et si nous reprenions la main ?

Jean-Marc SAURET
Le mardi 11 décembre 2018

mardi 4 décembre 2018

La Maïeutique ou l'art du questionnement socratique

On prête à Socrate d'avoir inventé cet art de l'accouchement des idées. Il n'enseignait pas, dit-on, mais questionnait ses élèves, tout en marchant, jusqu'à ce qu'ils réalisent le fond même de leurs pensées, de leurs propre réalité. Mais de quoi s'agit-il ? 
Tout d'abord, le principe part de l'idée que l'enseignant ne sait pas vraiment ce que cherche l'élève ou disciple, et surtout il ne sait pas quelle est la vérité à révéler s'il y en a une... Est-il bien un enseignant alors, me direz-vous ? Absolument, et ce doute qui est devenu scientifique, dirige la démarche. Depuis Schopenhauer, réinstallé involontairement par les constructivistes de Palo Alto, nous savons que la réalité n'est jamais que la conscience que nous avons du monde. Ainsi, nous questionner nous permet de revisiter cette conscience que nous avons des choses du monde, nous permettant ainsi d’effectuer des mises à jour. La question est donc bien “apprenante”. Elle est tout un art, voire même, une intelligence.
Il me revient cette historiette très ancienne où un quidam demande à un jésuite s'il est bien vrai que les gens de sa confrérie ne répondent jamais aux questions que par une autre question. Le jésuite lui répondit : "Mais, qui vous a dit ça ?...". On peut supposer alors que le questionneur va revisiter sa posture...
Il me revient aussi cette remarque de consultant qui, repéré par son client dans sa méthode de questionnements permanent, lui dit que la question "Qu'est-ce qui vous le fait dire ?", constitue bien “LA” question méthodologique du consultant, et par là même, celle qui permet d'aller toujours plus loin. L'idée de ce consultant était de chercher avec le client les causes cachées, de manière à les traiter. Le consultant, par définition, ne sait jamais ce qu'il cherche (nous parlons là des “vrais” consultants…) .
Nous avons vu, avec Sénèque et Marc Aurèle, que ce ne sont pas les choses qui nous gênent, mais le regard que nous leur portons. Dans ces conditions, la réponse à tous nos questionnements, se trouve encore et toujours dans nos cœurs et nos têtes.
Ainsi, questionner l'autre, c'est bien l'aider à prendre conscience de sa posture sur les choses qui, le cas échéant, le gênent. Ce sont justement les mêmes qu'il pense ne pas connaître (ou bien qu'il pense à tort bien connaître)... Voilà qui revient alors à une question de lucidité. Il me souvient encore de ce professeur de philo qui passait la moitié de ses cours à nous interroger. Non pas pour vérifier nos connaissances, comme le faisaient les professeurs d'histoire et géographie, de mathématique, de physique ou de chimie, mais pour nous faire prendre conscience du champ de réalité qu'il était en train d'ouvrir. Dès lors, ce qu'il avait à nous dire sur tel ou tel philosophe était attendu comme une gourmandise (pas comme une vérité, certes). Nous avions alors changé de posture et c'est bien cela le but, celui qui justement nous enrichit au premier chef.
Nous appelons aussi ceci, en psychosociologie, faire un "effet premier". Tout le monde connait ce jeu de questionnement où l'animateur demande plusieurs fois à l'impétrant quelle est la couleur des objets blancs qu'il lui montre. Ensuite, il lui pose la question, parfois vécue comme un piège, : "Que boit la vache ?" et l'impétrant répond neuf fois sur dix : "...du lait !". Eh bien non, comme tous les autres animaux et humains, elle boit de l'eau. Mais l'association de liquide, de vache et de blanc, donne symboliquement du lait. Nous avons déjà vu ce phénomène à propos de l'intelligence symbolique.
Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c’est que la question éveille (ou réveille) des éléments de réalité, et de connaissances, du sujet. Alors ceux-ci peuvent remonter à la mémoire pour que le sujet "en use", afin d’en faire de nouveau quelque chose. Les souvenirs, disait Lacan, ne bougent pas et ne servent à rien tant qu'on ne les rappelle pas à la conscience. Nous pouvons dire que tous ces éléments de connaissance, d'expérience, de réalité sociales, nous servent à déconstruire et reconstruire notre conscience du réel, mais à la seule condition que nous les fassions remonter "en surface".
Souvent j'ai pris cet exemple du chausseur qui reçoit son ou sa cliente, écoute ce qu'elle espère trouver dans sa boutique, puis part dans l'arrière boutique pour en ramener tous les modèles qui correspondent à l'attente de son ou de sa cliente. Nos phases de rappel à la mémoire sont ainsi faites. Nous ramenons dans la "boutique du présent" tous ces souvenirs, connaissances, expériences, représentations collectives, que la question de l'enseignant, ou simplement de  "l'autre", a fait remonter à ma mémoire. C'est cela un effet premier.
Dès lors, nous pouvons faire quelque chose de tout cela. Ce sont bien ces éléments qui constituent la base riche de notre réflexion. Il serait loisible de les nommer aujourd'hui “bases de données“. Voilà bien la première démarche que pratiquera un enseignant, un consultant et toute personne prétendant à l'accompagnement ou au développement d'autres : questionner afin que les éléments mentaux de l'autre arrivent “dans la boutique”.
Il est vrai, comme nous l'avons vu avec l'effet premier de la question, que ladite question puisse orienter la remontée des éléments. C'est aussi l’apanage des questions fermées. La conséquence peut être alors une remontée quelque peu limitée, et réduite. La méthode peut aussi paraître quelque peu manipulatoire. La maïeutique procède différemment. Elle permet de faire remonter ouvertement à la conscience les éléments propres à la personne, éléments dont l’enseignant ignore tout. La maïeutique part du principe que l'impétrant sait bien des choses dont il n'a pas conscience. C’est justement sur ces connaissances là que viendront s'ancrer les réalités et informations nouvelles. La solution, avec ces prémices, lui appartient en propre.
Il est ainsi quelques règles intangibles, et de bon sens. Rien ne sert d'affirmer quoi que ce soit si l'autre n'est pas prêt à le recevoir. Rien ne se construit dans une tête en désordre. Rien n'est plus vrai, pour l'impétrant, que ce qu’il sait déjà.
Ainsi, la question reste l'outil par excellence du développement des connaissances et de soi même. Le happening, si nous le regardons simplement, sans jugement a priori, nous pose des questions. C’est bien pour cela qu'il existe et que certains l'utilisent. Nous rejetons parfois quelque chose a priori. C’est ce que nous faisons fréquemment face aux événements de la vie. Cela vaut pour le happening.
Quand nous le rejetons, c'est que nous lui opposons un jugement de fait basé sur nos certitudes et nos croyances. La maïeutique est basée sur une tout autre démarche. En l’espèce, notre posture d'ouverture (et d'accueil) s’avère être notre meilleure amie pour notre développement, pour notre bien et celui de tous. Alors... le fait d’accueillir simplement la question pourrait bien constituer, à lui seul, le début de la sagesse. Il est possible que ce soit ce qui est en train de se passer ce matin, pour certains, face à l’événement des "Gilets Jaunes"...
Jean-Marc SAURET

mercredi 28 novembre 2018

Le symptôme des gilets jaunes et du gouvernement

Le Huffpost de ce 28 novembre 2018, sous la plume du journaliste Anthony Berthelier, titre : "Chez les gilets jaunes, le discours de Macron occulté par les dissensions internes". Le journaliste sous-titre ensuite par : "Emmanuel Macron a donné un discours crucial censé calmer les esprits après une semaine de mobilisation. Mais il n'a pas réussi à se faire entendre des gilets jaunes."
Ce qui occulte le discours de Macron n'est certainement pas là. Il est plutôt dans l'écart qu'il y a entre la problématique posée par les gilets jaunes (difficultés à vivre, vie chère, fins de mois difficiles) et la réponse annonçant un haut comité au climat, le maintien de la hausse des taxes corrélée au cours du pétrole. Comme l'ont dit les "portes paroles", l'écoute n'est pas là. Le gouvernement n'a pas compris ou semble ne pas vouloir comprendre.
Par ailleurs, c'est le gouvernement qui impose des portes parole aux gilets jaune alors qu'il s'agit d'un mouvement de raz le bol, pas d'une organisation revendicative (il a certes ses raisons organisationnelles et procédurales). Ce sont là les nouveaux mouvements populaires tels que l'ont été les "nuits debout", les "Anonymus", le "Parti pirate" ou "les printemps arabes". Il sont sans leader et sans porte parole. Souvenons nous des coordinations d'infirmières en 95, des "Podemos", etc. Nous assistons au développement de ce type de "non-structures" fondées, à l'instar des réseaux sociaux, sur les inter-relations directes.
Ces mouvements imposent une nouvelle relation populaire avec les gouvernants. Quelque chose de l'ordre de la démocratie directe. Nous en avons vu la trace dans certains programmes politiques comme la possible révocation des élus qui ne respecteraient pas leurs engagements, ou ce pour quoi ils ont été élus.
C'est exactement ce qui se passe avec le président actuel de la république. Il a promis une nouvelle gouvernance, une nouvelle relation directe avec "les gens", plus de démocratie directe et il oppose une gouvernance par décrets, lançant des réformes allant à l'encontre de l'égalité des charges contributives qu'il avait invoquée. "Les gens" ont donc le sentiment d'une trahison. Il a suffi d'un déclencheur pour que le sentiment de grogne, de trahison, devienne une jacquerie. Il faudra donc au gouvernement apprendre à parler, à négocier, à co-construire, avec ce type de dynamique sociale. On ne la change pas pour son confort. On apprend et on fait avec... Toute autre voie serait vaine.
Mais encore, comme l'indique Etienne Chouard, bloguer politique*, si les gilets jaunes répondent à l'injonction d'avoir des représentants, ceux-ci seront, pour tuer le mouvement, "corrompus" par la peur et la pression, même pas par quelques gains dérisoires ou fastidieux. C'est là la nouvelle façon de faire la guerre : pression par tous les moyens, sans retenue.
Revenons un instant sur le propos du journaliste. Il induit, dans son titre, son sous-titre et son article, que les propos du président sont de fait appropriés et que leur non-réceptivité serait du fait des manifestants eux mêmes. Ceci est un jugement interprétatif de parti pris (ne rejetons pas le fait que le journaliste le pense. Il le peut et il en a le droit personnel). Cependant, même si le journaliste peut s'en défendre, l'article sera de toute évidence pris comme tel, comme un parti-pris. Le journaliste est donc susceptible, dans l'actuelle dynamique, d'être pris comme "porte valises" dudit gouvernement. C'est ce type de posture journalistique qui fait rejeter l'ensemble des journalistes dans "le camp du pouvoir". Car le journaliste peut vouloir induire son opinions. Mais le "porte voix" que constitue son média le lui interdit. "Des faits, rien que des faits vérifiés ! Zéro jugement !"...
A l'instar de la parole des managers, dont le propos et toujours multiplié par le nombre de galons qu'ils ont cousus sur le bras gauche, la parole publique a un effet augmenté par les circonstances. Prenons gare à ne pas alimenter le feu...
* Le Blog d'Etienne Chouard cliquez ici !
Jean-Marc SAURET

mardi 27 novembre 2018

Gestionnite et dictature du chiffre

Il y a quelques années, lors d'une conférence en colloque, un chef d'entreprise demande au philosophe André Comte-Sponville : « On a l'impression que notre société occidentale ne sait pas où elle va. Quel peut être son avenir ? » . Le philosophe répondit à cela : « Mais où veut on aller ? Le savons nous ? ».
Le Figaro Madame titrait il y a six ans déjà : « La philosophie s’introduit dans l’entreprise. S’interroger sur l’art, le luxe ou la confiance plutôt que parler chiffres : si c’était ça redonner du sens à la performance ? »
Seulement voilà, après les années quatre vingt, ce sont les DRH qui ont failli prendre le pouvoir dans les organisations. C’était à la suite des comptables qui l’avaient récupéré des ingénieurs… Aujourd'hui, ce sont les investisseurs qui ont fait le « Hold up », imprimant définitivement leur couleur et confiant le pouvoir aux gestionnaires. Dès lors, tout (et seulement) ce qui se compte existe. Tout le reste n’est qu'impressionnisme… La dictature du chiffre est là.
Depuis Aristote, la science respecte et repose sur les 4 phénomènes de causalité : la cause matérielle, la cause efficiente, la cause formelle et la cause finale. Aujourd'hui, la science elle-même est soumise à la seule cause efficiente, et ce à cause de l'économie, à cause de cette dictature du chiffre qui réduit toute réalité à celui-ci. Tout doit être rentable et y répondre comptablement. 
Or, ce causalisme d'efficience sous le chiffre fait que toute somme matérielle se réduit par déperdition avec le temps. "L'entropie est le devenir poussière de toute chose", comme le dit le philosophe Bernard Stiegler. Le résultat est que l'entropie (l'amenuisement par déperdition) est devenue la règle du réel.
Or, le vivant, sous les quatre causes, est négantropique, soit producteur de renaissances, de renouveau, de réel. Il est réellement productif. Il donne, par essence, des fruits. Il se perpétue, voire en croissance.
Nous voici aujourd'hui dans un atermoiement schizophrène : nous avons véritablement perdu le sens des choses, le sens du monde, le sens de nos actions (cf. la causalité finale). Nous nous limitons à “bien gérer” comme si c’était, au fond, ça le plus important. « Agitation post-moderne ! » nous lancerait Hélène RICHARD (auteure psychanalyste canadienne). Et pourtant nous crions notre besoin de sens : "Pour quoi faire ? Ça sert à quoi ? Ça n'a pas de sens !"…
Les écoles de formation des “cadres sup'” (inet, ena, enst, grandes écoles...) apprennent à leurs postulants la rigueur gestionnaire et, ainsi à prendre seuls les décisions. Et pourtant nous savons bien que c’est là une hérésie organisationnelle : seule l’intelligence collective est efficiente dans la résolution de la complexité chère à nos organisations actuelles. La complexité s’avère, et de loin, la première de nos problématiques.
Depuis plus de quinze ans, des anglo-saxons, notamment américains et canadiens, confient la direction des entreprises à de nouveaux profils non gestionnaires comme des philosophes, des sociologues ou autres diplômés en sciences humaines. Ils ont pris acte que les organisations sont des systèmes humains, des systèmes socio-techniques de production, et non pas des pyramides ou des organigrammes animés par des règles et des procédures. Ils ont compris qu'elles ont autre chose à produire que des dividendes...
En France, nous en sommes restés là. Nous perpétuons des schémas procéduraux dont nous ne savons s’ils sont efficients... ou alors seulement reconnus par les chiffres qu'ils produisent. Là aussi, schizophrénie gestionnaire : l’indicateur est mis en objectif alors qu'il n'est qu'un infime partie du processus !
Ce qui donne le sens à l'action se trouve dans sa raison d'être. Pour quoi, pour qui et pourquoi le faisons nous ? Chaque activité personnelle répond à cette obligation de sens. Je sais pourquoi je repeins le séjour, pourquoi j'amène les enfants au cinéma et mes amis au restaurant. Je sais pourquoi je me marie ou divorce, pourquoi je déménage ou me mets à table. Pourquoi n'avons nous pas ces raisons d'être dans nos activités professionnelles quotidiennes, qu'elles soient à long ou court terme ? 
Certains, comme les médecins, les pompiers, les gendarmes et policiers, les avocats, les infirmiers ou les pasteurs, savent pourquoi ils se lèvent le matin et à quoi leurs actions servent, et plus généralement ce, (ou ceux) qu'elles servent. Mais nombre d'employés de grandes organisations n'en savent rien car même leurs managers parfois l'ignorent. Ce qui est certain, c’est qu’ils n'en parlent pas, et qu’ils ne le mettent pas en avant dans leur management.
Faute de pouvoir donner un sens à l’action, une couleur à l’œuvre à accomplir, les gestionnaires ont mis les moyens en objectif. Mais comment sera « la cathédrale » à la sortie ? Ce n’est pas ça qui est central, mais plutôt : « l’a-t-on bien mené ? ». On peut dire alors, dans ces conditions, que la culture de la règle "dévore" la culture de l'oeuvre.
A quoi sert de travailler si le seul objet est d'économiser ? Le commerce, en l’espèce, suffit amplement ! Nous sommes d'ailleurs dans une société ultra marchande pour des ultra-consommateurs. Nous vivons dans un système qui ne sait pas se voir, tout en se pensant "universelle vérité". Il s'agit d’un système darwinien de prédation et de dévoration voué à se dévorer lui-même dès que les proies se raréfieront. Ici, les sourires sont des antalgiques, en forme de rituels d’appartenance (comme des rituels de l'apparence).  
Pourrions nous penser au “sens de nos actions”, de nos productions, de nos rôles, de nos raisons d’être, comme le marque l’article du Figaro Madame ? Pourrions nous imaginer un autrement à venir ?
Je relis ce texte de Thierry Groussin sur son blog "Indiscipline intellectuelle" dans son article "Divergence avec Michel Serres" du 9 septembre 2012 : "Si vous avez l'attention focalisée sur une parcelle de la réalité, si, par exemple, ne vous intéressent que les matches qui se disputent entre le hameau que vous habitez et celui d’à côté, vous risquez de voir les événements qui viennent vers vous de plus loin - par exemple, la raréfaction et l'enchérissement de l'énergie, la promulgation de nouveaux règlements, le dérapage des prix alimentaires - comme de mystérieux phénomènes qui viennent perturber aléatoirement et stupidement votre microscopique univers. Si, à l'inverse, votre attention est accaparée par la macro-économie et que vous ne voyiez rien de ce qui se passe à vos pieds - la misère rampante mais aussi le réveil des communautés locales qui en résulte et l’initiation de systèmes d’échanges, d’entraide et de monnaies parallèles de plus en plus nombreux - il manque à votre compréhension des dynamiques à l’oeuvre au sein de notre monde une poignée d’éléments qui, demain peut-être, fera la différence dans l’évolution de nos sociétés."
Il me semble que nous tenons là, dans la dimension du regard, l’étincelle d’un commencement pour changer d’axe… Comme l'évoquait dans la définition de son DESS DH-DO, Claude Génot, ancien professeur des universités, "Voir loin et agir près". Et donc, le strabisme de l'intelligence, qu’il soit convergent ou divergent, n’est plus de mise...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 27 novembre 2018