samedi 20 juin 2020


Nous amener plus haut et plus loin, c'est la raison d'être du sociologue-troubadour que je suis. Comment développer un monde meilleur, plus efficient, plus pragmatique, où l'on vit bien et travaille mieux, un monde plus dynamique et plus humain ? C'est là, dans nos organisations, toute la question du management (leadership, interactions et postures). La question devient alors : "Comment se développer soi-même pour ce monde meilleur ?" Patron, manager, décideur et collaborateurs de toutes organisations professionnelles ou associatives, ce blog "le manager conseil" est fait pour vous. Il est une véritable bibliothèque thématique de ressourcement.
Vous trouvez ici des indications sur le management des personnes et des projets, comment ça marche, comment agir, avec des postures, des principes de fond, des leviers pour faire, et voir l'impact des évolutions de notre société sur nos métiers, nos pratiques, notre lien social, mieux voir la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite, à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.
Jean-Marc SAURET

mardi 19 septembre 2017

L'économie n'est que la fourchette de table

Dans la gestion des projets et leur réalisation, il revient souvent dans les propos ordinaires que ce qui est important est le financement, et l'on dit même qu'il est le nerf de la guerre (mais on dit tant de choses). On dit alors que la gestion de projets est bonne quand l'équilibre des dépenses et des recettes est acquise, quand le montant de l'investissement reste dans l'enveloppe du budget imparti, quand la dette s'inscrit dans la capacité de financement. Mais qui parle de l'oeuvre à accomplir, de la qualité du travail à investir, du niveau de compétences disponibles, de la vision partagée du résultat et des objectifs ? 
Personne ?... Si : le petit personnel ouvrier et employé sur le terrain sait qu'il s'agit là de l'essentiel : j’ai toujours en mémoire la parabole du “bâton de chaise” de Charles Péguy (Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi bien faite que ce qu'on voyait. C'était le principe même des cathédrales”). A cet effet,nombre d'entre eux se préoccupent surtout de “l'oeuvre”, afin qu’elle soit réussie, et parce qu'ils s'agit bien là de leur raison d'être, de leur fierté ! Ceux-ci vont donc s’occuper de la simplification du travail et de leur propre capacité à le réaliser. Comme disait un patron à ses ouvriers : "Ce n'est pas moi qui vous paie mais vous qui me payez car, si vous arrêtez de travailler, le client n'est plus servi."
Ce sont donc les "faiseurs", les "œuvreurs", qui s'occupent de la réalité de la cathédrale, de sa beauté, de son équilibre et de sa solidité. Heureusement, parce que ce sera elle qui restera, qui servira les bénéficiaires, qui témoignera de ceux qui l'ont construite, et fera publicité des compétences possibles à l'avenir. Qu'admire-t-on devant une belle réalisation ? L'argent investi ? Celui qu'elle a rapporté ? Non, la pertinence de l'objet et le talent de ceux qui l'ont fait.
L'argent n'est en fait qu'un des moyens pour réaliser l'objet, comme le temps, le savoir faire, le travail et les conditions environnementales. Alors donc pourquoi cette focalisation sur l'économie, cette fixation sur les sous nécessaires à la construction de la cathédrale ? Parce que c'est là "LA" préoccupation centrale de nombre de "patrons de loin", ceux qui n'ont pas les mains dans le“faire” et les pieds dans la gadoue, ce qui ne les empêche pas d'imaginer qu’ils ont les pieds sur terre !... L'argent est la finalité lointaine et immédiate à la fois. Pour ceux-là, ce n'est pas la cathédrale qui compte mais ce qu'elle rapporte. Ce n'est pas le témoignage de la capacité des gens du lieu, comme cela était objet de rivalité entre les villes italiennes de la renaissance. Cela n'est juste qu'une vénalité directe. Ce n'est pas le camp du drap d'or de François premier visant à éblouir Henry VIII, ni le potlatch d'amérindiens, mais l'apport de revenus qu'ils nomment "richesses", ou retour sur investissement.
Le cœur des réalisations est aujourd'hui entre la dette et l'investissement. Mais sans le talent des "œuvreurs", il n'y a aucune cathédrale, aucun bonheur, aucun sens à quoi que ce soit. C'est comme si, en matière d'art culinaire, le plus important était "La fourchette" ! Parlez avec un chef cuisinier et entendez de quoi il vous parle : de produits frais qu'il a identifié comme ayant la qualité et les caractéristiques qu'il recherche, de tours de main, de savoir faire, de temps de mijotage, de coloration du produit, à la beauté appétissante et témoin du niveau de cuisson visé, etc. Aucun ne vous parle d'argent, mais de passion, de temps passé, de plaisir de faire, de qualité et de minutie au travail, de rendu, de plaisir à donner, etc. Le seul moment où il vous parleront d'argent, c'est en termes de contraintes, celles qu'impose la conquête puis le maintien des étoiles acquises. Certains d'ailleurs lâchent cette course "économique" pour revenir à l'essentiel : la qualité de ce qui est dans l'assiette, leur seule véritable préoccupation.
Oui, l'économie n'est que la fourchette de table : un moyen parmi d'autre de construire la cathédrale. Alors, revenons à l'essentiel. Il en est grand temps, car souvent l'accumulation ressemble à l'opulence et ce n'est peut-être qu’une autre forme du désordre. Il ne resterait plus alors qu’à revenir au “bon sens oeuvrier”, celui de ceux qui savent.


Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 19 septembre 2017



mardi 12 septembre 2017

Les postmodernes se meurent...

Lors d'une émission politique, mi-juin, un journaliste de la chaîne parlementaire avait invité Jean-Pierre Chevènement, en tant que briscard de la politique, afin qu'il apportât ce regard averti sur les jeux d'acteurs au gouvernement. Ce dernier conclut sa participation en posant aux journalistes cette question : "Qu'avez-vous à faire ? Agiter des opinions ou rapporter la vérité ?". L'animateur, dans un large sourire, le remercia pour sa question et ne répondit pas... Peut être parce que cela lui paraissait évident, mais pour le spectateur attentif, habitué à entendre et voir réagir les participants aux émissions, cet événement ressemblait à un évitement qui pouvait signifier : "Nous mettons les gens sur la sellette, mais nous n'avons pas à être remis en question. N'inversons pas les rôles..." C'est là une posture habituelle qui tourne dans la profession”. De là à imaginer que le métier de journaliste, ainsi exécuté, soit vécu comme étant de l'ordre du sacré, il n'y a qu'un pas que d'aucun franchissentallègrement.
Dans ce court moment d'émission, un élément essentiel venait opportunément d'être posé : l'usage des pensées courtes. Le comportement postmoderne de consommation est bien d'attribuer des étiquettes aux autres et au monde. C’est ce qui permet de leur prêter des postures, des intentions et des rôles, en fonction de présupposés, de préjugés : ce que j'appelle des "pensées courtes". Ceci se fait sans jamais approfondir ni remettre l'angle de son regard en question.
Oui, dans notre société d'ultra-consommation, les médias font modèles à nos comportements. Ils propagent postures, attitudes, façons d'être et de faire dans la population. Ils font pédagogie, consciemment ou non, volontairement ou non...
Nous avons vu monter ce type de "comportements jugeurs" depuis les années soixante-dix, progressivement, inéluctablement. Quand Roger Giquel, animateur d'informations au vingt-heure de TF1, débute son journal en février 76  par ces mots : "La France a peur", il ouvre une nouvelle manière de donner l'information : “l'émotionalisation”. Il met le spectateur au cœur sensible au centre de ce dont on lui parle. Parce que ceci se passe sur le média alors majeur, la télévision, ceci devient "le" comportement légitime, ordinaire, "normal" (c'est à dire qu'il en donne la norme). Ainsi, se couper la parole, interjeter en cours de propos, affirmer dans des questions fermées ("Ne pensez-vous pas que..."), devient l’ordinaire, le normal. L'affrontement de certitudes remplace les débats coopératifs, le concours des intelligences.
Conjointement, la publicité "émotionalise" ses flashs, ces histoires courtes et pédagogiques, qui notamment suivent le vingt-heure et précèdent le film de la soirée. L'émotion devient donc l'axe central, la raison même des comportements sociaux, en lieu et place de la raison,toute puissante dans la modernité. Les deux sociétés, moderne et post-moderne, ne s'évacuent pas. Elles coexistent.
Les deux postures (rationnelle moderne, et émotionnelle post-moderne) cohabitent et interfèrent. Les valeurs de l'une sont utilisées pour comprendre l'autre. Les modernes cherchent les raisons de tels nouveaux comportements quand les postmodernes interpellent les modernes sur l'émotion que produit tel ou tel événement. Le monde ne se clive pas, il se désorganise, devient brouillon... Cedit brouillon vient à être réfuté par une nouvelle vague de quidams, pragmatiques intuitifs. Ceux-là possèdent un sens aigu de la personne, "réseauteurs" intemporels : ils constituent les « alternants culturels », et fondent déjà la société alternative de demain. Ils préfèrent le lien social à la consommation, l'usage à la propriété, le faire et le vivre plutôt que le consommer, etc...
Mais, aujourd'hui, si ce nouveau monde monte en puissance et en résonance, les comportements d'hyper-consommateurs, alimentés par les marchés, continuent de prédominer, de se diffuser avec leur lot de frustrations et de dépendances orgueilleuses. C'est le "J'ai droit à..." ou le "Et si j'ai envie !", doublé de la certitude d'avoir un accès direct au réel, au résonnable, à l'évident. On le retrouve dans cette certitude de "savoir le vrai", alors qu'il est collecté sur les réseaux sociaux et autres médias. Le pire, c’est que cette posture fait d'eux des suiveurs immodérés, sans sens critique, que l'on pourrait à juste titre appeler aussi "de la pâte à fascisme"...
Seulement voilà, à l'instar du monde cathare qui posait en a priori : " Il faut mourir, mon frère", les post-modernes portent en eux les causes de leur disparition : ils consomment et ne "font" rien. Pas de construction, pas d'élaboration, pas d'organisation, pas de création, les post-modernes consomment. Mécaniquement, ils épuisent le monde dans lequel ils vivent. Il est leur jardin et ils cueillent, recueillent, gâchent et abusent. Ils sont boulimiques et leurs maladies sont celles de la dévoration (obésité, anorexie et cancers). Voilà comment ils portent leur propre fin dans leur posture. Ils sont les premières victimes de leurs propres comportements.

Y aurait-il un soubresaut salvateur ? Je ne le pense pas. La salvation viendra, le cas échéant du lâcher prise, de l'abandon (par écœurement) de leur propre consommation… Avec le passage à une alternation culturelle, en sursaut salvateur attendu (?), voilà qui pourrait constituer lenouveau monde de demain. En attendant, “ils” sont en train de se dévorer eux-même, physiquement et relationnellement, dans des postures dévolues à juger du monde entier,sans jamais remettre en cause leur propre attitude. C'est pourtant celle-ci qu'ils ont à changer pour survivre heureux, en d’autres termes : faire, vraiment, mais dans un défi à la limite maximale de ses compétences*. Mais ceci est un autre sujet… Cette mutation de posture est pourtant là la réponse que le temps d'après apporte déjà à ce véritable challenge, et dont dépend la survie... et notre espérance !...

Mihaly CSIKSZENTMIHALYI, Vivre, la psychologie du bonheur, Pocket, Paris, 2016

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 12 septembre 2017


Lire aussi : " L'ère quantique "

mardi 5 septembre 2017

Le réel, la réalité et le vrai

Voici trois notions qui, dans l'usage quotidien, se marchent sur les pieds. Elles semblent signifier la même chose et pourtant !... La philosophie hégélienne fait, quant à elle, joyeusement la confusion entre réel et réalité, en se demandant simplement ce qui faisait qu'il (elle) est vrai(e)... "Qu’est-ce que le réel et de quelle façon perçoit-on la réalité ?" questionne Clément Rosset dans son ouvrage "Le Réel". Mais, après tout, pourquoi donc se poser la question de leur distinction ? Parce que je sais, intuitivement, que s'il y a trois mots, cela suppose sûrement quelques différences. Mais je sais aussi qu'existent les synonymes et qu'ils ne servent qu'à dire autrement "ce qui est". Nous allons donc pousser le bouchon un peu plus loin et nous attarder sur les distinctions, sur cet "entre deux" qui les distingue et les sépare.
Si je plonge dans les écrits de Lacan, alors surgit une différenciation, qui devient comme une évidence : "Le réel est l'impossible". Il s'agit de cet au-delà-du-mot, ce vide que produit et indique la limite du "dit", du "disible". S'il y a un "dedans" (le dit), il y a forcément un dehors (ce qui n'en est pas). Mais quel est-il ?... Ce vide-là aspire du sens, en même temps qu'il en inspire. Et comme par ailleurs, la nature a horreur du vide, la nature humaine a horreur du vide de sens. Dès qu'un espace est indiqué, il mobilise notre attention avec cette intention d'en trouver le sens. Le sens de "ce qu'il est". Et ledit sens, dans ces conditions, sera davantage celui que nous lui attribuerons, plutôt que celui qu'il pourrait éventuellement avoir, dans l'hypothèse où il aurait existé... De toutes façons, il existe dès que je lui en ai trouvé un. A partir de là, je constitue cet espace "à dire" en objet. Et la question revient, lancinante, elle se repose au-delà du nouvel aperçu et de ce nouveau mot qui le “dit”.
Dans ces conditions, en bon constructiviste, je sais que la réalité n'est pas "le monde", mais ce que j'en fais, et ce que j'en sais. Comme l’écrivait Schopenhauer, la réalité n'est qu'un objet pour un sujet qui le regarde. Si le sujet s'en va, l'objet disparaît. La réalité n'est donc que la conscience que j'ai du monde. C'est ce qu'affirmait Paul Watzlawick en 1981 dans "l'invention de la réalité". Qu'en est-il, alors, du "Monde" ? Il est, certes, cet "à attraper", ce réel impossible et rien d'autre...  D'accord, mais qu'en est-il du vrai ?
On peut dès lors se poser la question de savoir si la conscience que j'ai du monde, cette réalité, est vraie. Je laisse répondre Paul Watzlawick (La réalité de la réalité, 1978) : "…si ce que nous savons dépend de comment nous sommes parvenus à la savoir, alors notre conception de la réalité n’est plus qu’une image vraie de ce qui se trouve à l’extérieur de nous-mêmes, mais elle est nécessairement déterminée aussi par les processus qui nous ont conduits à cette conception". Il écrit plus loin que "toute prétendue réalité est - au sens le plus immédiat et concret du terme - la construction de ceux qui croient l’avoir découverte, et étudiée. Autrement dit, ce qu’on suppose découvert est en fait une invention ; mais, l’inventeur, n’étant pas conscient de son acte d’invention, il la considère comme existant indépendamment de lui". Il est loisible d'en déduire que la réponse est : oui, la réalité est vraie pour moi, et peut être seulement pour moi. Le vrai nous apparaît donc comme une validation de réalité, laquelle validation n'est faite que par nous-même et pour nous nous-même. Nous chercherons et attribuerons, par la suite, les preuves qui nous semblent nécessaires à croire que cette réalité est vraie universellement, c'est à dire "dans le réel".
Nous voyons là l'impossibilité du système. La réalité est un “construit symbolique”, dans le langage, comme dans la vision que chacun a du monde. La réalité n'est donc pas une existence propre mais seulement un phénomène de "mise en soi", puis de "mise en mot" du réel qui nous entoure : celui dont, justement, nous sommes partie intégrante. Le vrai est notre validation de cette conscience, et elle est à considérer comme fidèle au réel (Ici, le chien se mord la queue...). Mais à quoi cette distinction peut elle bien nous servir ? La raison peut être définie de la façon suivante : nous sommes avant tout des êtres sociaux et nous sommes appelés à être ensemble, à faire et travailler ensemble. A partir de là, notre réalité est aussi sociale que personnelle. C'est ce que nous appelons la culture. Nous ne sommes et n'apprenons que de l'autre. La réalité est donc aussi un acte social, et la partager constitue bien un acte de socialisation. Dans ces conditions, il est possible, à partir de ces prémices, de dire que n'est vrai que ce qui est socialement partagé.
En matière de management et de dynamique des organisations, nous entendons beaucoup parler d'intelligence collective et nous sommes sollicités pour participer à des séminaires censés nous apprendre à mieux la développer... J'ai comme un doute. Faisons-nous a priori confiance à l'intelligence d’autrui ? Sommes-nous bien convaincus que chacun dispose de cette faculté ?... Celle qui consiste justement, à se mettre en résonance avec son collectif, son environnement ?...
Alors, pourquoi, dans cette hypothèse, confisquer aux gens, “public cible”, cette capacité à le faire eux-mêmes ?... Créer cette intelligence collective ne consiste pas à “faire penser” comme je veux, ce que je veux, voire ce dont j’ai besoin, face à un "public" déphasé, et perçu comme un conglomérat d'individus. Si cette option devenait dominante, cela pourrait alors avantageusement s'apparenter à l’escroquerie d'une pensée unique, sur fond de manipulation. Apprendre à penser ensemble me semble aussi incongru qu'apprendre à quelqu'un à marcher. "L'apprenti marcheur" sait, ou même "a su tout seul ", par nature, comment s'y prendre pour le faire. S'il s'agissait d'apprendre la pensée critique à quelqu'un, alors je comprendrais mieux.  Mais là...
Ainsi, et l'on peut au moins provisoirement conclure, en affirmant que nous pensons socialement le monde "en réalité". Simultanément, nous pensons notre conscience du monde comme étant le monde lui-même. Confusion ? Peut-être n'est-ce là qu'un paradoxe nécessaire, non ? “En vérité”, et plus que jamais, “la carte n’est (décidément) pas le territoire”...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 5 septembre 2017