"Pouvez-vous me dire qui vous êtes ?" Voilà une question non gênante mais totalement irréaliste, presque inconséquente, voire piégeuse. Et pourtant, selon les circonstances nous répondons avec entrain et conviction ou avec embarras. Ce peut être "Je suis technicien chez XYZ, j'ai 35 ans et je suis dans cette entreprise depuis sept année à ce jour". Ce peut être aussi " Je suis le père de la mariée. Et vous ?". Voire encore "Je suis un des 550 habitants de ce village. Je participe à plusieurs associations locales". Ce peut être aussi "Je suis docteur en sociologie. J'ai fait ma thèse sur le management dans les centres de tri de la Poste, une commande du directeur général de l'époque. Depuis j'ai exercé plusieurs fonctions de consultant interne à coach, en passant par enseignant en management". Et ce peut être encore bien autre chose... comme "Je suis le suivant", voire "Je suis étonné !" Les réponses sont sans aucune limite.
On se souvient de la réponse de John Lennon adolescent à la question "que voulez vous être plus tard ?" Il avait répondu qu'il voulait être heureux. Son enseignant lui avait rétorqué qu'il n'avait pas compris la question. Ce à quoi le futur Beatles avait réagit par : "Vous n'avez pas compris la vie"...
De fait, il n'y a pas une identité absolue qui surpasserait toutes les autres. Si le contexte dicte certaines réponses, la référence de fond change "là d'où je parle" ou de "là où nous sommes"... Si je suis en fonction de consultant, de père de famille, de militant quelconque, de "sachant" sur un secteur particulier, ma réponse sera différente encore. Et je profite de la situation pour explorer d'autres références encore. Et si je répondais aussi :"Je suis la personne la plus heureuse, ou la plus triste, de cette joyeuse assemblée, ou du monde..." Ca aura aussi du sens et on dirait aussi beaucoup de sa pensée dans cette conversation.
Disons que selon les circonstances d'homme séduit par mon interlocutrice, de tout jeune veuf dans cette cérémonie de deuil, de vainqueur ou de victime d'une situation, comme d'un procès ou d'une compétition, dans un challenge professionnel ou autre, je peux en profiter pour exprimer mes sensations et sentiments qui me déterminent et me positionnent en la circonstance.
Disons donc qu'il existe trois champ pour dire qui je suis et parfois, voire souvent, voire encore à chaque fois, ces champs s'articulent, se conjuguent. Il y a donc le moi rationnel et social, la place que j'occupe dans ce champ de circonstance. C'est ce que l'on décline lors d'un entretien d'embauche ou lors d'une réunion professionnelle ou politique.
Il y a le moi de circonstance qui déboule avec son vécu, ses émotions, ses avis et ses points de vue, voire ses réactions de circonstance, ses raisons de vivre et de mourir, etc. La nature de la relation impose son récit. Mon monde émotionnel aussi. Mes intentions locales ou de circonstance aussi. Mais il y a autre chose qui répond à mes intérêts à long et courts termes. C'est là que vous vous définissez à votre interlocuteur comme "de gauche", "de Droite", "croyant", "septique", "catholique", "bouddhiste", "musulman", "scientifique", "rationnel", "athée" etc... Et si la référence n'existe pas, vous trouvez d'autres mots pour le dire et imprimer votre vision dans la conscience de l'autre.
"Je suis un extrémiste anti religieux et adogmatique, profondément marqué par les expériences ayurvédiques" par exemple. Et là votre ou vos interlocuteurs, interlocutrices vous dévisagent avec un doute certain dans le regard. Quelques uns font un pas de côté et quittent la pièce tandis que quelques autres, voire très peu, se rapprochent et posent quelques questions surprenantes : "Vous n'êtes pas d'ici ?", "Seriez-vous agnostiques ? Franc-maçon ?", "Avez-vous vécu longtemps à l'étranger ?", "Quelles études avez-vous faites ?" Pour vos auditeurs, il faut combler alors ce vide ou trouble sémantique, disperser un doute perceptible mais raisonnable ...
Il y a donc l'ego, le moi de circonstance et d'autres moi et aucun n'épuise le sujet, aucun ne peut répondre assurément à la fatidique question. C'est pour cela, comme on le prête à certains interlocuteurs, comme les jésuites par exemple, qui répondent par une autre question du type "Que voulez-vous savoir exactement ?" voire "D'où tenez-vous ce postula ?" Il y a en effet des questions qui ne se répondent pas... Tout dépend du contexte !
Mais au delà de çà, il y a des rencontres qui nous bouleversent et modifient profondément notre sensation d'être, l'image que l'on a de soi, ou la confiance que l'on s'accorde. Ce peuvent être des rencontres avec des personnes singulières, avec des ouvrages particuliers, avec des paysages fortement émotionnels, voire des expériences particulières comme la confrontation avec la mort, la prise de risque, l'ayahuasca, un voyage en petit avion, en moto, à vélo, une vie en communauté, un stage de survie, etc...
Ces expériences nous mettent en face de nous même mais chaque situation a ses particularités, et nous réagissons chacun singulièrement à ces particularités. Certains s'effondrent de peur, d'autres de plaisir et d'autres encore se posent des questions fortes, etc.
Et puis, certains rencontrent la profondeur du soi, font l'expérience du vide et de l'absolu, du grand tout, ou de l'absence profonde. Chacun à ses mots pour le dire. D'autres n'en ont pas mais vibrent profondément à ces souvenirs forts et déstabilisants, voire dérangeants. Ici, les mots ne disent plus rien et s'effacent. "Il faut le vivre !" rétorquent certains et je crois qu'ils ont raison... Et c'est peut être alors qu'ils ont fait l'expérience du "moi profond", là où se trouvent l'univers et les dieux : la conscience universelle.
Mais qu'est-ce que cette dite réalité ? Il n'y a de réalité, en effet, que mon rapport au monde. La "chose" ne préexiste pas à ma relation à la dite "chose". De fait, l'objet est mon rapport à la chose. Rien de plus. Comme l'écrivais Schopenhauer, "la réalité est un objet pour un sujet qui la regarde. Si le sujet s'en va, l'objet disparaît". Comme le précise la physique quantique, l'observation détermine l'objet. Tout est dans la conscience qui fabrique la réalité. Voilà le fond du "phénomène". Alors, il arrive que quelqu'un propose : "Vous pourriez peut être me parler de vous ..." Mais Jacques Lacan disait que quand nous parlons, nous ne parlons jamais que de nous... Dont acte ?

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