Et si la problématique du néolibéralisme était simplement son "comment" et son "pourquoi", c'est à dire qu'elle s'épuiserait dans l'objet "argent-consumérisme" ? Nous touchons là, me semble-t-il le cœur du problème : l'accumulation sensorielle et matérielle. Il semble bien, selon les travaux de Sébastien Augé, que ce "consommable" soit “pris” par une élite pour un outil indispensable. Par cette “manière”, elle organise sa propre rareté et crée ainsi en chacun une certaine appétence pour ce moyen,... qu'elle tend à confisquer par ailleurs.
Cette élite dominante a posé son point de vue comme un absolu de vérité. Nous savons que l'argent cumule, en tant que tel et en lui-même, des conditions de tensions sociales, porteuses de bien des soucis de notre fin de civilisation. C'est comme si l'argent produisait le néolibéralisme ou si le néolibéralisme était l'esprit de l'argent. Je m'explique.
La finalité du néolibéralisme ne semble pas être autre chose que la consommation au bénéfice sans limite du vendeur. Elle a pour conséquence une accumulation desdites "richesses", associée à la dissolution de l'esprit dans la matière, quand ce n'est pas dans son usage. Nous savons que ce qui compte vraiment dans notre "pulsion à agir" est la perspective d'un réel atteignable (d'où par exemple l'idée d'un "rêve américain"). Si un objet est en perspective d'un projet, si cet objet est séduisant, alors les gens se lèvent et marchent vers le “succès” que promet cet objet, fût il immatériel.
Je pense ainsi à l'idée de "l'éveil" chez les bouddhistes ou à celle de la "résurrection de la chair" chez les chrétiens, voire à celle de "la lumière" chez les philosophes antiques. Ce fut aussi le cas de la richesse, avec la perspective d'un enrichissement personnel, ou celle de la jouissance matérielle dans le néolibéralisme. Le fait est, pourtant, que ce qui constitue la pierre angulaire du bonheur n'est pas ce que l'on a, mais ce que l'on est (voire l'idée que l'on s'en fait).
Ici, l'argent est devenu un système en soi qui s'autorégénère. Il est devenu le moyen indispensable à la vie de la société néolibérale. Certains arguent qu'avant la monnaie existait le troc et que c'était là le premier moyen de réguler et d'organiser les échanges. Le système sous-entend que le primat de la propriété personnelle, associé à la régulation des échanges serait le fondement de toutes sociétés.
Mais les sociétés premières nous rappellent le contraire : c'est bien l'individualisme moderne qui est à l'origine de la compétition et de la concurrence, et donc de la propriété individuelle. Souvenons nous de ce concept d'Ubuntu qui régit les sociétés bantous sud-africaines et qui signifie que “sans les autres nous ne sommes pas”. Nous dirions "moins que rien".
Le néolibéralisme nie ce type d'organisation sociale et ne le comprend pas. Comme si une société était forcément individualiste, concurrentielle et compétitive. C'est, cependant là toute la dimension fondamentale du néolibéralisme, voire même sa définition qu'elle pose comme une vérité réelle. Sans ce fondement là, la société humaine serait bienveillante, solidaire et fondée sur l'entraide.
L'anthropologue Margareth May n'avait elle pas signifié que la première preuve d'une société humaine civilisée était un fémur réparé ? C'était là, selon elle, la preuve d'une entraide, d'une solidarité entre des membres d'un groupe, soignant et aidant celui qui ne pouvait pas subvenir à ses besoins ni se défendre, simplement du fait qu'il était un autre "soi-même", un membre de la tribu, de la famille...
Ceci nous indique que la preuve de l'existence d'une société humaine réside dans les traces de bienveillance, d'entraide et de solidarité. Justement ce que le néolibéralisme ne connait pas. Ainsi, pourrions nous dire que le néolibéralisme est une régression sociétale, un appauvrissement des valeurs humaines, sinon la marque d'un effondrement social et humain. Ce qui semble porter le fondement d'une société humaine serait donc bien des valeurs qui la transcendent, comme la bienveillance, l'altruisme et la solidarité, c'est-à-dire la recherche d'un monde meilleur qui constituerait un objectif de vérité.
Un jour, j'ai recueilli cette confession apparemment tout à fait sincère : "Après trente cinq ans en maçonnerie à travers deux rites, deux obédiences, plusieurs ateliers et de nombreux voyages en loges, en guise de recherche de la vérité qu'on y affichait comme une socle déontologique, j'ai plutôt rencontré des certitudes d'avoir raison, tout en proclamant une saine et pure volontés de recherches de sagesse ou de vérité." Je dois avouer que c'est la particularité de bien des groupes humains. Ma carrière de sociologue me l'a tant de fois confirmé. Tous ces groupes sociaux qui voudraient se singulariser et se distinguer, ne sont que néolibéraux.
Ainsi, dans ce néolibéralisme dominant, il s'agit de renforcer une confiance en soi, indispensable et totalement déficiente. Cela se fait par la dissolution personnelle dans la masse des individus et de la matière. La fierté d'être se dissout dans le pansement des incertitudes. Ici, la fragilité identitaire se fonde dans un individualisme clivant. Ainsi, nous nous rendons bien compte que lorsque l'objet en point de mire se délite, la perspective tombe et l'action s'arrête dans une dissolution sociétale.
Nous pouvons dire alors, que le néolibéralisme produit et reproduit ses propres chapelles de perpétuation. “On” en tire et “il” en tire le système cloisonné qui les caractérise, nécessairement individualiste et matérialiste, tout en se colorant des vertus d'un absolu transcendant. Donner l'impression d'un retour des valeurs fondamentales de la société humaine (la solidarité, la bienveillance et l'altruisme) tout en les évitant soigneusement, perpétue au sein de la société un néolibéralisme mortifère pur et dur.
Je ne dis pas qu'il est impossible à des personnes de bon sens d'exister en marge du néolibéralisme. Je dit juste qu'il n'est pas cela et qu'il combat et détruit toute tendance à vivre ces valeurs essentielles de bienveillance, de solidarité et d'entraide altruiste parce que le néolibéralisme les considère extérieures à la réalité sociale, voire même excluantes et disjointes…
Voici juste un “petit” exemple, pour conclure, un marqueur témoin, celui de la protection sociale collective. Depuis sa création, que l'on peut qualifier de géniale, en cet après-guerre de 1945, le système année après année n'a de cesse, sous le sacro-saint couvert budgétaire, de limiter ses extensions… Elle fut pourtant, un temps, qualifiée de “Universelle”... nous en sommes bien loin aujourd'hui !

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