Pour que nous croyions à la réalité qui est la nôtre, il nous importe d'en distinguer la forme, le sens et les raisons. Il nous faut au moins les trouver, pour savoir et pouvoir les attribuer. Bien évidemment, pour aller plus loin, il importe que nous soyons en accord, et en harmonie. Il est important pour nous de disposer de ces raisons d'être. Cette même “raison d'être” doit pouvoir entrer en résonance avec la réalité que nous vivons. Dans l'hypothèse inverse, il va nous falloir trouver des excuses qui, à nos yeux, seront susceptibles de tenir la route. Une réalité, nous la vivons pleinement ou nous l'acceptons telle qu'elle est. Si la raison vient accueillir et structurer "raisonnablement" la réalité qui est la notre, ceci, néanmoins ne suffit pas : autre chose doit s'inviter dans le décor. Il s'agit, en l'espèce, de cette sensation profonde qui, par sa seule présence, valide ce que nous vivons : c'est à dire, l'émotion. Sans celle-ci, la réalité reste inachevée, incomplète, et devient alors fugace. Mais de quoi s'agit-il ?
Chaque chose ou situation que nous vivons s'accompagne de sensations. Nos sens, parfois à notre insu, œuvrent à cela. Ces sensations sont bien plus qu'un décorum. Elles sont, comme pour les objets de la mémoire, des marqueurs qui rappellent le réel à notre réalité. Elles font que nous l'habitons ou pas. Si ces sensations sont fortes et agréables, alors nous sommes pleinement en phase. Si elles sont difficiles et laissent un mauvais goût, des sensations acides ou amères, à l'instar de remontées gastriques, alors nous sommes dans la nuit noire de notre vie, de notre âme, comme l'écrivait Carl Gustav Jung.
Certes, nous ne prêtons pas vraiment attention à ces éléments que l'on croit corollaires, et que l'on peut qualifier aussi de décoratifs. Ces "en plus", cette valeur ajoutée ne sont de fait pas vraiment pertinents. Arrêtons nous un moment pour contempler nos sensations en situation. Sommes nous sereins ? En parfaite complétude ? Vraiment entiers ? Si c'est le cas, alors les sensations que nous apprécions comme seulement décoratives sont là et la paix s'installe dans nos corps et nos cœurs.
Je me souviens, lors d'un stage de réflexion pour adolescents, de ce moment où, un soir dans une chambre, j'aurais dû être seul. Une comparse était venue me rejoindre, mais juste pour parler. Nos éducateurs s'en étaient affolés, et ont plusieurs fois passé la tête dans l'embrasure de la porte, s'enquérant de voir si tout se passait bien. En d'autres termes, que rien ne se passait qu'ils n'auraient réprouvé. Ils le craignaient fortement et ils se seraient sentis coupables, voire responsables si quelque chose de tel s'était produit.
Je me souviens de ce sentiment paisible qui m'envahissait : une sérénité chaleureuse baignait mon cœur et mon corps au point que je m'en souviens encore clairement aujourd'hui. Assis côte à côte sur le lit, nous partagions nos sensations d'adolescents. Face à cette situation, je me sentais vraiment maître de ma réalité, patron de la situation que nous vivions là. J'avais cette sensation de complétude où la transgression n'était pas nécessaire. Je n'avais d'ailleurs aucune intention de transgresser et la situation me comblait. L'argument valait tant pour la complicité que j'avais avec ma collègue, que pour le pouvoir que j'avais sur ceux qui craignaient de nous deux. Cette sensation d'être au-delà de leur crainte légitime nous comblait de sérénité. Elle nous installait durablement dans cette réalité où nous dégustions ce que l'on pourrait nommer "un rapprochement d'âmes".
Aussi, de m'en souvenir maintenant construit d'autres sensations nouvelles. Elles viennent s'ajouter à celles anciennes que convoque le souvenir. Il n'y a plus l'urgence de l'instant en cours de vie, mais la contemplation d'un moment serein et fini, figé dans le temps et la mémoire. Je nous revois sages et attentifs, curieux et tranquilles, vibrants et présents, désireux de savourer cet instant de partage sans rien de plus que cette complicité amicale dans l'événement. C'est là un autre sentiment qui n'efface en rien celui du moment historique, et qui s'ajoute en une nouvelle couche émotionnelle d'un temps d'après.
Chaque “moment” produit une émotion qui constitue l’événement. Elle est autant partie prenante que son marqueur. Elle s'apparente à la couverture illustrant le livre qu'elle annonce et présente. Elle le colore jusqu'au plus profond de chaque détail et participe de son identité, de sa réalité. C'est ce sentiment récent que j'ai éprouvé à la relecture de Terre des Hommes d'Antoine de Saint Exupéry, illustrée par Riad Sattouf. Cette sensation fait que l'événement existe pleinement. Elle le rend formel, et lui donne son caractère de vérité. Dès lors, il m'appartient et participe à ma constitution... Comme la couverture d'un ouvrage lu, posé là dans la bibliothèque de mes vécus.
Ainsi, cette indispensable émotion, pour que notre réalité soit à notre conscience et donc soit nos vies, constitue bien plus qu'un marqueur de mémoire. Elle devient un élément complet de cette réalité, notre réalité, sans laquelle il ne resterait rien de nos aventures cognitives. Elle en révèle le sens, comme la fleur révèle la plante.
Ainsi ces émotions sont à observer, à contempler et à cultiver. C'est exactement ce à quoi nous invite la méditation "vipassana", une contemplation des sensations et des sentiments vécus à l'occasion. Ce sont ces éléments qui ouvrent les portes de notre réalité. Cette approche nous permet de mieux la "com-prendre" et de trouver les passages vers d'autres réalités. C'est là le développement d'une vue profonde, qui devient une inspection de ce monde qui est le sien. C'est ainsi que nous "marchons" dans notre monde. Dans ces conditions, nous pouvons nous abandonner à ce “flow” qui nous appelle, dans la passion d'un lâcher prise. C'est cet élan dans l'abandon, un paradoxe, qui nous permettra de “trouver”, et certainement, de nous “retrouver”

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