mardi 6 juillet 2021

D'où l'autre parle-t-il ?... (06 07)

On ne comprend bien le discours d'une personne que lorsque l'on comprend d'où elle parle. Nous avons plutôt l'habitude d'entendre à l'aune de nos préoccupations et de nos références. Finalement, nous n'entendons alors que nos propres discours, éliminant au passage "tout ce qui dépasse". Le psychosociologue Rodolphe Ghiglione nous faisait remarquer que dans toute conversation "il se transacte des références" qui permettent de véhiculer, partager, lesdites références réciproques, ainsi que nos certitudes, nos tabous, mais aussi nos modes de penser, associé à quelque chose de notre vision cosmogonique, de notre représentation du monde.

En effet, il existe deux champs qui déterminent la relation intelligente (au sens d'échange de "points de vue", laissant les "opinions" de côté). Ce sont la référence et l'ambiant. Le premier, la référence, indique "qui parle" et donc à quel titre son discours est recevable ou pas (je renvoie à cette historiette que je racontais précédemment autour d'investissements boursiers, conseillés par quatre acteurs différents). Dans ce cas, on voit combien la subjectivité s'invite selon les milieux. Ceci nous renvoie au second. Regardons de plus prêt.

Un jour, je commençais une conférence en annonçant : "Je dois vous dire d'où je parle". J'étais conscient de la nécessité de présenter mes références associées à mon socle de pensées. Certains dans l'assistance, repérant ce propos de sociologue, m'ont ensuite dit avoir craint de s'ennuyer, noyés dans un discours abscons. Ca n'a pas été le cas, m'ont-ils rassuré.

Sur l'importance de l'environnement, effectivement, cela fait partie de ce que Husserl, puis Merleau-Ponty, nommaient la phénoménologie de la perception. Je ne comprends un objet qu'en perspective sur son fond. Ce sont bien ces fondamentaux qui me donnent l'ensemble des éléments de situation, de comparaison, d'évaluation et d'appropriation. Si je vois un flacon de parfum sur une page nue, je ne saurai jamais sa taille. Mais posé sur le rebord d'un lavabo, alors elle m'apparaît plus évidente, évaluable.

Si je vois l'image d'un objet inconnu, mon regard va se porter sur son environnement pour comprendre de quel domaine il relève, de quel usage, voire de quel métier, il participe. D'ailleurs, si je vois une clé à molette dans un environnement hospitalier, notamment celui d'une salle de réanimation, je vais me poser beaucoup de questions sur sa raison d'être là... L'environnement fait autant sens que l'objet lui-même. Connaitre relève bien du rapport de l'objet sur un fond.

Ainsi, quand on entend un discours dont on voudrait bien saisir le sens, nous avons tendance à nous pencher vers notre voisin ou voisine pour questionner : "Qui est cette personne qui parle ainsi ?" La réponse va nous apporter bien des éléments utiles, des références pour savoir que faire de ce discours qui nous surprend.

Mais dans la vie courante, lors de nos échanges entre quidams, combien de fois saisissons-nous le propos à l'aune de nos propres convictions et certitudes, peurs et émotions ? Et si nous portions une attention particulière au "d'où l'autre parle" ? Il est vrai que l'on comprend mieux l'œuvre de Camus dès que l'on sait qu'il est né près de Bône, en Algérie, et qu'il y a passé beaucoup de sa jeunesse. Il y en a même pour lui trouver des liens avec Saint Augustin, l'évêque berbère d'Hippone, en Tunisie, né à Thagaste en Algérie... 

En effet, références et environnement s'entrecroisent, s'entremêlent. Je n'en fais une distinction que pour le caractère pratique de l'analyse. Nombre de poètes ont traité de la question d'être né quelque part. Il est vrai qu'en arrivant à Paris, en février soixante-quinze, je me suis vite senti plus proche d'un espagnol que d'un français, si l'être devait relever du caractère de ceux que je voyais là... Je compris alors la phrase de Jean Monet : "Paris et le désert français" ainsi que toutes les raisons du jacobinisme parisien.

Ainsi, dès lors, je me suis attaché à comprendre qui étaient socialement mes interlocuteurs. Cela m'intéressait plus que ce qu'ils déclaraient être. Il n'était pas inutile, non plus, de savoir aussi d'où ils venaient. J'habitais un temps un quartier du quatorzième arrondissement partagé entre Arabes et Kabyles d'origine algérienne. Ces groupes ne se mélangeaient pas, tout en se respectant prudemment. J'appris leurs histoires à leur contact. Elles m'ont bien aidé à comprendre leurs différentes postures, notamment par rapport à la religion.

Plus tard, alors que je jouais avec des musiciens issus de la moitié nord de l'Afrique, du Niger à l'Algérie, j'appris quelques éléments de leurs histoires communes et particulières, notamment leurs différents rapports avec l'esclavage par exemple. J'appréciais leur immense culture, et le polylinguisme qui les habitait tous et chacun. J'apprenais bien des mythes de chacune de leurs cultures et me faisais une meilleure idée de leur rapport au monde, à l'occident, et à moi-même.

Je me mis aussi à partager un peu de leur ressenti quand pour la première fois je m'entendis dire :"oh, mais avec l'accent que vous avez, je me sentirais toujours en vacances..." Une forte envie me prenait de répondre que dans le sud-ouest, il faut travailler aussi pour vivre Tout cela ne manquait pas de m'agiter, et m'amenait à l'exprimer d'ailleurs quelquefois. C'est bien parce que socialement l'habit fait le moine que nous déclarons si fort qu'il n'en est rien...

J'avais donc tendance à me rapprocher des autres migrants intérieurs, comme des Basques, des Bretons, des Chtimis, des Béarnais, des Corses ou des Catalans. Je ressentais leur contrainte de la singularité. Dès lors, je savais que l'on nait toujours quelque part et que ce quelque part est aussi un "d'où chacun parle" avec un environnement constitutif de points de vues et de personnalités. A partir de là, j'ai eu une certaine attirance pour parler la langue de mes origines : l'Occitan. Je jouais aussi avec cette idée que moi aussi j'étais un métis, moitié Cadurque, moitié Ruthène, ces peuples gaulois qui peuplaient le Lot et l'Aveyron.

Il est fort probable que mon goût pour la sociologie, l'ethnologie, l'anthropologie et mes études dans ces domaines comme en psychosociologie, me vient de ce vécu-là : en l'espèce, comprendre le "d'où parlent les gens", avant de les critiquer, catégoriser, contredire, bref avant que de débattre. Nous avons tout d'abord à nous comprendre et à saisir tout ce que nous avons en commun et donc à partir de là,  nous pouvons saisir, "essentiellement", notre humanité, notre vivant, voire notre part divine.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 6 juillet 2021

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