mardi 4 mai 2021

L'un ou le multiple ? (04 05)

Nous sommes dans une société basée sur l'individu. Elle se pense une agglomération de quidams et sa culture nous singularise. Elle personnifie les fonctions et les rôles sociaux. Il y a le père, le maire, l'institutrice, le médecin, le gendarme, la mère, le juge, le coupable, le gagnant et le perdant, le bénéficiaire, le courageux et le craintif, etc. Il existe même des contes pour enfants qui parlent aux adultes et dont les protagonistes sont individualisés. Ils portent des noms de qualité, comme les sept nains de Blanche Neige ou les habitants des planètes visitées par le Petit-Prince. Sont-ce seulement des "psycho-types" ? Pas vraiment. Ne prenons pas la conséquence pour le fondement, ni l'effet pour la cause.

Ainsi et de la même manière, il est pour nous impensable qu'un groupe n'ait pas de leader, un représentant, un porte-parole, etc. Et si, un groupe n'a aucun de ceux-là, comme les "Gilets Jaunes", les coordinations infirmières ou étudiantes, alors ils sont considérés comme non organisés. L’argument vaut pour les “Nuits debout”, ou les Anonymous, et tout simplement parce que les dirigeants de notre société sont incapables de comprendre la situation. Ils sont dans l’incapacité de s'articuler, de s'accorder, voire même de seulement discuter avec eux. Pour ceux-ci un groupe sans chef ni leader n'existe pas.

Ainsi, quand une compétition a lieu, elle a pour fonction première de déterminer un premier, un gagnant, un deuxième, un troisième et un "couillon" à la quatrième place. Quand une découverte est faite, on l'attribue à un découvreur, une sorte d'auteur singulier. Il arrive de manière un peu gênante que les institutions se voient contraintes de partager la paternité de la découverte. Ceci apparaît alors quelque peu incongru.

Plus encore, j'entends cette phrase d'Oscar Wilde dans "l'âme humaine" : "Soyez vous-même, les autres sont déjà pris !" Cette citation célèbre part du principe même que les individus sont des entités autonomes et entières, auto-déterminables. Mais aussi, elle porte l'idée qu'une personnalité est individuelle, qu'elle repose sur des qualités, des défauts, des aspirations, des goûts et des volontés, voire des valeurs. Elle interroge sur ce qu'est l'identité personnelle (Je renvoie à mon article sur "l'identation").

Bref, notre société est fondée sur la "personne individuelle" et bien des conceptions en découlent, notamment le principe de la démocratie et celui de ses élections : une personne est potentiellement une voix dans une société d'individus autonomes et socialement interdépendants. L'organisation pyramidale de la société, même de la famille avec un père, une mère, voire son patriarche ou sa matriarche, est un système de jeux de rôles, de postes, de postures, avec répartition de fonctions. Et s'il y a des enfants, ils ne constituent pas seulement une fratrie, laquelle est composée de l'ainé, de la cadette et du benjamin, etc. En effet, notre société est constituée sur une hiérarchie d'individus et sur le principe d'une personne pour une place, impliquant un rôle et des fonctions.

Quand une décision est prise, elle l'est soit par le vote, soit par la voix prépondérante du plus haut placé dans le groupe. Il s'agira du chef, du juge, du président ou autres, selon sa fonction. Ainsi, le mythe de l'intelligence individuelle est bien ancré dans notre culture, au point que nous finissons par penser que l'intelligence appartient à la personne, et ses émotions aussi. Dès lors, le concept d'intelligence collective n'apparaît que comme la somme ou la concaténation des intelligences individuelles. Nous avons donc un siège pour chaque chose : un cerveau pour l'intelligence et un cœur pour les sentiments, un ventre pour les émotions, etc. Dont acte !

Il nous faut voyager vers les sociétés dites premières pour commencer à envisager que tout ne repose pas sur les seuls individus. A cet effet, une organisation sociale ne peut être que la somme des rapports sociaux. C'est ce constat qui va permettre de découvrir outre le sens du "commun", la notion même de collectif. Ainsi nous découvrons les maisons communes, celles où l'Occidental recherche un introuvable "espace d'intimité". Nous y découvrons aussi la non-appartenance des enfants à des parents uniques et singuliers. L'absence de propriété privée nous apparaît comme une incongruité. Et toutes les absences de singularisation nous apparaissent comme de potentielles sources de conflits. Surprenant, non ?

Pour des Occidentaux, effectivement, la logique d'individuation sociale nous tenant au corps, nous serions, dans ces organisations là, des fauteurs de troubles, des faiseurs de conflits. Question d'identité oblige... D'ailleurs, quels sont les motifs de conflits en occident actuellement ? Principalement des questions identitaires et d'ego, lesquelles sentent le soufre.

Ce que nous découvrons - si nos représentations sociales ne nous embrument pas l'esprit -, c'est que ce qui fait l'intelligence, c'est à dire la création, la production et la dynamique de la société première sont justement les interactions sociales, et non pas les activités individuelles. Il n'y a pas, d'ailleurs, d'activité strictement individuelle à la paternité ou à la maternité unique et privée. Quoi que nous fassions, tout ceci passe par notre réalité, laquelle est lourdement empreinte de culture, c'est-à-dire de représentations héritées, co-construites, partagées, transmises et ainsi collectives. Le psychosociologue les range dans la catégorie des "représentations sociales".

Nous savons, toujours grâce à la science humaine psychosociologique, que toute création ou innovation résulte du frottement d'une pensée, d'une idée sur l'organisation institutionnelle. Les institutions pérennisent une situation pendant que les individus qui en dépendent créent des ruptures. Sans l'institution, rien n'est à changer car rien n'est là. Sans l'individu, pas d'institution et pas de frottement non plus. L'interdépendance est totale, absolue.

Alors, nous réalisons que nos réalités, notre conscience, nos actions dans leur ensemble sont interactives et impersonnelles. Déjà, dans l'action immédiate de "réalisation de la réalité", cela se passe dans un couple déterminé en l'espèce : "objet observé / observateur". L'un ne va pas sans l'autre. Il s'agit bien déjà d'une interaction. Les travaux de Max Planck ont indiqué la réalité du couple observé-observateur agissant sur, par exemple, la nature corpusculaire ou ondulatoire de l'électron et ce même dans le temps qui précède l'observation. Ceci se passe comme si la réalité de l'électron se réalisait (existait) "par et dans" l'observation, même à venir.

Par ailleurs, comme la réalité se construit dans cette interaction, les différents acteurs observants réalisent une interaction partagée et collective. Celle-ci intervient de la même manière dans le couple "objet observé / sujet observateur". Le collectif de sujets observateurs constitue une source d'interactions où s'ajustent les représentations collectives et sociales. La réalité est donc bien dans une somme d'interactions.

Par ailleurs, quand un sujet pense, il ne pense pas tout seul dans son coin. Il le fait dans une culture partagée où l'Autre est présent, et actif. Il le fait aussi sur la base de représentations déjà construites et partagées collectivement. On appelle aussi cela la culture. Comme la génération spontanée à laquelle nous avons cru au Moyen-Âge, l'apparition ex nihilo n'existe pas. La création spontanée dans un seul cerveau n'existe pas non plus.

Ainsi toutes les actions, pensées, créations, constructions, réalisations n'existent pas sans interactions. On pourrait alors mieux comprendre l'impossibilité de la propriété privée chère aux libertaires. Ainsi, il n'y a pas sept milliards huit cents millions de réalités car le fait de communautés de culture en réduit considérablement le nombre. C'est aussi, pour nous, animaux grégaires, la possibilité de ne pas "vivre seul", ce qui nous tuerait... Je repense à l'expérience interdite, faite et maintes fois refaite, avec deux nouveau-nés que l'on isole pour savoir quelle langue originelle ils parleraient sans acculturation. Le fait est qu'à chaque fois, les enfants sont morts, faute de socialisation. 

Aussi, comme le manifestent nombre de peuples premiers, tels comme les Amérindiens, la terre ne nous appartient pas. Elle n'appartient à personne. C'est nous qui lui appartenons. Nous en faisons partie. Nous faisons partie d'un "tout global" dans lequel nous sommes chacun lié à chacun et à chaque chose.

Jacques Lacan a poussé l'analyse de ses représentations un peu plus loin, affirmant que nous ne sommes que de l'Autre, cette altérité intégrale qui nous "codifie", nous "normalise", nous situe, nous indique qui nous sommes. "L'Autre" est donc plus qu'un repère. Il est ce par quoi nous sommes. Nous en venons donc à dire que la haine de l'autre est une chose bien bizarre car il serait incongru de ne pas aimer ceux par qui nous sommes et existons !

Alors, à notre tour, nous pouvons pousser le bouchon un peu plus loin car, sachant que nous ne sommes que d'interactions avec les autres, alors, comme le disait Einstein : "Nous passons quinze ans à l'école et, pas une fois, on ne nous apprend la confiance en soi, la passion et l'amour, lesquels sont les fondamentaux de la vie !"

Ce dernier avait aussi déclaré : "Si un jour vous devez choisir entre le monde et l'amour, souvenez-vous de ceci : si vous choisissez le monde, vous resterez sans amour, mais si vous choisissez l'amour, avec lui, vous aurez le monde." Il considérait ce sentiment comme une puissance créatrice. Alors, jetons un œil plus avant.

Il m'a semblé comprendre, et je ne pense pas être le seul, que ce sentiment que nous vivons comme très privé et personnel dans notre culture, le serait bien moins dans une culture altruiste, issue, par exemple, de l'interactionnisme de la réalité que nous avons abordé ici.

On pourrait observer la réalité à l'aune de quatre points subtils que l'on retrouve dans quelques conférences et autres écrits dits spirituels. Voici comment je les comprends :

1 - Gérer le couple antagonique "amour / peur" - Ce qui initie nos actions ne sont pas vraiment des choix personnels, ni l'émergence de nécessités objectives. Dans notre culture, ce sont l'amour et la peur. La quasi-totalité de notre activité résulte de ces deux sentiments moteurs. Seul le vecteur de l'amour nous intéresse car, à part dans des situations de dangers extrêmes, la peur nous paralyse plus qu'elle ne nous est utile. Cependant elle provoque bien des réactions, des stratégies qui ont tendance à nous nuire et à nous "retomber sur le nez". Nous préférerions ne pas succomber à cette mauvaise conseillère. Alors, pour sortir de l'emprise de la peur, il nous faut tout d'abord l'accepter, lâcher prise sur ses raisons d'être là, "contempler" ce qu'elle est et comment elle est... Ensuite il suffira de nous envoyer de l'amour, ce bel et indispensable amour de soi (qui n'est pas orgueil mais compassion), et rester installés dans ce moment présent de plénitude sereine.

2 - Résoudre l'influence d'Ego, celui qui produit la jalousie - Il ne s'agit pas de le faire taire, car nous en avons bien besoin quand nous avons à raisonner. Mais il conviendra de le canaliser et à le limiter à notre besoin, c'est-à-dire à "l'utile". En effet, l'affrontement des Egos ne produit que des comparaisons sans intérêt et qui s'avèrent même contre productives. On n'a pas à envier le succès des autres et on ne plaint pas non plus leurs échecs, puisque nous dépendons pleinement de nos interactions interpersonnelles. Concurrence et compétition sont des non-sens destructeurs. Dès lors, qu'est-ce qu'un succès ou un échec ? La question essentielle devient alors : "Qu'avons-nous à faire, à accomplir, à réaliser ?" La réponse est dans le ressenti, le plaisir, les sensations. Faites ce que vous avez à faire et "l'âme du Monde" se chargera de votre destin. Forcer ne sert à rien quand, au fond de soi, nous sommes en désaccord avec ce que l'on veut. Alors, il reste à lâcher le combat d'égo et accueillir l'équilibre dans une belle sérénité.

3 - Différencier clairement perspective (d'où regardons-nous?) et perception (ce que l'on considère). Bien sûr, comme nous l'avons déjà vu et développé précédemment, la réalité est issue de l'interaction "objet observé / sujet observateur". Mais nous avons culturellement tendance à confondre les deux pôles dans un seul objet dont la réalité serait intrinsèque... Ces concepts de "perspective" et de "perception" sont bien interdépendants et en relations créatrices, mais ils le seront d'autant mieux, à la condition que nous soyons toujours au clair avec leurs fonctions respectives... Pour laisser l'interaction se réaliser au plus juste, il nous suffit de lâcher prise. Alors nous saurons mieux faire. C'est ce que nous avons vu quand nous avons considéré la fonction et l'efficience de la méditation.

4 - Développer le pouvoir de la pensée - Nous avons l'habitude de gérer et utiliser nos pensées pour l'analyse, la déduction et la synthèse. Il nous arrive bien souvent de la substituer à la sagesse et à la connaissance, lesquelles peuvent venir d'intuitions et de sensations. Nous en avons parlé à propos de l'art, cet autre langage. La pensée est aussi une résonance et pas seulement de nos raisonnements. Nous savons bien que nous attirons ce que nous craignons. C'est ce que nous avons compris des "prophéties réalisantes" de Robert Merton et des "prophéties autoréalisatrices" de Paul Watzlawick. Nos pensées sont plus qu'inductives. Elles sont "réalisatrices". Nombre d'approches spiritualistes, modernes ou traditionnelles, nous font savoir que l'émotion attire l'énergie. Ce qui se ressemble s'assemble. Ainsi quand on fait vibrer un diapason, un second proche se met à vibrer de la même manière parce qu'ils ont la même fréquence : un La à 440 hertz par exemple. Ainsi, toutes choses qui se ressemblent résonnent ensemble et toutes choses qui résonnent ensemble s'assemblent. Ne dit-on pas que deux personnes qui vibrent ensemble se rapprochent ?

Nos pensées sont donc des générateurs, comme Maurice Halbwachs le disait à propos de nos souvenirs. Nous avons donc un intérêt certain à "maîtriser nos pensées" pour n'en avoir que de saines et de positives, c'est-à-dire celles qui attireront ce qui nous semble bon pour nous. Pour le reste, il nous faudra alors lâcher prise et rester en sérénité. Nous savons et nous avons les voies pour cela. Ce sont la méditation, l'autohypnose, la sophrologie ou la contemplation, mais d'autres chemins existent encore...

Il me souvient de ce petit rituel dont j'usais gamin ; et j'en use encore pour maintenir présent ce qui me faisait plaisir. Il était constitué de claquement des doigts en rythme qui accompagnait un balancement intérieur, à la mode des bluesmen. Ne pensant plus qu'à ce qui me plaisait, je m'installais dans cette bulle de sérénité. Je le fais encore... et bien souvent avec les pieds. Et la cerise sur le gâteau est que c'est communicatif. On peut le pratiquer à plusieurs, autour d'une musique qui nous positive. Certains appellent ça "la danse" !

Jean-Marc SAURET
Le mardi 4 mai 2021


Lire aussi "La résolution de phénomènes sociaux : le cas des gilets jaunes"


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