mardi 6 avril 2021

Sociétés primitives et société moderne (06 04) C

Nous avons tendance à différencier les sociétés que nous appelons primitives d'avec notre société moderne globale et mondiale. Sur le vecteur historique du progrès, la nôtre actuelle serait plus avancée que lesdites primitives, donc plus évoluées et les primitives donc archaïques. Mais en quoi, sur quel plan et sur quels critères ? 

Nous avons tendance aussi à penser que nous ne pourrions nous réduire à un retour aux organisations archaïques, tout d'abord parce qu'il s'agirait d'un supposé "retour en arrière", et donc, d'une prétendue régression. Là aussi, en quoi et pourquoi donc ? 

Dans ces conditions, nous pensons ce changement impossible car notre société est bien trop immense, trop populeuse, trop nombreuse de personnes impliquées pour pouvoir nous réduire à une société du petit nombre. Débarrassons-nous donc tout de suite de cette idée farfelue et certainement erronée.

Que savons-nous de nos relations sociales ? Nous n'avons de rapports directs qu'avec les personnes qui font partie de notre cercle social. Ensuite d'autres personnes, physiquement dans notre territoire, ne nous sont pas connues, et elles constituent, dans notre rapport au monde qu'un élément du monde. Nous ne les saluons pas quand nous les croisons. 

Puis il y a des individus plus distants de nous-même, que nous n'avons même pas la possibilité de saluer même si nous le voulions. Nous les voyons sur ces supports que l'on appelle les médias. Nous entretenons avec celles-ci une relation virtuelle, voire imaginaire, certainement pas plus réelle qu'avec des entités d'un au-delà, d'un paradis ou d'un enfer. 

Tout ce "reste" de notre société moderne n'est en contact avec nous que par médias interposés. Nous croyons que ces autres personnes existent et qu'elles sont nos semblables parce qu'aperçues dans ces médias. Et pourtant nous ne les croiserons jamais de notre vie tout entière. Mais comme nous croyons qu'ils "sont des nôtres", nous les incluons dans notre réalité. Pourtant, elles sont davantage de notre imaginaire que de notre réel. 

Parce que nous croyons que les médias nous montrer le réel, alors nous projetons que leur environnement fait partie du nôtre. Et pourtant, il n'y a pas plus de réalité dans ces virtualités que dans les mythes qui font la culture de ces sociétés premières. Nous vivons, eux et nous, dans le même principe de réalité immédiate, habité de la même sensation du réel dans le champ de nos croyances réciproques, habitées de virtualité.

De fait, le groupe social qui est le nôtre n'est fait que de personnes de notre proximité. Les autres, virtuelles, ne sont que des entités abstraites. Ainsi, ce groupe de notre vie réelle n'est certainement pas plus important que les groupes de ces sociétés premières que l'on considère si restreintes. D'ailleurs, cette conception du groupe sur la base du nombre de ses individus et de la nature physique desdits individus ne serait elle pas très occidentale ? Les anthropologues le pensent et nous le montrent.

De fait, nos modes relationnels, qu'ils soient ceux d'une société moderne ou d'une société dite première sont du même ordre : un premier cercle d'intimes, un second d'incertains et vagues et le reste du monde peuplé de nos croyances et représentations. Cependant, nous savons qu'on ne vit pas de la même manière à Salpaleine, village de la commune de Marcillat dans le puy de Dôme, qu'à Montcuq dans le Lot ou dans le quartier de la Goutte d'or à Paris. La différence est la même dans le Passy du même Paris, tout comme à Ploërmel dans le Morbihan ou à Porto Vecchio, en Corse du sud... Pourtant, si nous sommes tout à fait conscients des grandes différences qui caractérisent la culture et le vivre ensemble dans ces différents lieux, nous avons tendance à les penser du même monde, d'une même entité. Petite erreur, en effet !

Ainsi ce monde que nous pensons "voir" n'est qu'une idée. Une représentation que nous voyons tellement changer dans nos têtes pour peu que nous en parcourions des bribes. C'est, de fait, la même structure de représentation du monde qu'ont les habitants de peuples premiers avec des mythes différents. Ceux-ci pensent leurs ancêtres présents et actifs dans leur vie quotidienne, celle que nous appelons publique.

D'ailleurs, nous avons tendance, à tort, de penser que ces gens d'autres cultures se trompent comme si nous étions les dépositaires de "la juste pensée vraie"... l'argument vaut pour bien d'autres cultures voisines. Tout ce que je vis est le réel et tout le reste n'est qu'un "imaginaire explicable"... Mais l'idée que l'on se fait du monde n'est pas le monde. Il ne nous faut pas confondre la carte et le territoire. Pourtant nous avons bien appris cela, tout en ne pratiquant pas l'humilité de cette disponibilité curieuse de l'esprit.

Ce manque de recul sur les réalités du monde (lesquelles sont celles que la culture considère et comprend, voire en connaît) nous empêche d'enrichir notre regard jusqu'à déceler les richesses dans les regards de nos "extra-culturels". En effet, notre représentation matérialiste de la réalité du monde nous empêche de voir les miracles de la nature, ses liens multiples, ses dimensions plurielles. L'argument vaut pour nos potentialités, nos opportunités, nos alternatives, etc. Mais développons un peu.

Aujourd'hui, de plus en plus de personnes de ce que l'on appelle "notre monde" tentent une ouverture à la spiritualité. Ils alimentent les réseaux new-âges ou se penchent sur les phénomènes spiritualistes de ces sociétés premières. Elles s'intéressent au druidisme, aux différents chamanismes, aux rites sociaux des sociétés de chasseurs, ceux de sociétés animistes, mais encore aux phénomènes de la "pensée reposée" comme par la méditation, le yoga, la sophrologie ou l'autohypnose.

J'ai rencontré, adolescent, un voyageur gitan et nous avons quelque peu parlé de nos cultures. Je lui disais mon secret de ressentir les gens que je rencontrais, la journée qui commençait, voire le lieu où j'arrivais. Il se mit à rire et me dit que nous, les gadjis (les non gitans), nous trouvions extraordinaires des choses bien ordinaires. "Chez nous, tous les enfants font çà !" et il me souriait avec compassion. Je finis par comprendre que notre société dite occidentale, ce melting-pot néolibéral, manquait de bien de dimensions du réel.

Nous avons tellement à apprendre de ces peuples que nous appelons premiers. Ils sont certainement empreints de sagesses que nous avons perdues. Alors avec humilité et patience, il nous faut reprendre la route à la recherche de nos sagesses oubliées pour les habiter de nouveau et construire dès lors un monde plus sage.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 6 avril 2021


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