mardi 16 mars 2021

La connaissance, l'œuvre et l'imaginaire (16 03)

A l'instar du point de vue qu'Annah Arendt exprimait en 1958 dans l'Œuvre de l'homme moderne (le travail, l'œuvre et l'action, "le triangle de sustentation de sa pensée" comme l'ont relevé quelques spécialistes), dans tous les travaux que j'ai développés sur ce blog, est sous-tendu le triptyque de la personne humaine qui m'apparaît davantage comme sa connaissance, son œuvre et son imaginaire. La connaissance est le construit de l'expérimentation des savoirs culturels et "proprioseptiques", et de leurs interactions. Elle constitue la puissance mentale avec les mythes, les récits, les rites, croyances et représentations sociales intériorisées. L'œuvre dit ce qu'est la personne, en témoigne et ainsi la socialise de fait. Son imaginaire traverse tout cela. Il est la variable dynamique de sa reconstruction, de sa perception du monde, de sa propre projection, voire de s production. Il m'apparaît comme la porte de sa réalité.

Mais développons chacune de ces variables. Elles me semblent fondamentales. Nous les regarderons à l'aune de ces deux pôles constitutifs de notre dynamique, la culture (les représentations) et la nécessité (réelle et symbolique), lesquelles sont traversées par nos deux "forces motrices" opposés que sont l'amour et la peur. Cette approche peut paraître un peu complexe à première vue, mais il n'en est rien. Regardons...

Tout d'abord, ces trois variables sont parfaitement interdépendantes et interactives à la fois. L'œuvre dépend de la connaissance de son auteur et encore faut-il l'imaginer avant de la réaliser. L'imaginaire se nourrit des connaissances acquises au cours de la réalisation de nos œuvres, lesquelles dépendent de nos "nécessités" dans le cadre de nos cultures. Et la connaissance, acquise au cours de la réalisation de nos œuvres, se développe parce que nous imaginons ses prolongements, les déductions. Projeter, c'est bien imaginer la suite. On pourrait ainsi développer encore. Mais il suffit à ce stade juste d'indiquer le mode interactif qui les sous-tend.

Mais, pour poursuivre cette analyse, j'ai besoin que nous précisions la différence entre la mémoire et la conscience. La mémoire peut parfaitement définir votre avenir, voire même devenir votre avenir en se répétant à l'infini comme un bateau qui voyage en rond autour de son ancre, comme une chèvre qui parcourt le prés autour de son piquet d'attache. Einstein disait que la folie était de répéter toujours les mêmes pratiques en espérant un résultat différent. Ne dit-on pas alors que la personne tourne en rond ? L'ancrage fixe est une prison alors que l'imaginaire est notre "vrai" réinventé.

Avoir une conscience des choses relève d'une part de la reconnaissance des éléments connus (c'est ce qui nous éveille à la recherche), et d'autre part de lâcher prise sur ces savoirs acquis pour en accueillir de nouveau, parfois contredisants. Même si, comme l'écrivait Serge Moscovici, nous "ancrons" le nouveau sur le connu, nous en reconnaissons la différence. Ainsi, sur ce "delta" identifié, nous développons notre "connaissance" au-delà de ce qui nous est jusqu'alors connu. Le conscient est un accueilli, "dégagé des peurs et des incertitudes".

Pour que la connaissance se développe, il faut lâcher les préjugés, les savoirs et les vérités acquises, tout ce qui est de l'ordre de notre culture et dont notre vécu n'a rien fait. Pour réaliser une œuvre qui en soit une, il nous faut lâcher toutes celles que nous avons déjà réalisées ou même seulement croisées. Sinon, nous risquerions de ne faire que quelques répétitions. Alors, comme disait Churchill, l'histoire bégaie. Si pour l'exercice de notre "identation" (cf. mes articles précédents : l'identité n'est pas un état, ni un objet, mais une activité permanente de vérification), nos références sont culturelles et nécessaires, la vérification identitaire est leur conjonction conséquente.

Pour que notre imagination soit efficiente, productive, il nous faut nous détacher quelque peu de nos certitudes, de nos principes, de nos lois et de nos règles, de nos dogmes, voire même de nos savoirs. C'est-à-dire qu'il nous faut bien lâcher prise sur tout ce que nous avons synthétisé de la culture sans laquelle nous n'aurions plus de repères. C'est là un paradoxe. Mais la nécessité est bien là, lâcher toutes ces traces qui nous ont constituées pour aller plus loin. C'est, me semble-t-il, cela apprendre.

Mais alors, me diriez-vous, qu'est-ce qui fait la personnalité de chacun ? C'est la conscience de ce que l'on sait du monde et de sa propre place dans ce monde, de sa raison d'être, la conscience de ses œuvres qui parlent de soi autant à ses propres eux qu'aux yeux de tous, et ce selon les références culturelles communes et en vertu de la nécessité d'exister. La conscience que son imagination ouvrira les portes sur le monde, des portes que l'on ignore avant de les imaginer, de les voir et de les vivres ; la conscience que l'amour et la peur viendront décider bien souvent de leur franchissement, ou pas, du chemin que l'on suivra, ou pas.

De quoi avons-nous réellement besoin pour vivre ? Simplement d'avoir la sensation d'exister et pour cela il nous faut être dans le regard de l'autre, que cet autre soit réel ou imaginaire, ce "grand Autre", disait Lacan. C'est aussi ce que nous révèle l'expérience interdite que j'ai déjà beaucoup citée. Nous sommes des êtres sociaux qui n'existons que de l'Autre. D'ailleurs, je me moque que cet Autre soit réel ou imaginaire, "pourvu qu'il soit vrai". Le fonctionnement est exactement le même. 

Mais peut-être n'avons-nous pas totalement conscience que nous aimons certains héros et que d'autres archétypes culturels nous font peur, surtout peur d'y être associé, comme le traitre, le lâche, le maudit, etc... Certains l'appellent effectivement le grand Autre, d'autres l'appellent Dieu, d'autres encore l'esprit, ou l'ange gardien, voire son surmoi ou moi spirituel, ou encore son animal totem, et bien d'autres appellations encore comme sa muse, son inconscient, son subconscient, son âme, sa conscience ou autres... Certains impressionnent ou font peur. D'autres nous passionnent ou nous font simplement sourire agréablement. Ce sont l'amour et la peur qui décident du mode de leur investissement dans notre imaginaire...

Si j'ai donc la conscience de l'autre et de son regard, alors le dialogue avec lui s'installe. La solitude disparaît et le riche débat vers la connaissance s'ouvre... à la condition que j'y trouve un certain intérêt, ou pas, voire que j'aime le débat lui-même ou le sujet qu'il traite, voire encore qu'il m'effraie. Pourquoi les mystiques prient-ils, et d'autres méditent, pratique l'autohypnose ou la sophrologie, consultent des chamans, des médiums ou des pasteurs, des prêtres, des imams, des rabbins ou autres "sages" ? Parce qu'ils sont ce grand Autre, interne ou externe, qui donnent vie au débat, voire à une réalité à partager. Mais aussi parce qu'ils exorcisent nos peurs et seulement pour cela, déjà, nous en avons besoin.

Ainsi l'apport en connaissance est riche, connaissances nécessaires, parfois indispensables ou secondaires. Nous les recherchons tant par passion de ce qu'elles couvrent, que par peur de ce qu'elles révèlent. Selon le cas, l'importance dans nos mémoires sera grande ou insignifiante, au point parfois de n'en faire aucun cas. Ce sont bien la peur et l'amour qui fait le niveau d'importance. Il arrive même que, par crainte, nous refusions de voir la réalité, cette connaissance du réel à laquelle on voudrait échapper. "Non, il (elle) ne m'a jamais trompé(e) !" s'exclame la personne avant de fondre en larmes ou piquer une sombre colère.

Mais aussi, que disons-nous à ceux qui nous contredisent ? "Vous n'y connaissez rien ! Qui êtes-vous pour me donner des leçons ?" Etc. La question de la connaissance, pleine d'émotion et de nécessités, est donc première, fondamentale à la conduite de nos vies.

Et ce, pour quoi faire ? Quelque chose que l'on aimera, qui nous tiendra à cœur comme un enfant, comme son bébé. Parfois, ne dit-on pas de notre œuvre qu'elle est notre bébé ? L'œuvre nous détermine et nous porte. La manière dont nous la "socialisons", c'est-à-dire dont nous la "mettons au monde", dira qui nous sommes. Si je brûle mon œuvre, je serai un hurluberlu, ou un fou. Si je l'offre, je suis un bon copain, un bon ami ou simplement quelqu'un de généreux. Si je la garde chez moi, je serai sûrement un bon bricoleur, quelqu'un de doué ou d'adroit. Si je l'expose, je serai alors un artiste et si je la vends je serai un artisan. Etc...

Ainsi la connaissance qui me permet d'accéder à l'œuvre (comme auteur ou comme observateur) se nourrie de tout ce que mon imaginaire projette dedans, tout comme je vois un visage dans le nuage qui passe, j'écoute des voix dans le souffle du vent, je projette la nouvelle œuvre qui sera mon prochain projet. La part de l'imaginaire est cet investissement dans "l'à venir" dont mon présent a besoin, entre la force des peurs et la passion d'amour.

Connaissance, œuvre et imaginaire sont bien les trois variables de nos réalités, de mon "vivre là", le triangle qui sustente ma pensée.

Jean-Marc SAURET

Le mardi 16 mars 2021


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