mardi 27 octobre 2020

La raison d'être (27 10)

J'avais écrit il y a quelques semaines que l'on peut "détailler la raison d'être en sept registres : croire en soi, vivre ses sensations, passer à l'action, vivre les sentiments, user de la voix et de la parole, ressentir et investir l'intuition, et savoir que toute chose est en lien avec toutes choses. Ceci fera peut être l'objet d'un prochain article..." Nous y voici ! Prenons quelques minutes.

La raison d'être est, comme le mot l'indique, ce qui donne le sens, la finalité, d'une action ou d'un objet, d'une fonction ou d'un lieu, etc. La finalité est le "pour quoi", voire même le "pourquoi", la chose est là. Ensuite, à l’usage, on va retrouver ce “besoin de sens”, afin de passer à l'acte, de façon très concrète. Il renvoie à plusieurs registre de notre vie, de notre "être au monde", à ces périodes où nous avons vécu quelques interactions signifiantes. C'est ce que j'évoquais dans ce précédent article. Mais prenons quelques lignes, afin de regarder, fût-ce sommairement, cela de plus près. Chacun corrigera, complètera, précisera le contenu de chacun de ces registres.

Croire en soi est le produit, la résultante de certaines conditions de vie. En l’espèce, celles où il nous a été donné, dans une relation sociale, d’appréhender le goût de réaliser. Des événements nous ont alors renvoyé de la reconnaissance, de l'admiration, de l'étonnement, de la singularité, assortis d’une “mise en perspective”. On retrouve là, en fait, tout ce qui construit la fierté à “avoir fait”.

Inversement, la réprobation, la disqualification et surtout l’indifférence, renvoient à son destinataire une image de lui-même dégradée, voire floue, voire même quasi effacée.

Dans les mêmes conditions, par les actions que nous menons, par les paroles que nous disons, par quelques actes que nous posons, nous "corrigeons" ce rapport à soi, cette image de soi jusqu'à en faire le meilleur du monde,... ou le pire.

Chacun de nous avons connu des gens qui accomplissent des actes héroïques à partir de rien. Ils ont fait le voyage à pieds jusqu'à Compostelle ou Jérusalem. Ils ont fait le tour du monde en auto-stop. Ils ont construit leur maison en paille, ou en bois. Ils ont fait un enfant. Ils ont créé leur association, organisation, réseau ou entreprise. Ils ont appris à marcher, à faire du vélo...

D'autres encore ont tué des semblables à main nue, dans les rizières du nord Vietnam. Un autre aura torturé à l'électricité des soldats “ennemis”, pour rien. D'autres auront exploité jusqu'au sang, jusqu'au désespoir, jusqu'à la mort, jusqu'au suicide, des gens du peuple pour quelques billets verts ou d'autres couleurs, etc.

Mais il arrive aussi que nous nous levions le matin pour très simplement vivre “ses” sensations, ses propres sensations. C'est justement la nature de cet article, éloigné de toute démonstration. Il est juste destiné à interpeller des sensations, afin de toucher davantage les cœurs et les corps,... plutôt qu'un “bout de cerveau droit”.

Je me souviens de ce plaisir éprouvé en m’alignant au départ d'une course de cross-country, ou en montant sur le ring. La même sensation valait au moment de me préparer à l’entrée dans un vestiaire de rugby.

J'ai vu des gens sauter d'un pont, d'un immeuble gratte-ciel, d'une falaise, le parachute d'ouverture à la main.

Nous sommes allés, mes copains de classe et moi-même, chanter dans une prison cellulaire et de sécurité. Je me souviens aussi du moment où j’ai attrapé à la main ma première araignée, tué mon premier lapin, ou caressé le poil si raide d'un guépard. Je me souviens aussi, encore gamin, avoir effleuré un sein, avoir regardé pousser chaque matin une petite rangée de radis roses et m’en être émerveillé. Rien que pour ces sensations-là, agréables ou insupportables, je garde en mémoire toutes ces actions simples, peut-être anodines. Pour quelques sensations, combien en referai-je encore ?

Et puis, il y a toutes ces raisons, bonnes ou mauvaises, justes ou insensées, pour lesquelles nous avons décidé de passer à l'action. C'est ce personnage hors du commun, que l'on disait clochard, et que nous avons écouté nous donner un long cours de philosophie aristotélicienne,... et puis à qui nous avons apporté du pain et des fruits. Il y a ce pari insensé de traverser les voies ferrées en courant, juste pour pouvoir faire partie de cette bande de gamins qui nous impressionnaient. C'est ce vol de litres de lait au petit matin, devant la supérette d'une petite ville de province, parce que, voyageurs errants, nous avions faim,... tout en ayant bien clairement intégré ce qu'il pouvait vraiment nous en coûter à l'époque.

C'est aussi ce moment de prise de parole en public, dans une assemblée de gens fortement politisés, juste parce que ce que l'on venait d'y entendre nous devenait insupportable. C'est encore ce moment où l'on s'est jeté à l'eau parce que cette petite fille venait d'y tomber en criant, etc.

Il y a des raisons d'être, dans le passage à l'acte, qui ne passent pas par la case "réflexion". Dans ce domaine, la seule remise en cause d'une valeur, d'un sentiment, d'une sensation, d'une réalité imaginée, nous a fait "basculer".

Et puis, par peur ou par amour, nous avons parfois rompu avec notre timidité, nos appréhensions, juste pour vivre des sentiments, fussent-ils forts ou si ténus. Ce sont ces relations éternellement éphémères, ou provisoirement éternelles, que nous avons vécues comme sur un tapis volant tenant une main, une épaule, une taille en silence, seulement marquées de nos respirations un peu plus fortes. Ce sont ces jeux à la limite de la légalité, aiguillés par la peur de se faire prendre, et cela, juste pour ressentir pleinement cette émotion fugace,… voire ce sentiment qui nous glace les membres, et parfois tout le corps,... jusqu'à la délivrance de la réussite. Mais elle peut aussi se traduire par la honte ou le dégoût. Mais nous l'avions fait.

Ensuite, le temps creusa son sillon, et avec le temps, les personnes commencèrent à user de la voix et de la parole. Celles-ci ne se contentèrent plus de “verbaliser” uniquement des choses et des sensations, comme le font si bien nombre d'animaux dans un bruit de gorge. Ils commencèrent à les symboliser dans des sons qui devinrent des mots. Par la suite, ils s'articulèrent, et même doublement, comme le caractérisait Emile Benveniste, pour reconstruire en intérieur, dans nos têtes et le commun de nos groupes, le monde "qui en est extérieur". C’est ce qui permit de rendre “éternel”, et pérenne, ce qui est aussi “à l'intérieur”.

La fable, le mythe, le récit, viennent construire le monde dans l'éternité du symbole qui nous raconte pourquoi et comment les choses sont ainsi. Il nous raconte pourquoi nous sommes ainsi et pourquoi nous faisons ce que nous faisons, et comment nous y sommes parvenus. Ainsi la voix et la parole ont donné corps au monde, à la raison d'être par le sens. Ce sont ces éléments qui nous donnent aussi les moyens d'en discourir, d'en débattre, de défaire et refaire autrement nos raisons d'agir. C'est en cela que nous avons cette sensation d'être là et de savoir où aller. "Celui qui ne peut pas dire d'où il vient ne peut pas dire ce qu'il fait là, ni donner le pourquoi de sa propre vie !" nous indique le dicton plus que millénaire, attribué à Gramsci, et dans une version approchante, à Otto de Habsbourg.

Mais au delà du langage, au delà de la parole, il existe un autre champ de réalité, celui de la sensation, laquelle nous donne un accès direct au monde et nous ouvre les portes d'une connaissance directe, radicale, immédiate : l'intuition. Ainsi, ressentir et investir l'intuition sont, en soi, des raisons d'être suffisantes. Cela nous révèle aussi ces raisons d'être que nous n'avions pas spontanément perçues. Il me souvient de cette peur enfantine qui me fit pédaler très vite devant un chien qui me paraissait menaçant. Je fuyais, et le chien, par réaction me poursuivait en aboyant.

Comme il allait plus vite que moi, je m'immobilisai, en jetant mon vélo entre nous deux. Même si la peur me paralysait et m'interdisait tout raisonnement, toute réflexion, je regardais ce gros chien bruyant et ressentis que ce n'était pas moi qu'il pourchassait, mais un "quelque chose" courant et gesticulant. J'avais disparu derrière la cible mouvante excitant son instinct chasseur. Quand je me fus arrêté, sans savoir d'où me venait cette idée saugrenue, le chien alors se posa, se tut. Il fit quelques pas autour de moi, et finit par s'assoir. J'étais sauvé...

Il nous reste encore à comprendre et savoir que toute chose est en lien avec toutes choses, que toutes ces variables, indiquées ici, sont interdépendantes dans les raisons d'être. De la même façon, toutes les raisons d'être sont aussi interdépendantes et n'existent qu'en regard ou en creux de toutes les autres. Que "tout ce qui est" est en lien avec tout "ce qui est". Que tout est interrelié, "connecté", tout !

Je repense alors aux néolibéraux, à ce si faible pourcentage des plus riches qui pensent tenir le monde par leur puissance matérielle. Ils ont oublié une chose simple, que la nature nous rappelle incessamment : ce ne sont pas les plus forts qui survivent ou "gagnent". Ils font juste plus de bruit que les autres quand ils tombent.

Ceux qui durent et perdurent sont ceux qui coopèrent, ceux qui sont solidaires et s'organisent pour mutualiser leurs compétences et leurs talents, afin de gérer et partager les “communs” (mais ceci sera l'objet d'un prochain article). Dans les environnements les plus austères, seules les espèces associées, coopérantes et solidaires subsistent. Tous les autres font juste un peu de bruit en tombant... ou pas !

Jean-Marc SAURET

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