mardi 8 septembre 2020

On dit que les bons outils font les bons ouvriers...

Combien de fois avons-nous entendu cette assertion, que les bons outils font les bons ouvriers. Que signifie ceci ? J'ai aussi entendu d'un compagnon du tour de France que c'est l'entretien des outils qui les fait bons. Alors le bon ouvrier est celui qui entretient bien ses outils qui lui permettent ainsi de faire du bon travail. Nous voilà au seuil d'une interaction intéressante, bien au delà d'un simple principe de causes et de conséquences...
Adolescent, j'ai vu un "grand-père" monter un établi à partir de grumes, avec une scie, une plane et un maillet. J'ai vu aussi un marinier creuser une barque dans un tronc avec une scie égoïne, une plane et une herminette. Il tenait la scie à l'envers de notre pratique habituelle, la lame verticale.
Ce n'est donc pas l'outil qui fait le bon ouvrier mais l'adaptation de l'ouvrier à l'outil qu'il met à sa main. S'il est vrai que, comme l'exprime un proverbe québécois "Quand on a un marteau à la main, on voit des clous partout !" alors on peut comprendre qu'il y a une simple et totale interaction entre l'outil et l'ouvrier, et donc une véritable dialectique.
Il me souvient de cet échange avec un ami dont j'ai déjà parlé ici. Cet ami, véritable sorcier de la mécanique automobile, me disait ne pas avoir de culture philosophique, ni de formation suffisante pour discuter des réalités du monde et du sens de la vie comme le font philosophes et sociologues. Je lui faisais remarquer que sa science de la mécanique, que tout ce qu'il savait de cette science lui faisant paradigme à comprendre la réalité, lui faisait modèle à penser le monde, qu'il l'investissait dans ses réflexions particulièrement ouvrantes et logiques.
Oui, l'interaction va jusqu'à façonner notre mode de penser, à l'instant de l’hypothèse de Sapir et Whorf qui propose que la langue structure le mode de pensée de l'acteur. Oui, toutes nos pratiques, qui nous font nous confronter à la réalité du monde, nous parlent de "possibles" et d' "impossibles", lesquels déterminent ce que nous allons y faire et comment nous allons nous y prendre, comme ce que nous ne pouvons pas envisager de toucher.
Il me souvient aussi de cette phrase de Saint François d'Assise relatée par mon frère Alain, philosophe augustinien : "Ils ont fait ce qu'il pensaient possible et ils ont vu ensuite qu'ils avaient fait l'impossible."
Ailleurs, un berger sur le Larzac me faisait remarquer que les moutons ayant une propension à suivre, il était plus simple, pour les conduire, de marcher devant le troupeau plutôt que derrière. De la même façon, il était préférable de mettre le chien à ouvrir le chemin si l'on veut rester derrière pour remettre dans le sens de la marche les moutons qui s'égarent. Si l'on est devant, on peut laisser le rôle de rassembleur au chien. Tout dépend en fait des compétences et appétences du chien ainsi que des habitudes partagées avec lui. Je voyais là une sagesse managériale supérieure. C'est le patron qui s'adapte, pas l'employé...
De fait, l'être humain est le seul être vivant à avoir occupé toutes les parties du monde, des plus arides aux plus humides, des plus froides aux plus chaudes. Il est le seul que l'on retrouve partout parce que ses capacités d'adaptation sont exceptionnelles. Alors, ce n'est pas l'outil qui fait le bon ouvrier mais bien ce qu'il en fait par sa large capacité d'adaptation.
Dans ces conditions, on peut aussi se demander quel est le régime politique le meilleur pour l'ensemble de la population des êtres humains qui la composent. Quel est l'outil politique le meilleur pour tous et pour tout. Chacun y va de sa théorie en fonction des priorités qui le dirigent, des représentations qu'il se fait de l'humain, de la foule, des élites, des lois de la nature et bien d'autres choses encore, comme de ses peurs aussi...
Le régime politique est, de fait, l'outil de l'organisation sociétale. Alors quel serait le meilleur régime politique ? Est-ce le modèle monarchique et sa raison divine, et du chacun à sa place naturelle ? Est-ce la démocratie des élites où les mieux pensants organisent le collectif ? Est-ce la république où tout un chacun vaut tout un chacun ? Est-ce l'anarchie libertaire où chacun est responsable souverain du tout ?...
Bien des "responsables" politiques y sont allés de leurs projets de réformes institutionnelles. Certains l'ont fait, d'autres n'ont pu que le proclamer. A chaque changement tout semble aller vers le mieux et puis, avec le temps, l'appareil paraît moins bon. Quelques personnages ont trouvé la faille à leur profit et la belle structure devient perverse. Je pense à la cinquième république, par exemple, pervertie dès son premier successeur et par chacun des suivants. Alors la question pourrait devenir : quelle constitution fera le bon citoyen ?
Ainsi, peut-on dire, à l'instar de l'outil, que la constitution politique importe peu et que ce sont les personnes qui vont s'y adapter et la mettre à leur main pour faire un monde meilleur... ou pire ? Il arrive que "mettre à sa main" soit une révolution, certes... Je repense à cette cinquième république et à tout ce que chacun en a fait pour tous ou pour son propre compte. Elle était pensée comme le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. Le président élu au suffrage universel était le deuxième corps du "Roy", couvert de devoirs et d'obligations. Quand le peuple le désapprouve, il s'en va. Ce que fit De Gaulle. Mitterrand et Chirac ont préféré "cohabiter". Ce qui revient à une sorte de trahison débutée déjà avec Pompidou, lequel donna les cordons de la bourse aux banques. Aujourd'hui, l'outil semble bien adapté pour développer un système totalitaire, liberticide. Ce n'est pas l'outil le coupable mais l'usage qu'ils en ont fait.
La période de la Seconde Guerre mondiale a donné à voir en France nombre d'adaptations multiples et variées. Il y a ceux qui se sont conformés à l'Etat vichyssois, accompagnant le mouvement pour être du "bon côté", sans lever la tête évitant ainsi d'éventuels coups. Il y a ceux qui ont tenté de profiter de la situation, qui ont collé à ce pouvoir en étant plus royalistes que le roi. Il y a ceux qui ont préféré partir, vers la Suisse ou l’Espagne. Il y a ceux qui sont allés se cacher dans les campagnes du sud-ouest afin de se protéger, disparaître. Il y a ceux qui se sont affrontés à cet État qu'ils détestaient. Certains ont adopté une position politique directe et nombreux en sont morts. D'autres ont préféré le combattre les armes à la main, assumant pleinement les conséquences. D'autres encore ont embarqué dans de frêles esquifs pour rejoindre Londres et reconstruire à partir de là-bas une France nouvelle. D'autres ont juste profité de la situation personnelle et globale pour s’enrichir. D'autres enfin, plus discrets, ont tenté de développer des économies locales parallèles qui pouvaient profiter à toutes et à tous. Bref, chacun s'est adapté en fonction de croyances et de convictions. A la fin, quand un groupe gagnant a émergé, bien des autres ont tenté de montrer "qu'ils en étaient" quand d'autres encore n'ont pas vraiment pu...
Ce que cette période assez trouble nous a indiqué est, une fois encore, la grande capacité de l'humain à s'adapter, mais aussi que ce n'est pas l'organisation sociétale qui fait la vie politique, mais ce que chacun en pense et en fait. Le conflit est aussi un mode de vivre ensemble, avec ses modes de régulation, ou pas... 
Alors, si nous regardons les républiques qui se sont succédé, et les différents régimes réputés parfaits à leur mise en place et si imparfaits quelques décennies plus tard, il est loisible d'affirmer que ce ne sont pas les organisations, les régimes, les constitutions qui font la paix et la prospérité, la liberté, l'égalité et la fraternité, mais bien ce que les utilisateurs en font. En l'espèce, c'est que nous en faisons, en acceptant les conflits, les batailles, les affrontements, comme du "normal" de la vie ensemble. Nous formons alors des pratiques et des solutions que nous adaptons pour mieux y parvenir.
Il n'y a donc pas de "bon régime", ni de constitution idéale. Il y a la posture de chacun et la capacité à vivre ensemble, localement et globalement en tenant compte de la formidable adaptabilité de l'humain et de l'extrême diversité de représentations et d'intérêts. In fine, mieux vaudrait le système le plus simple possible. Il nous reste alors à trouver les outils ou modes d'adaptation, voire simplement les postures pour gérer positivement les conflits, mieux donner la parole, mieux entendre les revendications et propositions, mieux éviter la confiscation des pouvoirs, mieux protéger les plus faibles sans jamais les assister pour autant, etc.
Il ne s'agit donc pas de changer de républiques, mais les postures dans notre vivre ensemble. Il s'agit de mieux comprendre nos représentations collectives, de manière à ce que les valeurs et idées qui nous dirigent et nous gouvernent ne s'affadissent pas. Ce ne sont pas les règles qui font la société mais la volonté de chacun à y parvenir, associée à son propre engagement et à sa responsabilité, son propre rapport au monde. Pour cela, il nous faut se parler, se rencontrer, s'écouter, partager... vivre ensemble ! Car le mieux vivre ensemble, ça ne se réclame pas, ça se commence tout de suite, ici et maintenant. Tous ces éléments reposent sur des postures éthiques faites de visions porteuses de rêves.
Comme disait Antoine de Saint-Exupéry "Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose... Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur des hommes et des femmes le désir de la mer." ...une certaine idée d'être !
Il nous faut d'abord penser le monde que l'on veut vivre, ses valeurs, ses priorités, sa raison d'être avant de penser les lois qui le dirigent et ce que l'on va y faire. J'ai besoin de savoir ce qu'est mon jardin avant d'imaginer y cultiver quelque chose. 
Jean-Marc SAURET
Le mardi 8 septembre 2020




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