mardi 1 septembre 2020

Pourquoi tant de violence chez nos concitoyens ?

Violences dans un collège, assassinat d'un chauffeur de bus qui voulait contrôler des billets, des conjoints qui tabassent leurs partenaires, des policiers qui tuent un livreur lors d'une interpellation, des organisations manifestantes pour la violence... la litanie est longue… on peut y ajouter ces quartiers où l'on n'entre plus sans risquer sa peau, des supporteurs sportifs qui s'affrontent, des descentes de bandes dans des quartiers. Ce peut être aussi un affrontement communautaire à Dijon, un passant poignardé pour avoir refusé d'offrir une cigarette, voilà quelques exemples de faits quotidiens, presque ordinaires.
Pourtant, les études sociologiques de Steve Pinker à l’université de Harvard, chiffres à l'appui, nous indiquent que les violences physiques ont bien diminué en cette période de postmodernité. Dans son ouvrage "La part de l'ange en nous" (Les Arènes) il montre qu'elles seraient "en diminution massive et incontestable au cours des siècles". Violences guerrières et criminelles auraient une réelle tendance à disparaître dans une courbe perpétuellement baissière.
Si le nombre d'homicides ne cesse de diminuer au cours des siècles, la perception de la violence, quant à elle, ne cesse d'augmenter. Moins elle est importante, plus elle prend une dimension mesurable et plus elle est insupportable. 
Mais la nature de la violence a changé aussi. Hier, les violences ordinaires de "machos", d'homme à homme, ont progressivement disparu au profit de violences subites, radicales, imprévisibles. Les violences ordinaires à fonction régulatrice de conflits n'existent plus, ou si peu. Celles qui avaient une "logique", une certaine "raison d'être", ont laissé place à des violences irrationnelles. Les violences gratuites, tant morales que physiques, en ont pris la place. Dès lors, tous ces excès, même "ordinaires", sont devenus insupportables, et ce, pour plusieurs raisons.
D'abord, pour les causes évoquées plus haut, dans la mesure où la violence n'a plus de fonction sociale recevable. Même la "légitime" et "traditionnelle" violence d'Etat n'est plus considérée comme recevable non plus. La perception de ces nouvelles violences gratuites et imprévisibles devient insupportable parce que incontrôlables et "incanalisables". Elles apparaissent dès lors sans limite, sans proportion, sans objet, et donc sans raison. Cette nouvelle forme de violence, en tant que telle, pose question. Ce n'est donc plus la violence en soi qui est irrecevable, mais sa forme actuelle sans lien direct avec le réel ni avec les faits sociaux d'où elle surgit. 
C'est bien cette disproportion associée à une sorte d'imprévisibilité, quasi surréaliste qui fait peur. Or, la peur et l'envie (voire le rêve) sont les deux pôles de nos activations mentales. On estime, dans ces conditions, qu'il y a une sorte "d'ensauvagement" des comportements, selon l'expression d'un ministre, parce qu'il fallait bien lui trouver un sens...
De fait, nous fonctionnons sur deux variables, l'image (la culture, les représentations) et la nécessité (besoins ou désirs...). J'en ai déjà parlé dans l'article sur "Le mythe et le processus*", en même temps que des dogmes du néolibéralisme (nous allons y revenir).
Si c'est bien cela, tout dépend donc de la manière dont on se voit et dans quel monde (l'image). Ensuite, (et c'est évidemment lié) pour quoi faire ? Quel est, en l'espèce, le désir premier, le besoin (la nécessité) ? Nous situons-nous dans le champ objectif ou subjectif ?... celui qui "justement" pousse à l'acte. 
Il est un fait que notre première nécessité est d'exister, d'être au monde. Tout le reste y converge, ou en permet la sensation. Mais le tout est de comprendre dans quels "possibles", soit dans quel contexte culturel donnant forme auxdits possibles et aux impossibles.
Sur la variable de la nécessité, mon ami Bruno Nkenko me faisait remarquer que la pyramide de Maslow pouvait être un bon analyseur. Il me communiquait ceci : 
1- Besoins physiologiques : liés à la survie, faim, soif sexualité. Ce sont les besoins du nourrissons qui doivent être satisfaits par la figure parentale, puis par l’individu lui-même. La non satisfaction de ce besoin fondamental peut créer des frustrations, des incompréhensions. Questions : Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
2- Besoins de sécurité : besoin d’une protection physique et morale, reste à définir les composantes de cette sécurité, notion de confiance. Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
3- Besoins d’appartenance : la dimension sociale, être écouté, regardé, compris, être aimé, apparence à un groupe. Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
4- Besoins de reconnaissance , d’estime de soi : Sentiment d’être utile, d’avoir de la valeur, reconnaissance d’une identité et d’une individualité. Pourquoi ? Qui ? Comment ? 
5- Besoins de réalisation : développer ses valeurs, ses compétences, ses connaissances, affirmation personnelle, réalisation des potentialités
On peut aller plus loin et approfondir avec la plus récente et plus actuelle roue des besoins de Manfred Max-Neef** (voir l'article "Et si nous n'avions plus besoin ni des managers, ni des organisations ?")
Certes, malgré la nécessité de cette courte approche conceptuelle, car nous avons besoin d'outils pour penser, je ne souhaite pas entrer plus avant dans la conceptualisation philosophique, elle n'est pas l'objet de cet article. Je resterai donc au plus près des faits sociologiques et psychosociologiques.
Alors, rappelons-nous que la vision guide nos pas, que d'elle se construit une posture de laquelle découlent nos comportements. Je renvoie à l'article que j'ai dédié à présenter cette approche ("La vision guide mes pas"). Cette vision se construit tant socialement par la culture qui nous fonde, qu'individuellement dans le frottement au monde par nos expériences personnelles. Il y a de fait une réelle dialectique entre ces deux pôles, voire une "trialectique" si l'on considère la part de l'imaginaire ou du symbolique dans cette interaction. Ces trois pôles sont interdépendants.
Et ce qui, de nos jours, s'avère très prégnant, c'est la puissance culturelle du néolibéralisme qui fait structure à notre post-modernité*, et son impact sur nos représentations, c'est à dire directement sur notre "image" et notre "nécessité". Cette culture, comme je l'ai indiqué dans les fondamentaux de ce courant économico-culturel, a "individualisé" la personne. En même temps, elle a défait le fait sociétal, promu l’appât du gain, tout en imposant que ceci était "la seule réalité vraie", la seule alternative, et donc l'unique "réelle dynamique humaine". Elle promeut le mythe que l'enrichissement dès lors bienvenu de quelques-uns produirait un "ruissellement" (sic) sur le commun des mortels... Dans ces conditions, la concurrence est érigée comme le seul et vrai lien social. Il n'y a plus à penser pour le bien de la communauté humaine, seulement pour son propre bénéfice personnel, comme on le voit...
Alors rien d'étonnant à ce qu'apparaisse une individualisation des postures, des stratégies et comportements, chez bien des gens obnubilés par l’appât du gain, la jouissance immédiate et gratuite. Peut-être vous souvenez-vous de cet échange, lors d'une conférence : je relatais ce moment où un participant me faisait remarquer que les "jeunes de banlieue" n'étaient pas socialisés, portant ostensiblement leurs "Nike" et leurs "Reebock" de travers sur le corps. Il m'indiquait qu'en plus "Ils ne les avaient pas payés !"
Je lui fis remarquer que personne ne leur avait demandé de les payer. On leur avait juste indiqué publicitairement que s'ils les avaient ils devenaient, ipso facto, des "gens bien" !... et ils les avaient ! Ils étaient donc bien mieux socialisés que vous et moi... C'est çà le néolibéralisme qui a envahi progressivement toutes les couches de la société. Le comportement ordinaire est devenu : "Et si j'ai envie...?" Même un ministre de l'Intérieur a publiquement estimé que l'émotion était au-dessus de l'obligation légale... Même au sommet de l'état, il n'y a plus rien qui fasse société. L'individu dans son désir de jouissance est plus que primordial, il en devient "la réalité fondamentale"... 
Par ailleurs, comme je l'ai aussi indiqué, la personne humaine est un être social et grégaire quoi qu'en pense et promulgue le néolibéralisme. Elle a un besoin profond d'appartenance et d'existence dans le regard de l'Autre. Parce qu'elle est inscrite dans les croyances du langage, elle a besoin de calmer ses peurs et assouvir ses rêves. Alors elle se regroupe en chapelles, en tribus, en bandes, comme les loups, pour être et agir. Pour la personne humaine la question de son propre sens traîne toujours quelque part.
Il faut bien que "groupe social" se fasse. Alors apparaissent dans cette postmodernité des groupes identitaires de tous ordres fondés sur le quartier, la religion, l'opinion, la consommation de tel ou tel produit, de l'Iphone à la cocaïne, ou la pratique d'activités, de la couture au feng shui, etc. Tout et n'importe quoi fait groupe identitaire. Et ainsi surgissent, à l'occasion d'un événement violent étranger, des postures racialistes, communautaristes, tribales... Pour tout un chacun, ou "tu en es" ou tu es étranger, adversaire, exclu, condamnable... et condamné ! Comme il n'y a plus de volonté sociale centrale. Place à l'égotisme délié. Chacun invoque ses dieux pour juger du monde entier, condamner les autres, les anathématiser, ou pas... Voilà comment on a fait de la place aux sectes, aux radicalités, au racialisme, à l'indigénisme, à toutes ces singularités tribales.
Alors, le résultat, dans ces conditions, est bien simple : la culture néolibérale invite tout un chacun à trouver "son bonheur" dans l'ultra-consommation. Corrélativement, il n'est possible de ne compter que sur soi-même, ce qui amène à individualiser les démarches et comportements, rendant les rapports sociaux exclusivement concurrentiels. Cette même culture propose une image de dépendance au bonheur par la jouissance par l'objet. C'est ainsi que l'identité se structure par l'objet. Et là dedans, le besoin grégaire d'existence par l'autre pousse le bouchon plus loin, jusqu'à condamner celui qui ne vous érige pas en "roi" ou "reine" de n'importe quoi...
Nous sommes dès lors dans un ensemble de groupes sociaux "désociétalisés". Car ce qui caractérise un groupe social est son système de valeurs, de règles, de tabous et de sacré fondé sur des mythes, donnant des croyances et de l'identité. Voilà que chacun réinvente le sien, entre potes... Nous voilà revenus au temps très anciens ou chaque peuple avait ses dieux qui le protégeaient. Chacun de ces micros groupes éphémères s'invente par nécessité et se défait par accident ou opportunité. On adhère et se défait au gré des peurs et des envies. On fusionne ou on se fait la guerre aux mêmes grès.
La puissance romaine reposait sur sa capacité à accueillir dans son panthéon, à chaque victoire, tous les dieux de ses vaincus. Mais il n'y a plus aujourd'hui de panthéon. Juste une anomie agitée par un marché bordélique, une concurrence sauvage, une course au "toujours plus",... mais de quoi ? ...de matérialités et de pouvoirs, mais aussi de frustrations, de peurs, d'angoisses et de rêves.
Alors, cet individu, sans autre forme d'éthique que le toujours plus dans la concurrence constante, défend comme un chien, comme un loup, ce qu'il a et ce qu'il veut. Par exemple, je vois ces messieurs, très "mecs", qui importunent des dames marchant seules parce que, "à leur gout", elles sont l'objet de leur désir. Toutes les autres sont "transparentes"...
Nous sommes entrés dans une sauvagerie totale et désocialisée. Dès lors, tous les coups sont donc permis, toutes les sauvageries sont envisageables puisque le seul objet est l’appât du gain, au moment même où chacun est en concurrence avec tous.
Merci Reagan et Thatcher pour ce néolibéralisme formidable. Merci à tous ces profiteurs qui l'ont installé, justifié, développé pour leur propre compte. Ce n'est là qu'une sauvagerie qui a bien détruit ce qui faisait société, modernité, civilisation... Mais il y a aussi autre chose de fondamental : que faisons nous de cette violence qui nous arrive ou que nous produisons ? Notre réaction fait sens et elle peut être déterminante dans la continuité ou l'arrêt de cette dite violence...
Ce n'est pas l'information qui nous permettra de sortir de ce marasme mais l'inspiration, car en même temps, il nous faut changer de paradigme, quitter ce vieux modèle mortifère, penser autrement et trouver la vision de ce monde que l'on a besoin de vivre ensemble
Jean-Marc SAURET
Le mardi 1er septembre 2020
*    Voir l'article "Le mythe et le processus"
** Manfred Max-Neef, économiste et environnementaliste chilien, membre du club de Rome, enseignant intervenant dans plusieurs université américaines et dans le monde. C'est son système de développement humain basé sur les désirs fondamentaux qui l'a fait connaitre.






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