mardi 23 juin 2020

"De quoi avons nous donc tellement faim ?"

"Si les gens savaient que, comme l'affirmait Dale Carnegie, les meilleurs interlocuteurs sont ceux qui écoutent. Les autres bavardent, le regard sur leur nombril. Il y a un mot, je crois de Mère Térésa, qui trouvait que celui qui n'a rien a dire parle beaucoup." Voilà des propos de mon frère Alain, philosophe, auteur et enseignant en Pennsylvanie et Virginie occidentale. C'était lors d'un de nos nombreux échanges. Il le synthétisait ainsi : "De quoi avons nous tellement faim ?" Face aux événements sociaux actuels, c'est bien la question sociologique que je me pose aujourd'hui. Alors, regardons de plus près.
Souvenons-nous alors que dans la réponse à nos deux variables que sont la culture (nos représentations) et la nécessité (l'utilité), nous agissons simplement par peur ou par amour. Le tout est effectivement de savoir de quoi avons-nous faim pour ce faire.
Dans le "connais toi toi-même", il s'agit moins pour Socrate de découvrir ce que l'on est, que de le réaliser, de l'inventer, de le décider. Comme le disait Gandhi : "Deviens le monde que tu souhaites voir venir". Il s'agit donc là de se réinventer chaque jour, de se recréer au delà de tout ce qui existe encore et que nous ne voyons pas. Mieux que possible, c'est souhaitable ! Mais quelque chose retient notre spontanéité...
L'Ego est une expression mentale : celle d'une représentation que l'on peut avoir de soi-même. Elle peut être surdimensionnée, et donc alors, le pendant de la peur de ne pas être. L’Ego n'existe pas en tant que tel. Il est la tendance comportementale portée par l'orgueil et la cupidité (avidité). Il dépend bien d'une sensation d'exister ou pas. Il est aussi ce qui est (et représente) la part du mal dans toutes les philosophies spiritualistes.
L'égoïsme est cette porte qui s'ouvre vers les frustrations, avec son cortège de sensations absurdes comme la possession (propriété), la jalousie, la violence, la haine, la colère, etc. Mais on le retrouve quelque peu aussi dans la culpabilité, le remord et la honte, notamment.
La porte de sortie est le lâcher prise pour laisser venir la connaissance, et donc voir ce qui est. C'est une voie vers l'équilibre des passions par l'humilité (ou conscience réelle de soi), la bienveillance, la compassion, l'altruisme, l'écoute, la contemplation, le sens de l'impermanence des choses et de soi-même. “L’Ego-moi” est une illusion. Il n'est en fait que la part sombre de chacun, sa part de dépendance (plus ou moins) volontaire.
En politique, par exemple, il faut "polariser" un démon pour se "sanctifier" ! Le peuple dès lors saura bien choisir... Manipulation ? Il faut bien se distinguer de tout ce qui nous ressemble, ou à quoi l'on ressemble tant...
Pour ma part, je me suis trop longtemps senti, et même encore parfois, le "petit Quinquin", le plus jeune de ma large fratrie, qui avait toujours à prouver qu'il pouvait faire comme ses aînés. Je devais obtenir le Brevet d'Etudes du premier Cycle sans rien rater. Je devais obtenir le baccalauréat du premier coup, et si possible avec mention. Je devais réussir l'obtention du permis de conduire dès la première tentative, et tout ceci comme mes frères et sœurs l'avaient fait. Etc... Réussir consistait seulement à être conforme. Si je ne l'avais pas fait, je n'aurais peut être plus été vraiment de cette fratrie. Et si je le faisais il n'y avait aucun succès, aucune conquête, aucun exploit. C'était juste normal, et nécessaire.
Je me suis donc bien souvent, et trop longtemps, senti un peu comme un usurpateur, pas vraiment à ma place, jamais en position de force ni légitime. Je me suis bien trop senti à la place modeste de l'ordinaire et du banal, seulement assis sur les strapontins de la vie. Le fait d'avoir été élevé dans une culture du péché originel n'a fait qu'accroître cette sensation de mésexistence. Je me trouvais juste engoncé dans le moule de cette bienséance que j'exécrais, parce qu'elle ne m'accordait justement aucun regard bienveillant ni aucune attention. 
J'ai donc fui ce qui ne m'aimait pas, dans la direction d’un territoire neuf qui ne me demandait rien d'autre que d'être et de vivre ma vie. J'étais bien dans le silence du secret et du nulle part. Je pouvais y avoir les relations humaines et "expérientielles" que je voulais, sans pré-jugement, ni place à combler. J'en ai joui au-delà de toutes limites. Car je voulais voir, savoir, connaître, ressentir, vivre et vibrer. Je l'ai fait en passant souvent les lignes... et je ne regrette rien. J'ai vécu cette réalité sur la longueur, comme je l'ai écrite et chantée dans "Tu nesauras jamais qui je suis" :
   J’ai connu la violence la haine et la misère
   J’ai bâti ma patience comme une arme de guerre
   Quoi que je dise … quoi que tu fasses,
   Tu ne sauras jamais qui je suis
   Quoi que je dise … quoi que tu fasses…

   J’ai appris des serpents la morsure et des singes les grimaces
   Des abeilles la brûlure et le miel de mon enfance
   Quoi que je dise … quoi que tu fasses…

   J’ai pris les blessures de la folie et du mépris
   Si l’amour me rassure je me méfie de son cri
   Quoi que je dise … quoi que tu fasses…

   J’ai perdu des amis que la mort nous arrache
   Je déguste depuis ma vie je défais mes attaches
   Quoi que je dise … quoi que tu fasses…

   Le visage du monde me glace souvent
   Des bonheurs simples tombent … sous le tragique du temps
   Quoi que je dise … quoi que tu fasses…

   J’ai vu l’horrible et l’indicible… et le miracle du fait d’y croire
   La solitude n’est pas ma bible … mais le silence est mon histoire
   Quoi que je dise … quoi que tu fasses…
Alors, dans ce long et vif parcours, bien que traînant la posture d'usurpation du petit Quinquin (puisque émancipé de ma place dans "l'ordre des choses"),et bien que trimbalant l'impression d'inutilité, parfois même d’inexistence ou de "pas à la hauteur", j'ai tracé ma route sans lâcher jamais aucune de mes convictions, aucune de mes valeurs, de mes combats, de mes exigences... soit rien de mon essentiel. C'est comme ça que j'ai fait vibrer la vie et vu la lumière. Toujours cette lumière au fond du cœur et un drapeau noir au fond de l’œil, celui des pacifistes libertaires, des fédéralistes humanistes, j'ai appris, travaillé, bâti, sans hésiter, ni jamais me retourner.
Aujourd'hui seulement, je le fais sur ce parcours. Est-ce encore un peu tôt ? C'est possible. Mais je suis heureux d'avoir fait tout cela, d'avoir parcouru tous ces chemins, d'avoir goûté à tous ces fruits, fussent-ils parfois défendus. C'est la somme de tout cela qui m’a permis ces pensées, et donné ces représentations du monde. Elles constituent des réponses à mes propres questions, parfois partagées, et parfois comme des revanches du petit Quinquin.
Alors, en miroir, je me pose la question de fond, même si je crois le savoir pour moi. Mais... “De quoi avons nous donc tellement faim” ? Pour quel type de festin nous levons-nous le matin ? Quel vide voulons nous combler et par quoi, combien et pourquoi ? Merci de cette question profonde, Alain.
Ainsi, rien n'est dit, rien n'est posé, rien n'est certain. Tout est de l'instant, de passage et impermanent... De fait, on pourrait laisser passer l'été, et voir ensuite si je reviens ou pas. Savoir si je reviens continuer ce parcours de partage de ces réflexions qui me traversent et m'arrivent de je ne sais où. Car je sais que je ne sais pas très bien, comme l'expliquait Rimbaud, d'où cela vient et où cela va... et surtout aussi à quoi cela sert et même si cela sert ! Chacun dira pour lui et selon lui...

Jean-Marc SAURET
Le mardi 23 juin 2020



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