mardi 5 mai 2020

Libres, mais de quoi ?

Notre république nous propose de nous rassembler autour des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. On sait à quel point ces valeurs se sont perdues dans les brumes d'une histoire qui n'en témoigne guère. Certains avaient rajouté à ce triptyque, la solidarité. D'ailleurs, pour le socialiste Proudhon, solidarité et liberté se superposaient. Il affichait une conception de la liberté se développant au contact de l'autre. Elle était à l'inverse de cette conception sociale ordinaire où la liberté est réputée s’arrêter là où commence celle des autres. Il y a donc, comme nous le voyons là, plusieurs types de libertés, plusieurs notions , conception ou idées qui s’y rapportent. On peut légitimement affirmer, notamment, qu’il existe bien un type individuel, que l’on peut opposer à un autre, plus immanent, puisque universel.
Il est vrai que la psychosociologie moderne pense la personne humaine grégaire et, parce qu'elle est inscrite dans le langage, cette science voit la personne inscrite dans une symbolisation du monde. c’est elle qui va lui servir de réalité. Son identité, comme je l'ai développé ailleurs, est autant dans son cœur que dans le champ social. Dès lors, son identité dépend aussi du regard des autres, selon l'adage qui l'illustre : "les autres me reconnaissent comme tel". Ainsi, l'être social trouve dans son immanence une construction solidaire de la liberté.
L'idée est séduisante. Elle pourrait avoir des applications politiques et sociales… du genre de celles que nous attendons toujours,... et qui tardent à venir. Elle pourra être approfondie. Mais au-delà de cette vision psychosociale, la liberté dont chacun parle, que d'aucuns évoquent ou invoquent, réside d'abord dans la sensation de liberté. Si je ne me sens pas libre, je ne le suis pas et c'est bien cela qui occupe et préoccupe le quidam.
Alors communément nous disons que nous sommes libres (ou plutôt que l'on se sent libre), quand il n'y a pas de contraintes qui pèsent sur nos épaules et "ficelle" nos mains, du moins quand nous ne les ressentons pas. L'idée de liberté est donc projetée comme étant l'absence de contrainte, offrant un "je fais ce que je veux". D'accord, prenons cela. Mais allons plus loin.
La question devient alors : "si, pour être libre, je veux me débarrasser des contraintes, quelles sont-elles et où sont-elles ?" Si l'on revient vers notre quidam et que nous lui posons la question, il nous indique que c'est la société, l'autre, le patron, ses partenaires, son environnement, qui le contraignent. Il nous rappelle que les freins à la liberté sont la loi, les règles ou le manque de moyens.. Bref, la contrainte est un ensemble de forces, quelles qu'elles soient, toujours venues de l'extérieur.
Il me revient à nouveau (décidément...) la phrase de Marc Aurèle : "Ce ne sont pas les choses qui nous gênent mais le regard qu'on leur porte", à quoi j'ajoutais cette notion constructiviste : "On ne voit que ce que l'on croit !". J'en ai déjà donné plusieurs exemples en situation. Les choses ne sont donc pas telles qu'elles seraient dans leur hypothétique essence, mais la façon dont je les considère.
Si donc je ressens des contraintes, il y a bien des chances qu'elles se nichent dans mon être même. Bien sûr, la loi est là et elle existe bel et bien. Il en va de même avec les règles, les capacités des uns et des autres. Si je considère le sport qui me passionne, pour le pratiquer je m'appuie sur les règles et elles deviennent les conditions pour que la partie, la séquence, le match, se déroule "comme il se doit". C’est à ces conditions, et dans ces conditions, que je vais y prendre le plaisir que j'en attends. J'en réclame même l'application, les invoque, parfois même les proclame à grand cri devant mon poste : "Penalty !"
Quand je conduis, je me réjouis que tout le monde respecte le Code de la route, comme ça je suis sûr de n'avoir aucun véhicule à contresens, qui me coupe la route, qui brûle un feu ou un stop. D'ailleurs si cela arrive, on s'entend crier : "Il est fou !"
Quand on pratique son loisir préféré, les contraintes du contexte deviennent des difficultés qui rendent le parcours passionnant, voire excitant. Le dépassement de soi et la réussite, l’atteinte du but, procurent une excitation de plaisir. C'est donc bien la façon dont je vois les choses qui font que des lois, des règles, des difficultés, deviennent des contraintes (ou pas). Alors seulement, je n'ai que trop envie de les voir disparaître.
Puisque la contrainte, ce mur à ma liberté, est une construction mentale, c'est là, dans le mental, qu'il faut aller chercher sa résolution. Je repense à l'histoire de Diogène. Quand Alexandre le Grand arrive à Corinthe qu'il vient de conquérir, tous les habitants ont fui, sauf Diogène toujours installé dans sa jarre. Admiratif de son courage, Alexandre le Grand lui propose de lui offrir ce qu'il désire. La réponse célèbre fut : "Ôte-toi de mon soleil !"
Était-ce de l'arrogance, de l'inconscience ou de la provocation ? Non, rien de cela. C'était seulement que la représentation de la situation n'était pas la même pour Diogène et pour tous les autres protagonistes. Diogène était connu pour son détachement de tout. Il n'était attaché à rien et ne se préoccupait que de l'essentiel. La puissance d'Alexandre lui importait bien peu. La violence n'avait pas de sens et, par elle, on ne pouvait rien lui prendre puisqu'il n'avait rien. Dont acte...
Ceux qui ont à perdre ont peur de le perdre. C'est le sens de la fable du financier et du savetier. Le premier était ravi d'entendre chanter le second en travaillant et s'étonnait de cette joie. Il lui confia une somme d'argent et dès lors, le savetier, préoccupé par la richesse qui lui était confiée, ne dormait plus, ne chantait plus. 
On retrouve cette différence de représentations entre les nomades et les sédentaires. Ces derniers ont un territoire dont ils dépendent pour la culture et l'élevage. Tout ce qui y est leur appartient. Leurs journées se succèdent dans le travail, dans l'entretien et la défense du territoire.
Le nomade n'a que son baluchon sur son dos. Tout ce dont il a besoin et dont il profite, est dans l'environnement où il passe, cueille et chasse. Alors gare au nomade s'il lui arrive de passer sur le territoire du sédentaire. Il en va de sa vie. Mais il n'en a que faire et passe alors un peu plus vite comme quand il court après un lapin. C'est tout...
C'est aussi la posture de nombre de sages et de leurs philosophies, comme celle du bouddhisme. Le bonheur est dans le détachement, l'absence de lien. Alors, comme le racontait Matthieu Ricard, il se sent libre, émerveillé et riche des kilomètres de l'Himalaya déployés devant ses yeux.
Mais, soyons au clair avec le sujet : ce n'est pas la pauvreté qui fait la liberté, mais notre rapport aux choses. Ce n'est pas l'opulence qui crée le détachement non plus, mais toujours notre rapport aux choses.
Ainsi, le sentiment de liberté est dans le cœur de tous ceux qui ne sont pas attachés, liés, au monde qu'ils parcourent. Ils y sont, de fait, comme des usurpateurs de passage...
Alors pour résumer le fond de mon propos : je suis libre parce que je ne suis attaché à rien, pas même à la vie, ni à l'autre dont mon "existence" dépend. L’essentiel, en cette occurrence, est lié à la façon dont je les apprécie,... à leurs justes apports et fonctions. Ce sont seulement les attaches qui posent des contraintes et des exigences. Elles sont toujours lourdes. Cet "usurpateur", n'étant pas du monde où il vit, en est détaché, donc libre et friand sans addiction.
Alors, heureux les vagabonds visiteurs ! Tout de notre liberté est dans nos représentations, celles qui fondent nos réalités et nos activités.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 5 mai 2020

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