mardi 12 mai 2020

"Fais-moi de la place !"

Il me souvient qu'enfant, nous étions nombreux autour de la table, le matin, au petit déjeuner. Combien de fois ai-je entendu l'une de mes sœurs ou l'un de mes frères me demander ainsi : "Fais-moi de la place !". Combien de fois aussi ai-je pu prononcer cela, même en d'autres circonstances, comme lors d'un spectacle, d'un jeu entre nous ou dans un quelconque regroupement. Je l'ai entendu et aussi prononcé à l'école et l'entends encore lors de pique-niques ou repas entre amis.
Quand je me suis mis en couple, j'ai accueilli ma compagne en lui libérant de la place dans mon appartement, libérant des étagères dans le placard, dans le buffet et le living, dans ma chambre, dans la salle de bain, etc. Bref, je lui ai fait de la place pour qu'elle trouve son espace et qu'elle y soit bien.
Quand notre premier enfant est né, nous l'avons accueilli et nous lui avons fait de la place. Nous lui avons dédié un espace, puis une chambre, de la place dans les placards, dans la cuisine pour ses affaires, etc. Bref, nous lui avons donné une place qu'il occupa grandement. Il en fut de même pour le suivant. A chaque fois, avec beaucoup de joie et de plaisir, nous faisions de la place au nouvel arrivant.
Quand un ami, un parent, voire des copains, passent à la maison et que nous souhaitons avec plaisir bien les accueillir, nous faisons de même : nous libérons de la place pour que, le temps qu'ils sont là, ils se sentent bien et confortables. Je suppose qu'il en va de même chez vous.
De la même façon, quand l'un de nous s'en va, pour quelque temps ou pour toujours,... on "vit" ou voit alors une tout autre situation.... Soit on lui garde sa place, soit celle-ci se referme… et c'est plus ou moins simple à "vivre". Il faudra parfois quelques rites de deuil pour reconsidérer cette place vide que, parfois, on "gardera" en l'état à tout jamais...
Pourquoi cela se passe-t-il ainsi ? Parce que nous voulons, -c'est ce que j'ai évoqué-, que ces personnes se sentent bien. Et pourquoi le voulons-nous ? Parce que nous les aimons, que nous avons de l'affection pour elles, et que nous les considérons à une "bonne place", à "la bonne place", auprès de nous et dans nos cœurs. Alors nous la leur offrons.
On peut se souvenir aussi de ces refus de laisser de la place à des collègues… Ces collègues que nous n'apprécions pas. Je me souviens encore de cette demande faite par mon voisin de réfectoire à l'école : "Serre-toi ! Il y a Zozo qui arrive !...". Car il n'était pas question que ce Zozo-là vienne s'asseoir près de nous. Nous n'avions aucune envie de lui faire de la place...
Et si aimer n'était que ça ? Donner de la place, de l'espace pour vivre, partager l'espace... Et si refuser la place à quelqu'un n'était que refuser qu'il soit digne d'amour, de reconnaissance, d'affection ? Ceci me semble tout à fait développé dans notre réalité sociale.
Que faisons nous pour les "migrants" et autres "étrangers" ?, sinon juste leur fermer la porte. Certes on trouve toujours de "bonnes raisons", ces alibis de mauvais aloi !
Et ce en invoquant "justement", si l'on peut dire, le fait qu'on ne peut accueillir toute la misère du monde... Tiens, la personne a déjà disparu derrière "l'état" selon lequel on la considère. Il n'y a plus une personne, juste une misère...
Comment la compassion ou l'empathie peut-elle s'activer et se mettre en place, si justement la personne disparaît de nos radars ? S'il y a reconnaissance de l'état de "personne", alors, seulement, la rencontre est possible. Sinon, dans le cas inverse, ce n'est qu'un mur que l'on bâtit, ou un vide que l'on creuse devant ses pas.
Faire une place c'est accorder physiquement à l'autre la place qu'il a dans nos représentations, et donc dans nos cœurs. Nous lui ouvrons alors un espace, voire un lieu même, où il sera et fera ce qu'il voudra. Il s'agit d'un espace de liberté et d'autonomie... peut-être pas d'indépendance car le partage, en référence à notre culture, appelle des devoirs, sous forme de reconnaissance ou de partage réciproque. Voilà peut-être pourquoi nous apportons de menus cadeaux quand un ami nous accueille à dîner.
Pourtant, quand nous libérons de la place, nous ne demandons rien, aucune réciprocité. Ce n'est que la culture, l'empathie, le bon sens ou la bienveillance qui invite l'accueilli à formaliser cette réciprocité. Pas l'accueillant ! Si ce n'était pas le cas, nous ne serions pas dans les conditions d'un accueil mais dans celles d'une location ou d'une vente. Il s'agirait alors d'un contrat commercial : je te donne en échange de ce que tu me donnes.
Il ne s'agit donc là ni d'amour, ni de compassion, et pas davantage d'une quelconque émotion. Il n'y a là ni accueil, ni confiance, ni bienveillance, et les parties se protègent des risques que peuvent représenter l'autre, cet "intrus" dans nos espaces. La rupture du contrat fait des procès, des guerres et des combats destructeurs. La rupture dans un accueil ne fait que des malheureux, des âmes blessées, de la déception et de la souffrance d'abandon. Nous nous sentons alors abusés, "dépossédés" de la place que nous avions faite à l'autre. Ensuite viendront la rancœur et le sentiment de trahison, mais ce ne sont là qu'un "construit", postérieur en faut pansement sur ce moment de souffrance.
"Dépossédés" ? Avons-nous jamais jeté un dévolu de propriété sur cet autre ? Ce seul point serait à réfléchir, car l'autre peut-il m'appartenir, comme l'on possédait les esclaves, comme l'on possède un jouet ? Il faudra vraiment repenser cela...
En revanche, le plus bel accueil qu'il m'a été donné de vivre a été chez des gens modestes, sans prétention, et le cœur grand ouvert : au lieu de me faire une place, ils m'ont dit à mon arrivée : "Fais toi de la place !" Cela signifiait que je pouvais, voire devais, bousculer leur espace à mon goût, pour prendre l'espace dont moi seul connaissais  le besoin, voire seulement l'envie... Quelle ouverture ! Quelle liberté offerte ! Quel accueil magnifique !
Alors, pour demain, autour de nous, on fait quoi, et comment ?...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 12 mai 2020

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