mardi 3 mars 2020

Pourquoi les débatteurs s’invectivent et se coupent la parole ?

Je dois avouer que je n'arrive plus à regarder les débats à la télévision,... ni même les informations sur bien des chaînes. La  mise en spectacle, la recherche de l'événement, celle du scoop comme nous disons, viennent en polluer le contenu. Les débats entre invités, animateurs et chroniqueurs, tournent fréquemment à la foire d'empoigne. Mon épouse, face à ce brouhaha, m'invite à changer de chaîne ou à éteindre cette "maudite télé". Elle, comme moi, ne supportons pas ces "parler par dessus l'autre". Ils nous cassent littéralement la tête, agacent nos émotions et de surcroît, ne nous apprennent rien.
On peut aussi ajouter cette référence à Serge Moscovici, qui précise que : " nous n'entendons que ce que nous savons déjà, que ce à quoi nous croyons". Quand nous parlons, nous ne faisons qu'affirmer nos croyances, celles-là même qui "font" ce que nous sommes. Quand nous parlons, dit-il, nous passons notre temps à nous "vérifier" dans ce même champ social. C'est justement ce qui permet de nous y "affirmer", et donc d'exister.
De tous ces enseignements, je suis arrivé à cette conclusion, qui nous ramène à nos rapports sociaux. Il s'agit bien, en l'espèce, d'une évolution sociétale postmoderne (toujours plus numérique, individualiste et de consommation). 
Tous éléments que l'on pourrait d'ailleurs ramener à un affrontement d’Ego. Personne ne laissera "l'autre" remettre en cause ses convictions, ses représentations, ses croyances et la part de représentations sociales qu'il a intégrées. Y renoncer serait se fragiliser, or la "fainéance" de l'être humain l'invite à se reposer sur ses propres certitudes. En l'occurrence il a une certaine propension à limiter ses "représentations" à des "pensées courtes" : une autre forme des "prêts à penser" emmagasinés... C'est là un "socle sûr", et donc, étymologiquement, un "sacré".
Il s'agit donc là plus d'un rapport d'Ego, que d'une construction dans l'échange, dans une quelconque recherche de vérité, ou de réalité. Mais pourquoi cela ? Il semble bien que ce phénomène se soit très nettement amplifié au cours de ces trente dernières années.
De fait, les conversations et échanges étaient, quand j'étais jeune, plus "respectueux" de l'autre, et plus à l'écoute des propos tenus. Le débat s'articulait davantage sur le fond. Il nous fallait faire preuve d'arguments et de raison, sinon, l'autre pouvait déconstruire notre discours à l'aune des illogismes repérés. Rapporté au présent, n'y a pas de fatalité à cela, mais juste un grand changement de culture. Car, nous avons fait, depuis, l'expérience de la postmodernité.
Nos postures d'ultra consommateurs, de clients rois, les industriels en raffolent. Ils les provoquent, en usent et abusent, comme le montre Noam Chomsky. Elles sont devenues notre manière sociale d'être, notre nouveau rapport au monde et à l'autre. Cela peut paraître dramatique, mais le "meilleur des mondes" est déjà là, dans nos échanges et dans nos relations sociales.
Aujourd'hui, la rhétorique n'est plus maîtrisée que par quelques-uns. Il nous faut un Clément Victorovitch, chaque soir sur une chaîne privée, pour nous éclairer sur ses pièges, outils et réalités. Ce sont ces éléments qui vont nous permettre de ne plus être des "moutons". Cela me parait bien être la preuve que nous en avons bien perdu le sens et la pratique...
Mais, mes constats vont plus loin encore. Dans l'air du temps, dans nos échanges, dans nos conversation, il apparaît communément que rétorquer, répondre, est posé comme concluant la conversation.
On considère ces éléments comme "fermant le débat"... Alors qu'ils devraient être analysés comme un signe d'ouverture, propice à un nouveau rebond… Hé bien non !
"Tout" décidément n'a pas été dit, et il ne s'agit bien évidemment pas d'une ultime assertion, faussement considérée comme définitive. Il y a bien sur autre chose à ajouter ! Mais non, chaque assertion a comme vocation à "fermer", conclure le débat. A partir de là, l'autre rétorque à son tour, et le ton monte, en même temps que la surenchère...
Cet air du temps, conséquence de cette culture postmoderne, a envahi nos salons, nos réseaux sociaux (sortes de bars postmodernes). On les retrouve dans nos cantines professionnelles, nos salles de réunions, l'espace autour de la photocopieuse et du distributeur de boissons, et même sur nos plateaux télé.
De fait, les gens prennent la parole sans intention de la donner. C'est juste un jeu d'affirmation de soi, d'occupation d'un espace social, juste pour avoir raison, même pour rien. Il arrive même, et ce n'est ni rare, ni occasionnel, qu'ils ne sachent rien d'un sujet, mais cela leur suffit pour en parler... Ce n'est pas l'objet qui compte, mais le rapport entre les acteurs, car d'autres enjeux sont ici plus puissants, (j'y reviendrai).
S'il y a bien deux choses qui m'agacent dans nos relations, ce sont bien la suffisance et les rapports d’Ego. Sous ce mot de suffisance, il y a son sens premier : "cela me suffit". Et derrière le mot d'Ego, il y a quelques ergots de coqs sur lesquels se dressent des postures d'individus en manque de sagesse. C'est une grande part de nos populations dans le monde occidental qui tend à plonger dans cette évolution sociétale. Ceci est devenu une nouvelle culture universelle (à laquelle répond et s'oppose l'alternance culturelle*)

De fait, la culture est un ensemble de comportements (sous formes de rites et liturgies), de valeurs et de représentations partagées (qu'incarnent les mythes). Ce sont ces éléments qui font l'identité d'une population. Alors il nous importe d'être particulièrement vigilants, et lucides... (mais je vais aller plus loin dans un prochain article).
*  Voir aussi l'article : "L’ère quantique"
Jean-Marc SAURET
Le mardi 3 mars 2020



1 commentaire:

  1. Thierry Groussin3 mars 2020 à 17:42

    Je crois que cela a commencé avec l’émission de Michel Polak où le débat a été remplacé par la foire d’empoigne. Les bobos de l’époque adoraient cette émission sans voir qu’elle favorisait ce que tu appelles la « pensée courte ». Des phrases brèves, inachevées et des interjections ne peuvent qu’émasculer la pensée. Depuis lors, l’habitude étant prise, on cherche juste à placer la « petite phrase » et nous voilà avec nos cerveaux équipés de logiciels qui le brident. On peut comparer une conférence de presse du général de Gaulle - son choix de communication - et les tweets pathétiques des politiques d’aujourd’hui.
    Thierry Groussin

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