mardi 24 mars 2020

Le langage est une activité pleine de conséquences

Effectivement, nous nous accordons tous à dire que le langage est une activité humaine. A cet effet, nous regardons les langues comme des "objets", disposant d'une vie propre, associées par ailleurs à des évolutions spécifiques.
Les langues ne sont pourtant pas des objets. "Elles ne se fossilisent pas" : c'est ce que disent les linguistes, malheureux de ne pas trouver trace de nombre de langues anciennes, voire de "la" langue originelle. Une autre forme de la quête d'un Graal ?
Les langues sont en fait, des activités conséquentes du vivre ensemble. On n'utilise pas une langue ; on la pratique. Dans sa mise en œuvre, cette activité renvoie à une autre : en l'espèce, à la symbolisation du monde.
Cela consiste à "rendre présent ce qui n'est pas là. Le mammouth que l'on a vu, la salade à partager, ou à échanger contre un silex.
Ce peut-être aussi le projet que l'on forme, comme celui, par exemple, de partir à plusieurs à la chasse. Ce pourrait être également une perspective de cueillette dans un temps donné, etc.)
Certains psychanalystes diront que ce qui est, "n'est que parce qu'on l'a dit". En un mot, le mot, en lui-même, est créateur.
C'est ainsi qu'apparaît la magie du langage. Mais il n'est un objet que pour celui qui en use !... En soi, et "en tant que tel", il n'en est pas.
Le paradoxe n'est qu'apparent, car en effet nous ne pouvons pas traiter les langues comme de simples objets. C'est pourtant ce que font les linguistes, indissociables de leur fantasme qui consiste à tenter, et toujours vainement, de retrouver la langue originelle. Vaste programme, associé à cette tentative d'emprunt au modèle de la généalogie, ou à l'évolution animale).
La tentation, comme la tentative sont vouées à l'échec. C'est un peu comme si nous cherchions le loisir premier des humains, voire la sieste, la contemplation, les câlins des anciens. Non, même si cela peut flatter le curieux, cela n'a évidemment aucun sens.
Il en va ainsi de toutes les sciences : elle ne sont science qu'à partir de l'objet et des faits. Qu'elles soient histoire, sciences humaines, botanique, mécaniques, mathématique ou chimie, elles cherchent toutes la preuve de leur objet. Sans cette démarche, il n'y a pas de science. Or, si la réalité est toujours issue d'une conscience, d'un regard, on la trouve nécessairement adossée à un mythe associé à des dogmes.
Elle est aussi étayée d'une liturgie qui la fait vivre (l'argument vaut pour une civilisation).
Le "dogme" de la la science, si je peux dire, c'est la réalité, c'est a dire, un fait, un objet. La recherche est sa liturgie.
Mais il faut se détacher aussi du concept de fait, pour qu'émerge enfin la réalité des choses : une réalité d'un "monde" pour des gens qui le regardent.
Il en va de même pour le langage, il s'agit en l'occurrence d'une forme d'interaction. Cela signifie que nous sommes en présence d'une activité convenue entre pratiquants. Citons ici l'exemple des enfants sourds, scolarisés dans un établissement spécialisé, près de Managua, au Nicaragua. 
Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ces enfants ont inventé entre eux une langue des signes, propre à eux et tout à fait efficace. Ce phénomène a beaucoup intéressé les linguistes car ils avaient là le "moment de la naissance d'une langue" (sic). C'est pour "rendre présent ce qui n'est pas là", que ces enfants communiquent en accordant interactivement des gestes, des signes et des pratiques signifiantes pour eux, et simplement pour eux.
Nous faisons la même chose, pour rendre compte de sensations, de sentiments, de jugements, tous éléments propres au domaine de l'immatériel. Quand le mots n'existe pas, on l'invente. C'est un "glouglou" ou un "shmol", une onomatopée ou un néologisme qui parle haut et fort.
Il devient alors signifiant et éventuellement convenu. Du fait qu'il a existé, il est devenu actif, et cet actif constitue maintenant une références à laquelle se rapportent tous les usages suivants.
Nous avons sous nos yeux un autre exemple. Une manifestation que nous ne semblons pas voir, et qui pourtant dérange quelque peu la société institutionnelle : ce sont les langages de bandes. En l'espèce, ces groupes restreints, dans les marges de la société, et que nous affublons du mot "Banlieues". Il s'y crée lentement et progressivement un langage local et pragmatique, collant à la réalité des sujets qui en usent et qui l'activent. 
Que dire aussi des langages techniques qui vivent d'emprunts et de créations de mots singuliers ?
Il me souvient avoir passé trois semaines dans une chambre d’hôpital avec deux ouvriers allemands dont je ne connaissais pas la langue. Au bout de quelques jours, nécessité oblige et désir de "vivre ensemble" poussant, nous pratiquions un jargon efficace et bien propre à nous trois. Peut être un "sabir" improbable, et pourtant tout à fait efficace !
On retrouve ce phénomène chez les voyageurs et aventuriers.
Oui, la langue n'est pas un objet qui évolue en soi, mais une activité dépendante de praticiens pour des objectifs pratiques. Elle n'est pas un objet, ni un fait. C'est son usage qui en est un. Et il intrigue par son caractère vivant, soit évolutif et dynamique.
Je vais vous consoler : il en va de même pour l’identité des gens. C'est aussi une activité qui consiste à vérifier en permanence l'image que l'on a de soi, des autres et du monde.
J'avais à ce propos créé le mot de "identation" dans la rédaction de ma thèse de sociologie. Il indiquait ainsi, que l'identité n'est pas un "objet en nous" (ni "en soi"), mais une activité constante dans le champ social et en perpétuel devenir.
Si la phrase raconte, et si le mot crée la chose, il y a là un espace de liberté et d'autonomie bien plus large qu'imaginé. Nous comprenons que la marge de créativité (individuelle, sociale et collective) des personnes est particulièrement puissante. Il y a donc un champ d'opportunité immense à saisir. Certains le font.
Cela nécessite à l'évidence, une prise de conscience générant un changement de représentation de "soi dans le monde avec d'autres". L'exercice n'est pas des plus simples à mettre en œuvre,... et pourtant !
En revanche, si l'on comprend la place et la puissance du mot dans le vivre ensemble, et son impact sur les faits de société, alors la co-création de langage qui est dans nos mains devient une puissance "révolutionnaire" redoutable. Elle en devient particulièrement créatrice et génératrice de réalités...
C'est de cette façon, sur nos territoires, sans l'avoir conceptualisé, que nombre de personnes, dans les populations, créent leurs structures sociétales locales en totale autonomie. 
Nous sommes sur le "fait", sur "l'entre soi", dans une confrontation à trois points : soi, l'autre et l'environnement (le contexte). C'est là un "girondisme libertaire".
En toute autonomie, naissent ainsi, un peu partout dans des villages, des associations économiques et culturelles de type proudhonien. Les gens se réunissent et co-créent d'abord l'idée qu'ils sont co-propriétaires de leur "local", de leur "ici", et maintenant...
A partir de là ils rêvent d'un monde meilleur possible là et tout de suite. Alors, ils le réalisent.
Nous retrouvons là, le libertarianisme proudhonien, défait par le massacre de la commune de Paris. C'est lui qui a laissé, sur cet effondrement, la place à l'ascension du marxisme.
Perdu par la violence, ce type de socialisme bien français revient par les pratiques, sur les territoires. Il est vraiment temps d'en parler...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 24 mars 2020




2 commentaires:

  1. Bonjour Jean-Marc

    Je prends connaissance de ton article sur le langage. interressant puisque je t'écris. en revanche, il y a un autre langage qu'il faut aussi prendre en compte " Le silence"

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  2. J'ai beaucoup aimé ! J'ai coutume de dire que les histoires que nous nous racontons sont nos logiciels. Ces histoires, leur langage, peuvent être un vecteur d'aliénation. Par exemple, le vocabulaire de la gestion a tout envahi - "gérez votre vie sexuelle » ! Comment s'étonner que l'on se retrouve avec un monde dominé par l'économisme !
    Thierry Groussin

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