mardi 12 novembre 2019

La question du sens nous a quitté

Une enquête, présentée sur une grande radio d'information, faisait état d'un changement de comportement des consommateurs, ceux-ci étant identifiés comme étant davantage en quête de sens. Le présentateur précisa aussitôt qu’ "il ne s'agissait aucunement d'une recherche de plus de “raison d'être”, car ceci n'avait pas de sens,... mais d'une meilleure relation client-fournisseur, avec plus d'écoute et d'accueil." L’affirmation me laissa perplexe...
Je me souviens de cette petite phrase si juste du journaliste Didier Porte : "le capitalisme a besoin que nous ayons envie de ce dont nous n’avons pas besoin." Voilà pourquoi, même les sondeurs et les prétendues études sociologiques sur notre économie "oublient" (volontairement, peut-être) de traiter de la raison d'être des choses, des produits, des services, et des marchés,... mais aussi la nôtre.
Alors, pensez le sens de ses actions dans les modes de production actuels, parler de la raison d'être des entreprises et de celle des "œuvreurs" (sens premier d'ouvrier) dans lesdites entreprises devient donc totalement incongrue.
Et pourtant, c'est bien cette réponse-là que nous avons perdue… celle dont justement nous avons tant besoin. Alors, les questions reviennent "par la bande" : Que faisons-nous là ? Pourquoi nous le faisons ? C'est pour quoi faire ? Ça sert à quoi ? Qui sommes-nous ensemble ? Pourquoi on nous parle de ça ? mais aussi : Pourquoi on ne nous en parle pas ? Etc. Voilà que toutes ces questions remontent à la surface sociale par les canaux les plus divers, que ce soient ceu  des gilets jaunes, ou de quelques honnêtes policiers ou gendarmes, voire de tout un chacun.
Oui, si la question du sens nous occupe tout un chacun, elle a totalement quitté notre système sociétal. Dans les systèmes gestionnaires de nos organisations que produit le "management comptable" actuel, personne ne sait à quoi il sert ni à quoi sert l'organisation dans laquelle il et elle opère.
J'ai longuement donné des cours de management à des cadres et cadres supérieurs de la territoriale (et autres). Chaque fois que j'ai posé la question : "A quoi servent nos entités ? … nos institutions communales et départementales ? Je me suis trouvé devant un mur de silence rompu par quelques réponses hésitantes de type : "...le service public ?"
Il est exact que la vocation d'une commune et d'un département s'inscrit dans une mission de service public. Mais quel est ce service pour lequel les personnes et les institutions sont là ? J'ai dû à chaque fois faire œuvre de pédagogie pour amener les participants vers une réponse factuelle, audible et crédible. Cela pourrait s’apparenter à quelque chose de l'ordre de : "Assurer le développement économique et social du territoire"... Ce qui me paraît constituer la moindre des définitions, car c'est bien là que s'en trouve le sens. Alors, tous en convenaient, mais chacun de dire aussi : "Personne ne nous en parle. Vous savez, on trouve tout seul notre sens au travail !"...
Dans l'audit social que j'ai mené dans un département (mais j'ai bien vu que cela valait pour les autres), chaque fonctionnaire territorial disait trouver son sens au travail dans son activité immédiate, à l'aune de la "confrérie" des collègues. C'est dans leurs échanges et leurs partages que le sens s'élabore. Ainsi, les travailleurs sociaux, les travailleurs des routes, les gestionnaires RH, racontent, souvent avec fierté et bonheur, leur raison d'être, c'est-à-dire ce qu'ils font, ce à quoi ils servent, ce à quoi ils sont utiles. Et chacun puise ce contenu-là dans "l'évidence du quotidien".
Personne ne leur a donné le sens de l'action de leur service, ou de leur direction. Mais, eux-même dans les échanges professionnels, font perdurer “la question du sens”, celle qui justement leur est propre, en la prolongeant. Gageons d’ailleurs que ce ne serait peut-être pas tout à fait celle que formuleraient leurs dirigeants... Bon nombre d'entre eux ajoutent dans les entretiens qu'il s'agit là de la meilleure raison de se lever le matin pour venir au boulot...
Alors que ma direction me confiait la création d'un service "Management et conditions de travail" au département où j'exerçais, il me souvient avoir commencé par là : la question du sens. J'ai commencé par écrire un texte fondateur précisant ce que visait l'activité de ce service. En résumé : "agir pour développer partout du bien-être au travail et pour une efficience accrue en direction des citoyens". (C'était là l'orientation du management que je me proposais de développer dans l'institution). J'y déclinais ainsi les orientations et les moyens, comme la formation au management, l'accompagnement des managers, la médecine du travail, la communication interne, etc.
Quand j'ai présenté le projet, une médecin, la plus ancienne personne parmi nous, me reçut par ces seuls mots : "Ton truc, ça ne marchera pas, ça ne tient pas la route...". La partie semblait difficile. Alors j'ai pris mon temps et nous avons fait seize réunions de travail en commun, allant de la raison d'être jusqu'à l'organisation managériale et physique du service. Nous avons même évoqué la question (essentielle) des locaux. Au bout de la seizième réunion de travail, alors que le DRH me pressait, la même personne, (la plus ancienne), nous dit : "Voilà, nous tenons notre projet !" et la mise en place était partie. Nous étions passés, grâce à ce travail collectif pratique, sur la raison d'être dans toutes ses déclinaisons, du "ton truc" à "notre projet".
Récemment, une ancienne collaboratrice me racontait "l’univers" dans lequel elle évoluait : "Personne ne sait plus à quoi il sert, me disait-elle. Personne n'a d'objectif de réalisation. Nous croulons sous les objectifs de gestion. Le sens de l'oeuvre a disparu. Nous vivons dans une agitation gestionnaire et comptable. C'est tout. Tu es vraiment parti au bon moment..." J'en souffrais, et voilà pourquoi je garde toujours un œil attentif sur le monde, sur les évolutions sociétales, grâce aux différents contacts que j'entretiens avec le terrain.
Si je devais faire une "synthèse" de ce constat, je dirais que nous somme face à une société de la "seule consommation", où son sens et sa raison d'être s'épuiseraient dans cette seule perspective. Les gens eux-même "consomment" leur environnement sociétal comme ils sont consommés par lui. Tout échange, tout lien social, passe par ce principe de consommation. Cela laisse augurer de longues et pénibles frustrations, et de lourdes désorientations...
Mais l'observation ne s'arrête pas là, bien entendu. Dans nombre d'études qui ont été conduites sur des gens "qui se pensent heureux dans leur vie", on constate qu’ils sont quasiment tous impliqués dans des activités de type bénévolat. Pourquoi cette coexistence de bonheur et de bénévolat ? Parce que ce système-là a l’avantage de tisser, autour d'une forte raison d'être, des liens sociaux interpersonnels très forts au sein de communautés vivantes, actives et présentes. Par cela, il offre la particularité de renforcer l’estime de soi chez la personne dès lors qu'elle se sent utile. Voilà qu'ici la question du sens est non seulement traitée, mais honorée, mise en avant, priorisée.
De manière fortuite, nous avons constaté que ce phénomène de lien social, de construction du sens “autour d'une oeuvre”, avec cette expérimentation d'un sens partagé, était très présent sur les ronds-points des gilets jaunes. C'est très certainement ce qui a pu faire le plus peur à nos gouvernants : l'émergence d'un monde fort d'une autre raison d'être dans leur "démocratie libérale totalitaire" au seul profit de quelques-uns.
Nos gouvernants se disent libéraux. Ils se disent démocrates. Et ils font tout pour éteindre l'émergence de pensées autres que les leurs. Les grands débats qui nous ont été proposé sont des explications de texte où un "maître" (ou un "gourou"), développe ses explications, valide et invalide les arguments, trie les causes en recevables ou non, jette l'anathème sur les contestations, etc. Je repense à cette phrase ignoble : "On ne peut pas parler de violences policières dans un état de droit !". Eh bien oui, on aimerait bien pouvoir ne plus en parler... Ce serait mieux...
Mais pourquoi tous ces dérapages, pourquoi toutes ces pertes de sens ? Parce que notre société dite libérale n'en a plus. Parce que le seul objectif actuel consiste désormais en la conquête de bénéfice et de pouvoir pour encore plus de richesses pour quelques-uns. Toute "raison d'être" serait l'ouverture d'une brèche pour la déconstruction de ce totalitarisme-là. S'oppose alors la puissance de domination à la puissance de réalisation. Laquelle choisissons-nous ?
Dans ces conditions, que pouvons-nous faire ? Que devrions-nous faire ? La réponse nous est donnée par ce que font les alternants culturels. C’est justement ce que font bon nombre de gilets jaunes : construire, dans le "bac à sable" de cette société décadente, un nouveau monde d'acteurs solidaire et libertaire. Ce dernier terme me semble mieux approprié que "libéral". Si celui-ci souhaite libéraliser les comportements guerriers des plus riches, celui-là nous dit clairement que nous n'avons pas besoin de dirigeants, que nous sommes en mesure de développer un monde efficace en toute fraternité. Tiens, pendant ce temps, on voit que ce dernier terme s'effrite sur le fronton de nos institutions...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 12 novembre 2019

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