mardi 15 octobre 2019

Comment le libéralisme est-il devenu un système féodal

Daniel, un ami d'enfance, homme pragmatique et plein de bon sens comme le sont les terriens qui ont gardé leurs racines, me disait son observation du monde politique local et global. Il en tirait une conclusion toute simple : ce monde là est resté un monde féodal. Il m'en donna quelques exemples, tout en identifiant nombre de symptômes.
J'avais eu d'abord une réaction de surprise, car cette représentation n'allait, logiquement, pas dans le sens de l'histoire. Et pourtant j'avais ce sentiment diffus qu'il pourrait certainement bien avoir raison...
Alors, j'ai fait comme bien d'autres, et comme lui, je suis revenu aux fondamentaux, et donc à l'essence du féodalisme, cette organisation sociétale fondée sur le fief (Féodal venant du latin "feudum" qui veut justement dire "fief").
Ce système fonctionne sur la base de la possession du territoire, et donc sur une aristocratie foncière. Ce sont les liens de vassal à suzerain, qui régissent alors les champs politiques, économiques, sociaux, judiciaires, militaires et religieux. Ils s'inscrivent dans une logique de pouvoirs attachés à la défense et à la pérennité du fief. Tout ce qui était sur le fief était "du fief". Ceci ne voulait pas automatiquement dire que cela appartenait au suzerain local, mais l'ensemble, rendu ainsi cohérent, relevait de lui, et de lui seul.
Dans ce monde par essence rural, par exemple, un arbre qui était une créature divine, appartenait à Dieu, mais sa survie relevait de la responsabilité du suzerain. De même une récolte ou une maison quoique relevant de l'humain, dans la mesure où elles dépendaient du travail des gens, appartenaient néanmoins, compte tenu de la localisation, audit suzerain.
Si l'on brûlait des récoltes et incendiait des maisons, ce n'était là que logique ordinaire de la guerre, d'ailleurs bien courante. Mais si l'on abattait un arbre, oeuvre divine, alors c'était là un "casus belli". On retrouvait là la classique dissociation entre le sacré et l'ordinaire.
Par ailleurs, les relations de vassal à suzerain produisaient différents types de comportements, allant du soumis tranquille au dangereux manipulateur, en passant par les rebelles, les comploteurs et les opportunistes visionnaires ou pas...
Il faut savoir aussi, que dans ce système là, effectivement les gens n'étaient pas égaux. Seul les "bon-hommes" avaient une âme et pouvaient prétendre à être des fils de Dieu. Cela leur permettait de participer à l'oligarchie qui se maintenait par la force. Les gueux, vilains et autres manants paysans, n'ayant aucune essence divine, dépourvus d'âme, étaient logiquement maltraités. Ils appartenaient au territoire comme un arbre, un chevreuil ou un ruisseau. Ils pouvaient donc être logiquement "chassés" comme les cochons et les lapins. Ceux-ci produisaient du seigle et des légumes comme la chèvre produit du lait.
Le féodalisme s'appuyait donc sur une logique théosophique et cette logique irradiait tout le système sociétal.
Ainsi, si le suzerain, en occident, se trouvait bien propriétaire de son territoire, obtenu la plupart du temps par héritage, on peut observer d'autres modèles de transmission. On remarque à cet effet qu'en Asie, c'est le monarque absolu qui distribue les territoires. Il les octroie à qui lui a témoigné allégeance et a œuvré pour lui. Cette autorité absolue est de droit divin en Europe et donc il s'y pratique aussi les attributions de "bon vouloir".
Ainsi, ce qui caractérise le féodalisme, c'est bien sa nature holistique et oligarchique. Cette notion implique un pouvoir absolu sur une pyramide à plusieurs niveaux, tous "façonnables" au gré du "souverain". Ce nom, d'ailleurs, n'a de ce fait rien de folklorique... C'est aussi pour cela que l'on dit que la loi était orale dans le nord de la France et écrite dans le sud occitan. Ce dernier se trouvait en effet, être héritier du droit romain sous une organisation camériste.
Alors, que se passe-t-il sur les territoires ? ... On retrouve une guerre permanente assise sur des rivalités féroces entre les "barons" adoubés. Nombre de propriétaires guerroyaient souvent pour obtenir davantage d'adoubements de la part du suzerain suprême. C'était une garantie pour eux, de bénéficier de plus de pouvoir et de possessions plus importantes. Embuscades, complots, stratagèmes, machinations, intrigues, ligues et conspirations étaient donc monnaie courante.
Voilà résumé le fonctionnement caractéristique du féodalisme. Qu'en est-il aujourd'hui en termes d'organisations politiques territoriales et nationales, voire internationales ? Il nous faut pour cela regarder qui a réellement le pouvoir dans nos organisations actuelles. Comme le montre le sociologue américain Noam Chomsky, ce sont, en l'occurrence, les riches possédants de l'économie. Ils sont en bourse et sur les territoires. Ils y font la pluie et le beau temps au gré de leurs ambitions. Par voie de conséquence, les guerres commerciales battent leur plein. Elles font des manants-consommateurs les victimes consentantes, (ou pas), mais obligées, du système.
Que font ces riches propriétaires, possédants boursiers aux très importants revenus ? Ils imposent la dîme à leurs entreprises. "Je me moque de ce que vous faites ou fabriquez pourvus que le rendement annuel de l'entreprise dépasse les dix pour cent (et donc un rendement au moins à deux chiffres). Marx dirait que la nouvelle lutte des classes est là, entre les possédants "bousricoteurs" et les entreprises productrices de biens, d'objets et de services.
L'objet de toute la guerre entre ces possédants est d'obtenir plus de pouvoir par et pour plus de richesses. Qu'en font-ils ? Ils l'utilisent pour mettre aux rènes du pouvoir des territoires, des personnes à leur service, qui leur sont dévouées parce que dès lors redevables. Nombre de politiques sont les vassaux de ces messieurs, leurs obligés. Ceux-là sont vassalisés et perpétuent ainsi le système.
Ainsi le président Macron favorise-t-il les revenus des plus riches (les exemples ne manquent pas). Ce sont les mêmes qui ont financé sa campagne et travaillé au lobbying. C'est de cette façon que son cercle d'influence s'élargit. Ceux-là n'ont que faire de la démocratie, elle constitue même un frein à leurs affaires. Ils n'ont que faire de la république, elle est trop lourde pour leur agilité financière. Ils n'ont qu'un objectif : leurs propres revenus ! Si les lois ne les servent pas, alors ils les font changer et voter une nuit vers quatre heure du matin...
A quoi sert à Bernard Arnaud, (comme l'an dernier), de réaliser une augmentation de ses bénéfices de trente deux milliards ? Assurément a rien,sinon qu'il devienne peut-être l'homme le plus riche de la planète. C'est tout...
Ce n'est plus la capacité d'achat qui motive l'enrichissement, mais le pouvoir sur d'autres, une question de premier ou de second, une question de rang social, une question d’ego... Vraiment, nous ne vivons pas dans le même monde.
Si vous dites que c'est normal, ou de bonne guerre, c'est qu'ils ont gagné sur votre libre arbitre. Leur guerre médiatique vous aurait elle convaincu ? … Dans ces conditions, c'est bien vous le... vaincu. Au demeurant, précisons qu'il n'y a pas de bonnes guerres, il n'y en a que des sales, de surcroît meurtrières.
Pendant ce temps, hommes de main et petits barons œuvrent en coulisse. Il faut déstabiliser l'adversaire, défaire les contestations, écraser la rébellion, par tout moyen que ce soit, pourvu que la rébellion soit par terre. La guerre de l'information joue sur les peurs et les douleurs de chacun, qu'ils soient policiers ou manifestants. Pourvu qu'ils s'affrontent et se désunissent...
Alors les souverains adoubent l'un, promeuvent l'autre, assassinent celui-ci, condamnent celui-là, pour que rien ne vienne déranger la construction linéaire du profit de quelques suzerains. Oui, nous sommes bien en plein féodalisme et c'est le libéralisme qui l'a reconstruit. Au diable les idéologies républicaines, libertaires ou écologiques. La seule chose qui compte est de maintenir le pouvoir sur le territoire et de "se gaver comme jamais"...
Ici, la logique théosophique est représentée par le culte du libéralisme et de la croissance. En dehors de ce périmètre, point de salut, et pleuvent les anathèmes et les excommunications.
S'il y a des bénéfices, disait un politicien de renom, c'est pour eux. S'il y a des coûts, c'est pour le peuple. Lequel peuple se sent méprisé, volé, bafoué... Il faut juste se souvenir que le féodalisme est tombé une première fois à l'aube de quelques révolutions... Le vent, comme les pouvoirs, tournent. Rien n'est pérenne. Tout est impermanent...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 15 octobre 2019


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