mardi 8 octobre 2019

J'ai pardonné à mes ennemis, mais j'ai la liste...

Il y a un paradoxe dans cette phrase-titre. De toute évidence, on comprend bien que ledit pardon n'a pas eu lieu. Ce processus n'est pas unique, ni original. On le retrouve dans bien des discours et stratégies. Les paradoxes nous entourent, et nous habitent. Alors, n'en soyons ni victimes, ni dupes.
Un bon ami m'indiquait que le monde est comme un grand navire, et que tout le monde ne peut pas être à sa barre. Pour cela, une seule tête est nécessaire et suffisante, sinon le bateau dérive,... et fait n'importe quoi. Je lui indiquais que le monde me paraissait plutôt être un port où l’on pouvait retrouver une flottille de nombreux bateaux, de toutes tailles, de toutes sortes et de multiples dimensions. Il y a même pas mal de "pointus", ces petits bateaux de pèche individuels.
Ce qui m'est apparu, c’est que si un seul dirige, alors les profiteurs, les producteurs et les lobbyistes vont se joindre à lui, voire le phagocyter pour profiter au maximum du pouvoir dont il a la charge... mais bien sûr au seul bénéfice de leurs seuls intérêts privés. "Nous savons et vous obéissez" serait leur objectif politique. La question des “sachants” constitue un article à lui seul… Alors, effectivement, le libéralisme totalitaire préfère, comme monde, le grand et unique navire, à la grande flottille diversifiée...
C'est ce qui se passe dans le monde libéral actuel. Il s'agit d'un système totalitaire où le pouvoir dicte aux gens ce qu'ils doivent faire et penser pour être heureux. Voilà un vrai paradoxe : canaliser les gens dans une voie unique du bonheur. N'est-ce pas ici l’archétype de la secte ou de la prison ?
Mais la société n'est pas un navire. Elle est bien plutôt un port plein de petits et moyens bateaux, chacun étant singulièrement autonome. C'est là, un des principes fondamentaux de l'anarchie libertaire, telle que Proudhon l'avait observée. C’est bien ce phénomène qu’il a analysé et théorisé au milieu du dix-neuvième siècle.
Dès lors, personne n'a besoin de dirigeant, quel qu'il soit... et même s’il s’avère bienveillant. Les gens n'ont pas besoin de plus de liberté pour faire tout ce qu'ils veulent au détriment des autres (ça, c'est le mensonge des libéraux totalitaires). Ce dont ils ont besoin, c’est de disposer de plus de lien social et de chaleur humaine. Car, comme nous l'avons vu dans nombre d'articles précédents, nous semblons n'exister que de l'autre, que “par” l’autre, comme l’écrivait Lacan, et donc, quasi exclusivement, dans le regard de l'autre, comme le commentait Péguy : "Nous ne sommes que de l'autre".
C’est ce que nous disent d’ailleurs les sociologues humanistes et cliniciens. C’est dans ces conditions, et à ces conditions, que tout un chacun cherche à se construire dans l'interaction. Un ami psychanalyste me faisait remarquer que "nous vivons dans une incertitude de soi, cet indéterminé que l'on vient "vérifier" dans chacun des actes que l'on pose". Ainsi, selon d'autres intérêts, chacun dénie, chez celui dont il a besoin, ce qu'il y a de fou, d'irrecevable, d'inconvenant. C'est pour cela que nous voyons aussi quelques femmes battues revenir vivre avec leur bourreau. Parce qu'elles ont besoin de lui...
Il ajoutait : "Il n’y a pas de réponse à ce que l’on est (ce pourquoi le proverbe Zen a bien raison) : mais nous cherchons toujours à avoir une réponse. C’est pourquoi, ce me semble, quand on nous critique ou insulte, cela vise cet être indicible. Mais le pire c’est qu’il y a toujours en nous quelque chose que nous ignorons et qui ne demande qu’à s’y reconnaître : au tribunal cela va jusqu'à s’accuser de crime que l’on n’a pas commis…"
Voilà où vient se blottir la raison profonde de nos "grégarités". Elles n'ont aucunement besoin de dirigeants, seulement de gens qui nous reconnaissent, et qui nous disent quelque chose de qui nous sommes. Et si cela ne convient pas, alors il y a débat, voire affrontement...
Il y a blotti au fond de chacun quelque chose de la peur de ne pas être, de ne pas exister. Plutôt obéir ou être violenté plutôt que de ne pas exister !... Seulement, voilà, la peur est le pire des sentiments puisque, comme nous le savons, elle paralyse. Même le proverbe le dit... Et les dirigeants parient là dessus, et “travaillent” sur ces peurs là.
Lors d'une discussion passionnée, un interlocuteur donna cet exemple : "Quand un policier éborgne un gilet jaune, qui est responsable ? Eh bien, c'est le ministre qui a mis en place le système de maintien de l'ordre. Celui qui justement, joue sur les peurs des gens, qu'ils soient policiers ou gilets jaunes." Je trouvais la proposition très juste et particulièrement bien vue.
Par ailleurs, il faut bien dire qu’il est habituel de voir chez soi, tout ce que nous faisons de bien et chez les autres, tout ce qu'ils font de mal. Comme dit la formule : "C'est toujours de la faute de l'autre !", et donc cette sempiternelle histoire de la “paille et de la poutre”... Dès lors l'interaction avec cet autre est faussée, biaisée, corrompue.
Nous voilà donc devant un nouveau paradoxe : nous n'existons que de l'autre et nous lui affectons toutes les responsabilités, à propos de nos maux,... nous “déchargeant” ainsi de ce poids, sans doute trop lourd à porter. Il est bien surprenant, à cet effet, de ne pas aimer ceux par qui nous existons !... Et pourtant, si l'autre est un autre moi-même, il est aussi notre poubelle. Il est le bel objet de nos ressentiments, le coupable de nos faiblesses, la cible de nos rancoeurs… Histoire, sans doute, de garder tous les symptômes, ou les “signes” de toutes ces qualités que nous rêvons d’avoir, dans le droit fil de notre “être” mythifié.
Comme l’écrivait Sartre, "l’enfer c'est les autres"... Je t'aime, moi non plus! On peut donc bien, dans une logique paradoxale, pardonner à ses ennemis et en garder la liste...
Le drame, pour chaque entreprise, quelle qu'elle soit, immense ou minuscule, est que ces paradoxes, qui font la dynamique de l'organisation, sont glissés sous les tapis parce qu'ils ne relèvent ni ne s'épuisent dans la dictature du chiffre... L'humain tel qu'il est n'existe toujours pas dans nos organisations. Dès lors, les gens, dirigeants et autres, ne comprennent toujours pas ce qui s'y passe, et souvent ce qu'ils y font ou ont à y faire.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 8 octobre 2019


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