mardi 16 juillet 2019

Un mouvement "convivialiste"

En regardant le mouvement des gilets jaunes, toujours présent mais dont les médias ne parlent plus, j'entends dans les analyses diverses qu'une majorité de gens ne fait plus confiance à la politique ni à ses représentants élus ou nommés. Il y a une défiance réelle du pouvoir. Le philosophe Michel Onfray déclare à son tour qu'il ne vote plus, qu'il "ne participe plus à cette mascarade de démocratie", parce que ça ne sert plus à rien. Il s'agit toujours d'après lui, de la même politique libérale dogmatique. Seuls les acteurs changent, ceux là même, et les seuls, qui sont soumis à nos suffrages.
En lisant les différentes pétitions qui circulent sur le net et différents articles à disposition du plus grand nombre, je crois voir que ce rejet ne concerne pas que l'organisation politique mais bien toute la civilisation libérale, tous les lieux de pouvoirs, toutes les zones confisquées par des intérêts privés et transformées en marchés.
Ici, pour celui-ci, il s'agit de reprendre le droit de propriété de sa propre santé. L'auteur se rend compte qu'il a passé son temps à déléguer ce champ totalement personnel, à des lobbys et autres "spécialistes". 
Là, pour celui-là, il s'agit de reprendre possession de son habitat, de se défendre des contraintes et obligations qui viennent nous installer des appareils de mesure qui nous mettent sous surveillance... ( et que de surcroît nous devons financer). 
Ailleurs, c'est le champ de la croyance, des représentations du monde et de l'univers que les auteurs se réapproprient, réclamant une laïcité de fait sur toute la longueur du champ des représentations. Il s'agit de sortir du dogme religieux et sectaire du libéralisme à tout crins, du dogme de la croissance, du dogme du progrès linéaire, du dogme des échanges monétaires, du dogme de l'universalisme sociétal, etc. 
Ici, on réclame le droit à la diversité, prenant conscience que nous sommes sur une planète où se côtoient plus de cinq cents ethnies différentes, avec chacune ses représentations cosmogonique, ses fondamentaux et son sacré.
Ce dont se rend compte cette multitude d'auteurs et contributeurs est que cette civilisation planétaire nous installe dans un monde dont personne ne veut, un esclavage de production et une dictature de la consommation. Ici, chacun n'est même plus un client, mais une marchandise dont les morceaux se revendent à profit. "Quand c'est gratuit, c'est que c'est vous le produit !" indique un auteur à propos des services sur la toile. Ce monde structuré par le commerce et le profit ne connaît plus qu'une seule logique : la gestion dans une dictature du chiffre pour le profit monétaire. Ici, l’égoïsme est le principe même de la vie sociale
Eh bien, de ce monde là, plus personne ne veut. Même ceux-là même qui en profitent tentent de s'en éloigner, voire de s'en exonérer. Les plus riches, ceux qui "justement" développent les productions qui détruisent la planète et accélèrent son réchauffement, achètent des propriétés au Canada, en Suède ou en Nouvelle Zélande, pensant que, là, le réchauffement sera bien moins insupportable... Les impôts et les taxes sont à la charge de la masse dont ils vivent, et non pas à leur propre charge. S'il y a un marché de la santé, eux se réservent des accès à d'autres soins et développent des philosophies individuelles du bonheur. Méditations, théories quantiques ou de l'intention, viennent se substituer aux principes mutualistes, de co-construction, de résistances et de constructions collectives. 
Le social, le collectif, disparaissent sous la primeur de l'individu. Et si, par la même occasion, même si ces théorie ont un fondement réel, ce serait bien que ces solipsismes effacent le sens du collectif dans la population, et donc dans l'ensemble de la masse. Le "peuple" serait bien mieux utilisable et exploitable ainsi...
Seulement voilà, le peuple, intelligent de son côté aussi, ne voit pas la manœuvre du même œil, et se retire du système, petit à petit, radicalement, inlassablement. Un monde alternatif, voire des mondes alternatifs, sont en train de se développer à côté de ce système holistique décadent, déjà perdu et perdant.
Ce que veulent tous ces gens qui se réveillent, qui font sécession, c'est de l'humanité, de la convivialité, du lien social, de la solidarité, du vivre ensemble. Alors s'oppose actuellement le réveil humaniste à la dictature du chiffre que l'on nomme aussi "libéralisme", "logique de marché" ou encore, quoi qu'abusivement, "mondialisme".
Nous n'avons jamais vu autant d'associations de vie locale, de bars et épiceries communautaires, de groupes d'entraide, de festivals, d'événements co-organisés, etc. Le monde a faim et soif d'humanité, d'un retour au réel, à l'essentiel, au fondamental : c'est à dire "Nous" !
Ce monde libéral est caduc. S'il semble trop fort encore, il tombera parce que plus personne n'y croira. Plus il y a de monde qui pense "alternatif", plus il y a de monde qui se "rend compte" que ce type de changement est possible. Comme le disait Louise Michel à propos du déclenchement de la commune de Paris : "Cinq minutes avant, ça paraissait totalement improbable. Cinq minutes après, cela était totalement évident !"... Et je crois que nous approchons des cinq minutes...
Mais, il ne s'agit pas que de mouvements populaires. Les intellectuels s'y mettent avec enthousiasme. Lors d'un repas entre intellectuels, le sociologue Alain Caillé, directeur de "la revue du MAUSS", affirmait : "Il faut lancer un mouvement convivialiste !". Il a donc lancé un "Manifeste convivialiste" que nombre d'économistes, sociologues et intellectuels, dont Edgar Morin, ont signé. En juillet 2010, il ouvre un colloque à Tokyo, autour des idées d’Ivan Illich et de la convivialité.  
L'économiste et participant, Serge Latouche va plus loin encore et publie plusieurs ouvrages majeurs comme "Comment réenchanter le monde" ou "Le pari de la décroissance" ou encore "Postcroissance ou décroissance". Il nous indique que les structures politiques et les organisations religieuses sont de même nature et de structures identiques.  Il reprend là ce que l'ethnologue Claude Rivière développait en 1988 dans "Les liturgies politiques". 
Il nous indique que c'est en les considérant ainsi que l'on saura déconstruire dogmes et valeurs de ce libéralisme totalitaire. Il n'échappe à personne que le rite suprême, son Eucharistie, en est la consommation, le sacré en est la croissance, le dieu en est le bénéfice que matérialise l'argent, et l'évangile, cette "économie" devenue, comme l'écrit Serge Latouche, "la science de la valeur objectivée". Ce qui se vend existe. Le reste n'a pas de sens.
Il s'agit alors de remplacer ces valeurs par celles qui nous tiennent à cœur pour que nous installions, en lieu et place du "tout économie", ce dont nous rêvons et dont le manque nous épuise : l'humanisme et la convivialité.
Il s'agit donc pour ce mouvement convivialiste de "décoloniser de l'économie les imaginaires", c’est à dire de sortir de l’économie telle qu'elle nous est présentée aujourd'hui, c'est à dire comme une évidence, et donc comme un incontournable, comme une "réalité vraie", une fonction fondamentale qui assurerait la pérennité de l'homme. Il s'agit en effet de sortir de ce mensonge et de le déconstruire plus que de le dénoncer d’ailleurs. Ainsi, nous ferons autrement et sans "lui"...
Alors, nous devrons aller plus loin encore, et penser l’illimitation caractéristique de la modernité, avec ses notions totalitaires de progrès, et de rationalité. Nous n'attendons pas éternellement des lendemains qui ne chanteront jamais. Il nous faudra apprendre à nous méfier de la démesure, sortir de l’hubris qui nous déroute, et de la recherche illimitée du pouvoir et de l’argent qui nous épuise, et enfin retrouver l'amour de l'autre.
Alors seulement nous saurons construire ce temps d'après qui nous est indispensable. Et ceci, assurément, est en marche.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 16 juillet 2019

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos contributions enrichissent le débat.