mardi 30 juillet 2019

Nature et culture

Sans refaire le grand débat de l'inné et de l'acquis, dans la conception ethnographique de ce thème, il est loisible de considérer d'une part les images du bon sauvage et d'autre part, celles liées à  la horde originelle. Cela ne revient pas à opposer les représentations de Rousseau et de Freud, mais deux représentations sociales. Celles  que donnent justement,  les conclusions de leurs travaux. Elles incarnent deux conceptions différente. Elles peuvent même se voir opposées, selon l'idée intrinsèque que l'on se fait de  l'être humain. Pour mieux comprendre, pour mieux appréhender le concept, en en devenant acteur, en fonction de la réalité des organisations, et leur dynamiques, il va nous falloir nous approprier un certain nombre de connaissances...
Nous comprenons bien  que s'opposent ici une conception individualiste et moraliste, celle du bon sauvage rousseauiste, qui va venir en antagonisme à la "sociologique", c'est à dire celle de la horde sauvage originelle. Cette dernière peut être qualifiée aussi de fondatrice des individus vivant en société. En d'autres termes on peut la retrouver à l'origine de notre "société moderne", celle qui suit la disparition, voire la mort du père totémisé.
Autant la première représentation relève d'un "credo" moral et idéologique, autant la seconde relève du principe des interactions fondatrices d'un être identifié dans et par  son "vivre ensemble". En dehors du "collectif" précité, il n'existe aucun possible.
A ce propos, nous nous souvenons de l'expérience interdite que j'ai déjà évoquée et qui atteste que, sans relations humaines, sans socialisation primaire, des enfants nouveaux nés meurent. Ceci fonde le principe d'un sujet social inscrit dans une culture et un langage qui le structurent (nous nous souvenons de l'hypothèse de Sapir et Worf à ce sujet).
Mais de quelle nature et de quelle culture parlons nous ?
Il ne s'agit pas de prendre ici modèle sur une nature que l'on a totalement interprétée, ni même de poursuivre dans une culture construite par et pour des élites. Il s'agit, en mode bouddhiste, de "faire" sans retenue et collectivement.
Je renvoie à mon approche descriptive des alternants culturels*. Il s'agit, bien entendu, de faire ensemble (car on ne peut pas faire grand chose tout seul), de réaliser en apprenant et en débattant. Toute cette "procedure" s'entend en réseaux et en mode interactif.
Ainsi le monde avance aujourd'hui en "marchand par dessus" (en passant outre) les organisations officielles. Il nous faut revenir voir ce qui se passe chez les "indiens Navajos", ou encore dans les chefferies du centre ouest africains, voire chez les Yakis, les bushmens en Namibie, ou les nénetts en Sibérie, etc... Ils constituent autant de références.
A propos de vivre ensemble et de co-construire, il est incontournable de revenir à l'idée de la démocratie, quand le peuple décide de son avenir, et de son "comment s'y prendre. "La démocratie, écrivait Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à Québec, est un marketing politique pour les pauvres". Comme nombre de sociologues l'indiquent, elle n'est pas née en Grèce, comme l'école classique et la littérature nous le répètent, mais aux quatre coins du monde dans les lieux à civilisations orales.
Je pense à celle, exemplaire, des Navajos et à un grand nombre d'autres ethnies chez les amérindiens, au Ladack ou en Sibérie, comme dans un grand nombre d'ethnies en Afrique, tels les Igbos, par exemple, etc. Il s'agit de société sans propriétés privées où les décisions sont prises dans le débat partagé.
Quand on aborde ce champ de la démocratie, on pose aussi la question du temps et celle des usages, et aussi celle du travail. Pour qui travaille-t-on ? Pour soi ou pour quelqu'un d'autre ? Comment se régule cet échange ?
Quand j'étais à l'école, contrairement à ce que j'ai pu voir ailleurs, on ne nous a pas appris à voter, ou à élire des représentants. On nous a appris à débattre, à s'écouter, à s'enrichir, à co-construire nos représentations, comme autant de prémices pour, ensuite, savoir s'engager et décider ensemble. C'était, c'est vrai, une école exceptionnelle, animée par de vrais humanistes.
Si l'on considère, maintenant, la conception de la démocratie décrite par Francis Dupuis-Déri, bien des caractéristiques singulières émergent. Dans le vivre ensemble de notre société post-moderne, il nous faut prendre en compte "l'agora-frayeur" des élites, assoiffées de pouvoir et de confiscation des bénéfices. Corrélativement, et réciproquement, on va retrouver l'élite-bashing des populations qui va jusqu'au rejet des systèmes, dont ils sont les perdants, les victimes, voire les proies. Ceux-ci ne vont plus voter et se replient sur les petites consommation télévisuelles, ou autres alimentations par les réseaux sociaux.
Les protagonistes (et cela vaut pour les tenants de cet "ordre des choses" ou pour leurs opposants ou détracteurs) prennent leurs références dans l'ordre de la nature pour justifier ou défaire cette dite structuration sociale. Certains évoquent un monde "normalement violent, fait de proies et de prédateurs", quand les autres invoquent le modèle d'un monde de complémentarité, de coopération, d'harmonie et de biodiversité.
Ce qui est certain, c'est que cette invocation de la nature, quelle qu'elle soit, fait culture dans ces groupes sociaux, au point d'en constituer un "sacré", un évident indiscutable (justement parce qu'il est un sacré). Toute la vision du monde et les actions conduites à partir de là, relèvent de ce socle d'évidence.
La nature ne serait donc qu'une relecture, un aperçu passé au filtre des enjeux et des intérêts. On pourrait ajouter, si cette posture était réellement consciente, que "la fin justifie les moyens". Pourtant, ce n'est pas tout à fait le cas : il y a des phénomènes de croyance qui s'installent et abolissent toute discussion, tout débat, toute conversation.
La  confrontation quotidienne au "réel", en revanche, fait bouger les lignes. Un certain pragmatisme remet en cause certains chemins choisis et éclaire nos lanternes. On réalise que "le monde" n'est pas totalement comme cela et que quelque part, "Il y a une partie de vous qui, dans le fond, a toujours connu la vérité", comme le dit l'adage..
C'est un peu comme s'il y avait une conscience plus profonde, plus "réelle", ou comme si nous avions un lien direct avec... la vérité de notre "nature". 
Cette phase relève plus de l'intuition que de la raison, mais l'on sait la part de l'intuition dans les découvertes et l'évolution des développements scientifiques.
Par ailleurs, nous avons déjà développé précédemment l'idée que la réalité ne s'impose pas à nous comme un fait, mais qu'elle est bien une conscience que nous avons du monde. Il s'agit d'un "construit" individuele et social à la foi, comme nous l'indiquait Paul Watzlawick.
En effet, "Ce ne sont pas les choses que l'on voit, mais le sens qu'on leur trouve". Lorsqu'on regarde "comment nous voyons les choses", alors nous sommes plus près du réel. Sans ce travail d'introspection, rien ne peut défaire la culture et la coutume qui fondent notre regard.
Alors, en guise de développement, je vous propose juste une petite collection de sentences, de phrases méditatives, issues soit de ce qu'on nomme le bon sens commun, soit d'autres cultures ou même de réflexions singulière à la marge de notre culture.
« L'esprit est un bon serviteur mais un mauvais maître » (Védantique)
« Nous voulons le bonheur sans la tristesse. Nous voulons le bien être sans la douleur. Mais l'ombre existe avec la lumière. C'est le contraste qui est. Pourquoi désirer l'un au détriment de l'autre ? Ce à quoi l'on résiste existe alors davantage. Nous créons intellectuellement la dualité dans laquelle quelque chose ne nous va pas. C'est notre posture qui nous invite à l'une ou l'autre vision du monde, sans étiquettes ni références »
« Crier pour avoir le silence n'est que faire plus de ce que nous ne voulons pas. Nous voulons être libres et nous élisons des personnages qui nous soumettent. Nous voulons une vie meilleure et nous consommons des choses faites par des esclaves. Si nous faisons des esclaves, nous posons le fait que nous en serons aussi. » (Le troubadour Tyo BAZZ)
« Nous peinons pour trouver du sens à un monde où nous peinons pour un avenir qui n'arrive jamais » (Albert CAMUS)
« Le connais-toi toi-même a été remplacé par le désir de ressentir les formes du monde extérieur. Depuis nous sommes perdus dans nos propres frustrations » - « Nous cherchons moins le sens de la vie que le sentiment d'être vivants ».
Sous forme de conclusion, toujours provisoire, nous pouvons affirmer qu'il n'y a donc pas de réalité absolue, il n'en est que de relatives. Elles sont notre culture, notre vision. Notre compréhension de la nature, n'est jamais que l'image de ce que notre culture lui indique, et qui l'amène à s'y soumettre. Le réel nous est toujours inaccessible. Peut être n'y en a-t-il pas... Mais de fait, culture et nature ne s'opposent que dans nos discours et représentations.
Alors, dans nos prospectives politiques et organisationnelles, Il nous faudra accepter que nos représentations ne soient que des déclinaisons de nos conceptions du monde, toujours culturelles.
Cette approche vaut même si l'expérience et l'analyse viennent en modifier le contour. Il y a des dogmes sociaux qui apparaissent et disparaissent avec le temps, au fur des événements ou des modes qui nous bousculent. Elles sont et restent liées aux orientations que nous donnons à notre "vivre ensemble".
Ultime retour sur cet exemple que j'ai pris plusieurs fois : il ne faudrait pas que le féminisme  et les discriminations de genre effacent les autres discriminations sous prétexte que celle là est "de notre sacré".
Dernier exemple, les discriminations des laids, des moins-diplômés, des gros, des trop petits ou des trop grands, des trop mal-voyants que l'on nomme ordinairement des "bigleux", ou encore les "têtes à claques", ne sont pas aperçues. Ces discriminations sont quelque peu effacées du champs social, occultées par la présence à forte légitimité d'autres qui focalisent l'attention sociétale.
Il ne s'agit donc pas de faire une sélection dans les discriminations et d'en défendre ces seules victimes, mais de s'attaquer à toutes les discriminations, les visibles comme les inaperçues. C'est la raison pour laquelle on pourrait préconiser de ne pas s'attaquer à une seule discrimination, déterminée en tant que telle, parce que l'effet induit, et involontaire, serait d’effacer, ipso facto, toutes les autres.
Plus generalemenr, il ne s'agit pas non plus de considérer la discrimination comme une méchanceté volontaire faite à certains pour des raisons apparentes, mais de comprendre qu'il s'agit là de réactions le plus souvent mécaniques ou émotionnelles, liées à des représentations culturelles et personnelles, qui, comme dans le mythe de la caverne de Platon, nous fait mal voir la réalité du monde.

Il s'agirait donc simplement d'humaniser davantage nos perceptions, en s'attaquant notamment, à l'irrespect de la personne, quelle qu'elle soit, sous toutes ses formes, sans catégorisation. Voilà le chemin tracé : il nous reste à l'emprunter en toute connaissance de cause.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 30 juillet 2019


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