mardi 11 juin 2019

Pensée courte et génération spontanée

Lors d'une rencontre sociologique de consultants, nous sommes revenus sur cette évolution sociétale radicale à laquelle nous assistons (et participons aussi), et tout particulièrement sur un fondamental : l'humain. Cet humain qui apparemment se présente quelque peu "fainéant". Pourquoi "fainéant" ? Mais parce qu'il a tendance à agir et penser au plus court, au plus simple. De fait, nous avons cette propension à nous penser au centre de notre monde, parce que tout simplement nous le vivons et le pratiquons ainsi. Autour de nous sont des champs de contraintes et d'opportunités où tout est "chosifié". Voilà qui mérite quelque explication...
Nous vivons et pensons notre réalité depuis une tour de contrôle, un centre de commandement : en l'espèce, nous-même. Introspections, sensations, perceptions sont centralisées là, analysées, comparées, associées, différenciées et interprétées. C'est ce processus qui permet,à l'issue de son développement, de constituer des "connaissances" sur soi et son environnement, mais aussi sur la "mécanique" ou la "magie" du monde. Notre système de références et donc de connaissances, joue le rôle d'un système gravitationnel. Un système dont nous, serions le soleil, mais qui, au lieu d'éclairer et chauffer, nous permettrait de sentir, d'analyser, et de percevoir, avec sensibilité, émotions, jugements et raisons.
Alors, pour aller plus loin dans la perception et l'intelligence du monde, deux chemins s'offrent à nous. En termes donc d'alternative, soit nous pensons le monde comme cette collection d'objets animés qui sont notre environnement proche et lointain... soit nous pensons que notre système "gravitationnel" se répète à l'infini avec pour "soleils" tous les autres objets de nature, ou tous les humains...
Le second cas est un système que l'on produit par analogie, et par projection. Il répond à cette sagesse millénaire : "Ce que tu es (ou as) au fond de toi est universel". Nous nous pensons peut être au centre de nos perceptions, au centre de notre vie, mais nous nous vivons aussi faisant partie d'un "grand tout", d'un ensemble qui se répète à l'infini. Ici, plus je me connais et plus je connais les autres et l’univers.
Dans le premier cas, il ne s'agit pas d'extrapoler sa "nature" (dans tous les sens du terme). Ici pas de position haute (voire dominante), il s'agit, en l'espèce, de poursuivre à l'infini la démarche de perception et de connaissance. Ce faisant on fait entrer dans son environnement propre tout ce qui passe et se présente à proximité, et même plus loin. Cette configuration, qui est la plus courante parmi nous, est aussi une tendance de fond. 
L'intelligence, manifestement est et reste en nous.Tout le reste devient, dans ces conditions,… "objet". Puisque notre modèle culturel à penser le monde est, comme nous l'avons plusieurs fois évoqué, "la mécanique", tout le reste de "l'univers" est donc pour nous régi par les lois de la mécanique et non par une quelconque intelligence, une quelconque conscience.
Ainsi, si nous pensons le monde réagi sous lesdites lois de la mécanique, alors, logiquement, une cause produit un effet, et le principe se répète dans les mêmes conditions. "L'autre" apparaît donc agir, ou plutôt réagir, comme un objet, ballotté dans une mécanique causale, sans jamais, vraiment ,que nous soyons à même de nous poser la question : "Et s'il avait un libre arbitre ?"... que nous balayons d'un revers de main dans un "0" combien réducteur : "Mais non, c'est mécanique !"
Notre tendance à vouloir un monde prédictible fait que nous le rendons prédictible (à l'instar de l'effet Pygmalion) en le "forçant d'entrer" dans un environnement mécanique réputé "simple à comprendre". D'où cette assertion : "Si la nature est complexe, c'est qu'elle se trompe" ! Nous voulons, en effet, tellement que le monde soit simplement prédictible que nous le tordons jusqu'à ce qu'il réponde à nos convictions, à nos représentations.
Ce mode là ne nous honore pas. Il nous obscurcie l'environnement et nous empêche de bien le voir, de bien le comprendre. Nos croyances et nos convictions font "structures à penser le monde", et le monde doit s'y conformer, sinon il a tort...
Ainsi, en vertu de la représentation mécanique du monde, nous tirons que la conscience est la seule émanation de notre cerveau. De cela nous tirons ce principe que nous sommes bien le centre de perception intelligente du monde. Peut être faute d'une réelle volonté de connaissance, nous usons de "prêts à penser", de modèles plus conformes à notre vision simpliste qu'à la réalité du monde. C'est ce que j'appelle "les pensées courtes".
Ainsi, les auvergnats sont radins, les bretons sont têtus, les juifs sont riches, les arabes voleurs, les africains primitifs, les parisiens râleurs, les méditerranéens fainéants... et ainsi de suite. Voilà aussi comment les femmes sont belles et idiotes, les chiens fidèles, les chats cruels et égoïstes, les araignées méchantes, etc. La litanie peut être très longue. 
Ces pensées courtes relèvent bien de cette double posture qui fait que l'on est, chacun, le centre d'intelligence du monde, et que le monde est une mécanique où tout n'est qu'objet dont il suffit d'identifier les caractéristiques de poids, de forme, de masse et de comportement pour en prédire les "comportements".
Ce comportement-là me fait penser à la conception de la génération spontanée. Au moyen âge, on supposait que si l'on mettait dans un coin sombre de vieux chiffons mêlés de paille, il y apparaissait spontanément des souris. Personne n'imaginait alors que la souris avait suffisamment d'intelligence et d'autonomie pour organiser son "processus vital", d'aménager son environnement et d'en profiter tout en s'y adaptant. Non, cette petite créature de dieu n'avait ni intelligence, ni sentiment, ni sensations. Il n'était donc pas imaginable que la souris profite des chiffons et pailles pour y installer un petit nid douillet, tout à son goût.
Il en va ainsi quand, au volant de son véhicule, le chauffeur lambda insulte "l'imbécile qui fait n'importe quoi" au volant de sa voiture. "Il ne peut pas rouler droit, cet abruti ?", s'interroge-t-il. Et si ce chauffeur "abruti" était tout simplement un médecin qui se rend aux urgences, et s'il avait tout simplement un moment de distraction, un signal de panne ou de prochaine panne affiché au tableau de bord ? Et s'il était subitement pris de malaise, d'inquiétude, d'angoisse, parce que sa radio vient d'annoncer quelque chose qui l'impacte, et si subitement il repensait à son épouse, son fils, sa fille, ce proche qui l’inquiète ? Et si... mais arrêtons là, la démonstration suffit ainsi. Nous ne savons pas quel est l'environnement intellectuel, émotionnel et symbolique de ce chauffeur. Nous ne savons rien de son vécu de ce qui l'impacte et l'influence, et rien de ses préoccupations, priorités, objectif, de son intelligence de son propre environnement. Rien... et nous lui attribuons tout, "l'abruti" !
Ainsi, si je préfère apprendre de mon environnement, mieux comprendre ce qu'il est et ce qui s'y passe, alors je préférerai sortir des phénomènes d'attribution et prendrai plutôt la posture du système d’attraction dans un ensemble de systèmes d'attraction interdépendants. C'est plus compliqué, peut être, mais c'est à la fois plus réaliste, plus modeste et surtout plus apprenant.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 11 juin 2019


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