mardi 21 mai 2019

Lancer la société du temps d'après

De nombreuses personnes, sous le costume des gilets jaunes, ont vécu plus de six mois régulièrement sur les ronds points et autres lieux neutres et collectifs. Ils y ont expérimenté le partage, la solidarité, la bienveillance, la générosité, l'émulation politique et intellectuelle, la sensation enfin d'exister, le bonheur d'être là parmi les gens qui peu à peu sont devenus des amis. Nombre d'entre eux découvraient cette possibilité nouvelle d'exister ensemble, dans la tolérance mutuelle, le débat démocratique, un lien social fait de paix, de respect de tous et de chacun, dans l'idée de vivre autrement un monde meilleur que celui qui nous est proposé, imposé, voire dans lequel nous nous sentons enfermés. Ils y ont alors eu la sensation qu'un monde "autrement" était possible. Ils ont la conviction de l'avoir vécu... et ils voudraient qu'il perdure.
Certains, et c'est logique, se sont attaché au lieu devenu symbolique : la cabane du rond point. C'est là qu'ils ont vécu cette réelle démocratie. Ils y tiennent. Leurs détracteurs les y ont bousculés, maltraités, ont parfois brûlé et saccagé la cabane "du monde nouveau", comme si cela pouvait arrêter le mouvement. Rien de tout cela : les "indigènes" ont reconstruit le "temple".
Mais ils se doutent (et ont compris peut être) que le "temple" est ailleurs, dans le cœur et la vie de ceux qui le portent. La société du temps d'après est en germe. Aucun d'entre eux ne souhaite revenir à ce monde "ancien", inégalitaire, violent, destructeur, menteur et confiscatoire (cf. Noam Chomsky).
Eh bien continuons à faire vivre ce monde du temps d'après. Que faut-il pour cela ? Du lien social et des outils de structuration, de matérialisation de ce nouveau lien social. Nous savons que chaque société vit sur des valeurs et sur l'échange. Chacune a ses mythes fondateurs et ses mythes structurants. Alors, il nous suffit de regarder autour de nous : presque tout est là ! Deux ou trois accordages, un outil et ce monde là peut rouler... De quoi s'agit-il ?
Le lien social expérimenté sur les ronds points s'est construit en contre de ce monde inégalitaire, violent et confiscatoire des biens et des valeurs des personnes. Le mépris des plus modestes en constitue comme une des règle. Ils ont manifesté contre ce monde-là au prix de leurs mains, de leurs yeux, de leurs crânes. Voilà un premier mythe fondateur. 
Et donc, qu'ont fait les gens sur les "ronds points" ? Ils se sont reconnus, se sont respectés, ils ont partagé les biens et les idées, quelques tartes et quiches avec quelques bières et bouteilles d'eau pétillantes ou pas... Et puis un peu de fromage et beaucoup de pain qu'ils ont partagé et rompu ensemble, entre copains... Ils ont débattu, ont confronté les points de vue, les solutions, les possibles... Ils savaient qu'ils étaient intelligents et là, ils l'ont vécu concrètement, ils se sont reconnus comme tels. Voilà un second mythe fondateur.
C'est ainsi que cette société du temps d'après se fonde sur l'humanisme, la sincérité et l'engagement. Cela me fait penser à ces sociétés libertaires nées au cœur de révolutions. Ce fut notamment le cas au cours de la guerre d’Espagne en trente-six. Elles ont toutes été écrasées dans une violence extrême. Pourquoi ? Parce qu'elles se sont construites en contre total de ce monde féodal qui les opprimait. Alors ici, la construction se fait à petit pas, juste à côté de ce monde féodal (au demeurant complexe), sans s'y attaquer, mais en le vidant de son sang, de ce qui le fait vivre : son peuple.
Voilà donc les valeurs du lien social, et tout est là. En termes de stratégie et de mythe fondateur, nous venons justement de les poser : le peuple quitte le royaume. Ils sont tous , ensemble, rassemblés,dans la forêt de Sherwood. 
Mais où trouver des territoires vierges, des forêts de Sherwood hors de cette société, hors du système ? Il n'est point besoin, en l'espèce, que ces lieux soient réels... En revnche, ils doivent être considérés comme tels par "l'autre", ces"Autres", c'est à dire les tenants de "l'ancien régime". Ceux qui considèrent qu'il y a trop de zones de "non droit". Ces lieux "privilégiés" où leur loi et leur police ne rentrent pas... Eh bien ce sera là chez nous, et tous nos chez nous prendront la forme de ce "non droit".
Mais comment y vivre, penserez vous ? Par nos échanges ! Lesquels seront régis dans notre monnaie : le "Gilet", par exemple (ça a du sens). Aucune banque ne le produira ni ne le garantira car notre valeur constitutive est bien la reconnaissance et la générosité. Dans ces conditions, que ces valeurs soient le fondement de notre monnaie, et de  son processus d'émission. Si aucune banque n'émettra les "Gilets", alors qui  le fera ? Eh bien ce seront les gens par leurs actes de générosité. Quiconque reçoit quelque chose de la part d'un autre "membre" reconnu du cercle des proches, attribuera quelques "Gilets" à celui-ci.
Nous venons de poser deux principes. Le premier est que sont membres actifs du processus les membres reconnus par le cercle porteur des valeurs (l'humanisme, la sincérité et l'engagement, et ce peut être construit autrement). De fait, il faut être adoubé par le groupe pour en être. Le processus nécessite de la confiance, donc parfois un peu de temps. Le second principe est que ce sont les gens eux même qui "fabriquent" la monnaie dans une interaction de générosité. Le "Gilet" n'est pas créé par une seule personne mais par l'interaction entre au moins deux personnes dans un cercle porteur des valeurs.
L'argent ne vient plus des banques, qui ne disposent d'ailleurs d'aucune garantie sur leur monnaie. Elles en produisent à volonté, créant ainsi de la dette (c'est le principe même de la création de monnaie dans l'abandon des références, de garantie comme la parité or). Dans le nouveau système l'argent née de l'interaction, directement. Ce n'est pas l'argent qui permet les échanges mais les échanges qui permettent la monnaie. 
Mais comment se matérialise cette nouvelle monnaie ? Hé bien, c'est une cryptomonnaie, tout simplement. Elle en prend toutes les caractéristiques. Ici, sur ces derniers points, nous avons besoin de la réflexion des économistes atterrés, de l'apport pratique des Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan, Henri Sterdyniak et autres Nathalie Coutinet, Thomas Porcher, Mireille Bruyère et Ali Douai (je ne les connais pas tous...). Leur bienveillance et leur technicité seront très utiles. 
Ainsi, sans aller plus loin maintenant, voici les bases d'un monde meilleur posées, juste pour dire que c'est possible, qu'il suffit d'y penser... Tout cela afin de ne pas reproduire ce qui a perdu les société libertaires du passé, et créer enfin ce monde du temps d'après.
D'accord, je l'ai rêvé, mais ils l'ont fait. Mieux encore : nous l'avons rêvé et nous l'avons fait pour les gens et par les gens. Je crois que c'est là la définition de l'humanisme...
Jean-Marc SAURET
Le mardi 21 mai 2019

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