mardi 30 avril 2019

Dogmes ou aphorismes

Pour diriger nos actions et nos vies, nous avons plutôt l'habitude, je crois, de suivre des préceptes ou des principes qui nous semblent fondateurs d'une réelle efficacité. A partir de là, bien des voies divergent. Soit ce sont parfois des règles de pouvoir et de puissance (comment les acquérir) qui dominent, soit ce sont aussi des voies de sagesse qui nous aident à mieux comprendre ce qu'il se passe et comment y bien évoluer. Mais c'est en fait plus complexe que cela et la question est de savoir comment on s'y prend. Chacun ne serait-il pas d’ailleurs à la recherche d’un “mode d’emploi” ? J'oserai dire qu'il y a la voie de l'ordre et celle de la sagesse. Certains prétendent qu'il existe une voie de l'autorité, qui fait face, justement, à celle de l'intelligence. D'autres avancent qu'il y a l'ordre d'un côté et l'improvisation de l'autre. Plus subtilement, quelques-uns notent qu'il y a la voie de la vérité et celle de l'indication, du “signe”, ou de la contribution. D'autres encore séparent le mode de l'imposition et celui de la concertation. C'est ce que je voudrais regarder aujourd'hui et que nous pourrions situer comme une opposition du dogme et de l'aphorisme. De quoi s'agit-il ?
Pour diriger nos actes et faire nos choix, nous oscillons entre des références de toutes natures. Il y a celles qui nous viennent de notre culture, et de la socialisation dont nous avons profité. On rencontre par ailleurs celles qui sont issues de nos expériences, et de notre histoire de vie. Prenons un exemple. La pratique sportive peut constituer un champ commun, sur lequel nous serons peut être nombreux à nous retrouver. Quand j'étais adolescent, je pratiquais avec bonheur et succès des courses dites "de fond" et que nous appelions aussi du "cross country". Nous courrions sur un circuit dessiné dans la nature, souvent une campagne sauvage entre bois et jachères. La nature m'avait doté des compétences requises pour exceller. J'y prenais beaucoup de plaisir.
Imaginez donc une pratique où vous profitez des mêmes conditions. Dans ces courses, il y avait effectivement deux choses qui me dirigeaient. La première, - et tout un chacun s'y reconnaîtra -, consistait à user de principes et de préceptes logiques, érigés en "règles pour bien faire". Par exemple, l'une d'elle était de "Ne pas pas tout donner dès le début. Doser son effort". Et j'en faisais une recommandation pratique. Je partais toujours à mon train, comme l'on dit, sans me mettre martel en tête, sachant que la course était longue. Nous avions plusieurs autres principes de ce type qui consistaient, par exemple, à se mettre dans la foulée du coureur de tête pour qu'il nous "aspire".
Et, dans chaque foulée, dans chaque portion de parcours, dans chaque situation, s'invitaient toutes les situations que j'avais vécues. On appelle cela "l'expérience"... Il me souvenait toujours, en montant un pente, suivi ou accompagné d'autres coureurs, de revivre instinctivement des situations anciennes où je m'étais fait piéger par la ruse de l'un ou de l'autre. C’est ainsi que j'en compris les ficelles, afin d’en user à mon tour, avec un certain succès, selon les cas de figures, en analysant les conditions plus ou moins favorables. Rien de tout ceci ne me venait à l'esprit sous la forme d'un raisonnement structuré, mais plutôt comme une “présence”, mâtinée d’intuition.
Il y avait dans cette pente que nous montions toutes les autres situations déjà vécues qui se côtoyaient et se comparaient... Certaines s'éliminaient d'elles mêmes, trop différentes de la situation présente. D’autres en revanche semblaient s’imposer, comme dans un "Rappelle-toi..." informel. Arrivé ainsi en haut de la butte, alors que l'effort avait été rude et que tous avaient tendance à se relâcher naturellement, j'accélérais, soudain, porté par "l'expérience" des situations passées. Cela me permettait, souvent, de laisser sur place mes adversaires, et la plupart du temps avec un écart définitif.
Ainsi, il y a ces règles rationnelles que nous avons acquises. Elles constituent des règles, et s'imposent comme des dogmes dans la situation ainsi décrite. Et puis, il y a ces sensations issues de l'expérience, ces bribes de vécus qui interviennent comme des alternatives, des opportunités, des trucs et astuces. Ces derniers sont-ils transmissible ? Oui, bien évidemment. Et comment nous les "passons" nous ? Cela s’opère le plus simplement du monde, sous la forme de conseils pratiques et imagés, comme "En haut de la butte, tu t’envoles !".
En d’autres termes, on pourrait dire que "La butte est un tremplin". Voilà bien une sorte d'aphorisme qui nous dit tout en quelques mots. Connaissant la genèse, nous“savions” décrypter le symbole et son sens, tout comme la réalité qu'il portait.
De cette façon, même si nous ne l'avions pas vécue nous même, nous étions en capacité de nous approprier l'expérience. L’histoire devenait notre "fable" et l'aphorisme la "morale". Mais le dogme n'est pas le réel, ni même son reflet, à peine une interprétation de son aperçu. Comme l'écrivait Kant : "l'entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit",... et rien d'autre. Les lois, les dogmes, ne sont pas dans la nature mais dans notre regard qui tient à le “lire”. Il faut un sujet pour voir le monde afin que celui-ci "existe". Si le sujet s'en va, le monde disparaît. C'était le cœur de propos de Schopenhauer. Par ailleurs, notre nature a besoin d'un monde prédictible, stable, permanent, comme le montrait Serge Moscovici. Le dogme constitue et comporte une incertitude, un aléatoire, voire un mensonge, même (et surtout) s’il s’avère bien pratique.
En tant que tel, personne ne nous en démontrera le contraire. Le monde sera "vrai" selon "ça",... et ce "ça" présente l'avantage d'offrir un socle, un précédent pour penser sa propre expérience. En dehors de ce “fondamental”, et en son absence, il n'y aurait pas d'élément de comparaison. Rien, dans ces conditions ne pourrait s'ancrer, se fixer dans notre connaissance personnelle, et dans notre réalité.
Ainsi, dogmes et aphorismes s’apparentent aux deux indicateurs de la connaissance, ceux dont nous pouvons user dans la conduite de nos actions et de nos vies. Les premiers deviennent “règles”, quant aux seconds, ils se vivent comme des expériences pratiques. Ils s’invitent au même titre que nos propres vécus, en les complétant, et en les amendant.
Il ne s'agit donc pas de faire un choix entre dogmes et aphorismes, mais d'accueillir les deux parce qu'utiles. C’est bien ce que nous faisons pour provoquer chez autrui d'autres types décisions. Nous usons d'arguments et, souvent, (hélas), nous privilégions les arguments rationnels (à l'instar des dogmes). Certes nous en avons besoin pour choisir une option, mais nous risquons de négliger, ainsi, les arguments émotionnels et symboliques (nos aphorisme qui renvoient au vécu). Ce sont pourtant bien eux qui font les passages à l'acte et à la décision. C’est à ce moment critique, et déterminant, qu’ils risquent de nous manquer.
Chacun dans la conduite de ses actions et de sa vie, comme dans l'invitation à participer, use (et abuse) efficacement des dogmes et des aphorismes. Ils constituent autant de règles rationnelles conductrices, associées à autant de vécus et de compte-rendus émotionnels. C'est ainsi que nous avançons. Alors ? Bonne vie à chacune et à chacun, car la route est longue !
Jean-Marc SAURET

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos contributions enrichissent le débat.