mardi 27 juin 2017

La dictature de l'apparence

Un homme de trente ans, brun ou blond, d'au moins un mètre quatre vingts, en costume, col ouvert, est un homme normal. Une dame de la trentaine, vêtue de ce qu'elle veut, taille quarante maximum, est une dame normale. Un homme de cinquante an avec une cravate est un has been. Une femme avec un foulard sur la tête, un peu comme ces bonnes chrétiennes jusqu'au début des années soixante, est aujourd'hui une prosélyte islamiste. Etc. La liste des clichés pourrait être encore allongée car nous vivons une époque sous la dictature des apparences : "Je te vois, donc tu es ce que je vois", c'est à dire ce que j'imagine que tu es par ce que je projette de sens sur tes apparences, par ce que ton apparence suggère à mon imaginaire...
En psychologie sociale, nous disons que nous ne voyons que ce qui nous préoccupe. Le reste est invisible à nos yeux. On prête à l'apôtre Thomas de ne croire que ce qu'il voit. On devrait préciser que c'est bien l'inverse qui se passe pour tout un chacun : nous ne voyons que ce que nous croyons ! Voilà la réalité quotidienne, celle qui développe dans notre culture la propagation des pensées courtes, et des "prêts à penser".
Pourquoi pensons nous que tel ou tel hoax ou fake news est une vraie information ? Parce que cela nous fait plaisir ou peur de le croire. Parce que cela correspond à une préoccupation du moment, jouissive ou traumatique.
Dans les années cinquante, une femme qui sortait dans la rue tête nue, les cheveux déliés, était traitée comme une prostituée. Aujourd'hui, c'est une femme libre et normale... à la condition qu'elle ait la trentaine, qu'elle soit, ce que l'on appelle à tort, de race blanche et occidentale, et qu'elle ait le look d'une personne plutôt aisée... Je me trompe ?
Pour éviter les actes raciste lors de recrutement, certains on cru bon d'inventer le CV anonyme... Ceux-là supposaient-ils que le ou la candidate ne rencontrerait jamais son éventuel futur employeur avant que son contrat soit signé ? A l'entretien, on vient avec son apparence et elle s'avère, le plus souvent, bien plus forte que son propre CV. N'est-ce pas ce qui se passe, vraiment ?
Oui, notre civilisation de fin de république est une dictature de l'apparence. En l'espèce, nous nous comportons en consommateurs, et c'est bien notre éducation cathodique qui nous mène. Dans ces conditions, nous achetons l'emballage avant le produit lui-même. Il en va de même dans nos relations amicales et professionnelles. Combien ont entendu leur conjoint leur dire : "Tu ne vas quand même pas sortir comme ça ?", référence à l'accoutrement jugé peu adapté à la circonstance, voire à total contre-emploi.
Nous nous repaissons de vieux dictons comme "L'habit ne fait pas le moine" ou "Trop poli pour être honnête !". Ces invariants viennent corroborer nos jugements. Il ne s'agit de fait que d'affirmer plus fort ce qui nous préoccupe encore. Mais la réalité n'est toujours pas là.
Alors, certains tentent de faire le calme intérieur pour mieux percevoir les choses. D'autres apprennent la posture d'assertivité pour une relation plus vraie, plus juste. D'autres encore, tentent de désapprendre cette culture pressante et prégnante de l'ultra-consommation afin de tenter de découvrir davantage d'autonomie dans leurs actes et leurs pensées. Je ne dirai pas qu'un chemin est meilleur que l'autre. A chacun le sien propre. Mais je peux affirmer que toute démarche de prise de hauteur, de recul, de lâcher prise, est la bienvenue. Il s'agit de repenser son rapport au monde, de se voir agir et penser. C’est bien ce qui nous permettra de comprendre si l'on pense soi-même, par soi même, depuis quelle culture ou "cosmogonie"... A moins que l’on ne reproduise une pensée courte, en usant d'un prêt à penser.
Nous savons que la frontière est faible et que la culture de la consommation fait des mélanges symboliques propices à de larges confusions. Il nous faudra alors revoir, réviser ou réinventer l'esprit critique, celui de la libre pensée. Car penser avec les loups ne fait de nous que des proies, pas des personnes fortes, autonomes et libres. Pourquoi de tels dérapages ? Parce que nos publicistes ont bien compris que l'humain est grégaire et qu'il ne pense qu'en tribus, "...car la culture donne forme à l'esprit", comme l'écrivait le sociologue Jerome Bruner en 1998... Alors, libres ou fashion victims ? ...parce que nous avons là encore le "libre choix" !

Jean-Marc SAURET
publié le mardi 27 juin 2017

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