Je suis tombé sur une scène dite "érotique" dans un roman policier, un type de livre que je n'avais pas ouvert depuis l'adolescence. La scène qui y était décrite m'a fait fermer le livre qui m'est tombé des mains. Tout ceci m'a laissé pensif. Ma première sensation a été de considérer que cette scène, ainsi décrite, n'était ni de l'amour, ni de la tendresse. Elle ne relevait en rien de la rencontre et du partage. Elle ne risquait pas de ressembler à la construction d'une relation intime et partenaire. Au contraire, elle ressemblait plutôt à une sorte de masturbation sur le corps de l'autre.
En effet, le protagoniste semblait savourer des sensations relevant de la douceur et du goût de la peau de l'autre. Alors que les sensations de l'autre étaient “passées sous silence” et donc absolument pas prises en compte. Un peu comme s'il ne s'agissait pas de son affaire. C'est vrai, lorsque l’on mange un poulet rôti, on ne se soucie qu'assez peu de ce que celui-ci ressent. C'est un fait ! Le récit dans ma lecture n'était pourtant pas, a priori, celui de l'action d'un “salopard égoïste”, mais plutôt celui d'un “héros” bien dans sa peau et apparemment stable psychologiquement. Je me devais de comprendre dans un autre contexte ce type de comportement.
J'avais toujours pensé que l'amour était une relation, un échange, un partage, une co-construction, et donc un chemin le plus souvent à deux... mais certainement pas une “consommation” !
Voici une situation qui m'apparaissait maintenant, comme relevant plutôt des fondements du néolibéralisme. Comparaison n'est pas raison, et pourtant : selon les normes dudit néolibéralisme, et dans les conditions, ainsi décrites, j'imaginais alors que l'amour pouvait être ainsi considéré comme une balade dans les rayons d'un supermarché où le [ou la] quidam choisirait sur les étagères, l'instrument de son plaisir à venir. Consommation néolibérale oblige.
Ce qui se passe en effet dans le cas d'espèce, peut être assimilé à une sorte de déconnexion totale d'avec “l'autre”, à une “rupture” relationnelle de fait. Le “non-engagement” dans cette relation devient alors un renforcement de l'égo. Il devient dés lors prééminent. Cette phase traduit et se traduit par un processus d'identification du “moi”, et donc du “soi” aux seules sensations susceptibles de faire “vibrer” son propre corps. Ce comportement a pour unique effet une sensation purement et exclusivement égocentrée !
L'égo n'est pas une entité comme il est souvent présenté, mais un simple processus d'identification et donc d'attraction, voire même d'abstraction. L'égo n'existe pas vraiment, pas en tant que tel, et sûrement pas comme une réalité "en soi". On peut imaginer le rapprochement de cette situation avec les battements du cœur en tant qu’entité. Rien à voir ici, avec le ou les “sentiments” : il ne s'agit que de l'écho d'une activité intérieure quasi “mécanique”, et physiologique.
L'égo peut se résumer à ce processus d'attraction : un simple tropisme, et donc ce à quoi je me suis identifié, rien de plus. On peut évoquer ici le plaisir physique, mais aussi le plaisir moral, ou spirituel. C'est à ce point que je me suis attaché. Le plaisir provoque ce processus d'égo, auquel nous nous identifions. L'amour de l'autre, de la même manière, devient, dans ces conditions, une relation simple, et cela n'a plus rien à voir avec le comblement d'un manque, d'une envie ou d'une autre gourmandise.
Je n'ai pas toujours été aussi généreux... et j'ai bien parfois aussi succombé à la démarche néolibérale de consommation égoïste et solitaire. On rate parfois des marches sur son parcours. J'en suis tout autant désolé. Et pour cause...
Je voudrais redire combien une relation amoureuse, émotionnelle, humaine est bien autre chose qu'une simple satisfaction personnelle. Elle peut s'apparenter à une sensation ou à une foule de sensations. Quand l'objet du plaisir s'affadit ou s'affaiblit dans nos sens, on prend l'habitude d'en changer. Quand le plaisir est “satisfait”, ou "fini", on a l'habitude de passer à un autre, ou à autre chose.
De quoi s'agit-il ? S'il est question de jouir de la jouissance de l'autre, on peut alors s'imaginer que l'on en est la cause, l'origine, et donc dans une certaine mesure responsable !... Et si l'autre, à ce moment-là, vivait pour lui-même la consommation de l'instant, qu'en penserions nous ? Et si l'autre n'était réciproquement que le support de nos imaginations, projections ou fantasmes ? L'amour ne serait alors qu'un plaisir solitaire, un onanisme, non ?
Ainsi, dès que le processus d'égo se tait, voire s'arrête, il se passe alors autre chose : rencontrer, découvrir, et connaître une personne dans ce qu'elle est profondément, dans ses rêves et dans ses aspirations, ses projets et sa mission de vie, son unicité, sa singularité, sa spécificité, ce pour quoi elle vibre, existe et agit, dans son ikigaï profond et sincère, et donc dans ce qu'elle aime et qui la passionne, dans ce en quoi elle est talentueuse, dans ce qu'elle sait apporter au monde de singulier et d'utile et pourquoi nous avons envie et besoin de la remercier, de la rémunérer aussi et lui permettre de se développer. Il s'agit alors de la ressentir profondément jusqu'en son âme, son cœur agissant, ce qu'elle rêve d'être et de donner, ce dont elle vibre en écho de ce qui la fait vivre.
Si nous ne sommes pas le révélateur de ceux que l'on aime, nous ne servons rien, et ne servons à rien. Il y a tellement de joie à voir pousser, grandir et se développer une fleur, une plante, un arbre, un être vivant (et je me souviens des temps de jardinage passés auprès de mon père) ! Alors que dirions nous à propos d'une personne ?
Adolescent, je passais de longues heures dominicales à visiter le musée Ingres dans ma ville natale. J'aimais tellement certains tableaux, certaines sculptures de Bourdelle, mais aussi de bien d’autres… Je les contemplais en me disant que peut-être je devrais et pourrais un jour, moi aussi, produire des œuvres contributives au vrai et au beau. Je m'y essayais tranquillement, modestement. Je ne me limitais pas à recopier, mais je tentais plutôt d’apporter ma pierre à l'édifice. C'était là comme ma contribution à l'émotion et à la beauté. Certes, je ne l'approchais probablement pas vraiment, (quoique parfois, par hasard...). Mais je participais, et cela me paraissait être là le premier pas. Comme l'écrivait Saint Augustin : "Aimer c'est donner !". Il avait ajouté à cela que “la mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure”.
Pour revenir à l'essentiel, il nous faudra un jour employer des mots distincts pour dire aimer une orange ou un plat savoureux et aimer quelqu'un sereinement, profondément. Dans le premier cas nous consommons savoureusement. Dans le second, nous rencontrons, apportons, participons et contribuons. Ce n'est certainement pas la même chose. En la matière, nous n'attendrons rien du néolibéralisme, et pour cause …
Confusion des mots, confusion des situations, confusion des sensations, confusion des sentiments, tout est hors de porté dès lors que le matérialisme néolibéral nous enferme dans la réalité de ce qui seulement se compte et se mesure. Dès lors, rien n'est important ! Sinon faire la part des choses, en ne confondant pas la chose et le sentiment, c'est à dire l'objet et la sensation ! Car la réalité n'est pas l'objet en soi mais ce que j'en fais à partir de ce que j'en ressent. Voilà un moyen, sinon “le” moyen d'apprécier ”l'un”, sans le confondre avec “l’autre”.
Et si simplement aimer résidait dans l'acte de donner et non dans celui de prendre et consommer ? Et si aimer se réduisait à ouvrir des espaces et des portes pour y accueillir les autres ? Et je le redis, l'important est bien d'aimer les gens et le travail bien fait. Dont acte.
Lire aussi : " La tendresse "

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