mardi 29 mai 2018

La forme et le fond

Je lisais dans le journal Libération du 23 avril dernier un court article de Laurent Joffrin, direct, carré, net et sans détour, intitulé "Mise en marche ou mise au pas". L'auteur y décrivait les dernières actions, ou plutôt comportements du gouvernement actuel. Il commençait à peu près par ces mots : "Sous Macron, ça ne traîne pas. Les zadistes veulent rester sur leur ZAD ? On dégage. Les migrants candidats à la traversée de la Manche convergent vers Calais ? On dégage. Les activistes étudiants s’incrustent dans les amphis ? On dégage. Les apprentis frondeurs de LREM contestent la loi sur l’asile ? On menace de dégager et ils rentrent dans le rang". Plus loin, le ton se durcit : "Le Président, bien avant son élection, avait théorisé la restauration d’un pouvoir impérieux, actif et vertical. On n’avait pas compris que cette verticalité décrivait aussi la trajectoire de la matraque qui s’abat sur les récalcitrants. S’il reste de l’horizontalité, c’est celle des grenades lacrymogènes expédiées à tir tendu sur les manifestants". Le langage est fort et le propos ciblé.
Cet article, incisif et particulièrement bien construit, me semble poser une question de fond : la forme l’emporte-elle sur le fond ? Et dans ces conditions, la promesse d'une démocratie nouvelle ne cache t-elle pas, en réalité, une volonté totalitaire ? Dans la mesure où ces nouvelles orientations constituent le nouvel axe, pourquoi tergiverserait-il ? Pourquoi perdrait-il du temps à discuter puisqu'il n'y a rien à négocier, puisqu'il a “raison” !...
Il convient de rappeler, accessoirement, que les électeurs, dans leur grande majorité, ont élu ce président par défaut, afin d’éviter la présence de l’extrême droite aux affaires du pays. Lesdits électeurs avaient donc été séduits pas la forme démocratique de la démarche. Elle semblait au moins innovante, et susceptible de renouveler non seulement le genre, mais aussi les parlementaires, voire même, peut être les institutions ! Mutatis mutandis… Voilà l’esprit !… Et si ces électeurs séduits par la forme avaient cru voir l'aube d'un monde nouveau forcément meilleur ? La vision guide nos pas. Elle se mêle bien souvent d'imaginaire. Je n'ose pas la comparaison avec les électeurs allemands en 1933 qui pensaient élire un chancelier de gauche, porteur d'une revanche historique. Il est toujours loisible de “refaire l’histoire” a posteriori, mais les électeurs précités n’avaient assurément pas “pesé” la dimension de la revanche et avaient seulement imaginé "ce qu'elle pourrait être"... Pourtant, “tout” avait déjà été écrit noir sur blanc. Il suffisait de lire. Le fond était bien différent de la forme et la forme n’emporta pas le fond. Nous venons juste de préciser que la vision guide nos pas...
Dans l'élection de notre président, il s'est passé quelque chose de cet ordre. Le fantasme du renouveau, du jamais encore vu, a laissé la part à un imaginaire peut-être naïf, mais sûrement bien voulu par son bénéficiaire. On oubliait juste la promesse "d’un pouvoir impérieux, actif et vertical"... On dit que les théories ressemblent à leurs fondateurs. Ce peut être vrai en ce cas d'espèce. Nous avons affaire à un garçon à l'aspect juvénile et fragile, le regard bleu tendre, le port emprunté, quoiqu'un peu rigide (on l'avait manqué). De son histoire, nous savons qu'il aime les couloirs du pouvoir et de la puissance, qu'il en sait les arcanes et qu'il les a fait siennes (si ce n'était déjà fait). Que croyez-vous trouver dans les couloirs du pouvoir ? Des gens qui l'aiment et le désirent. Rien d'autre...
L'apprentissage de la lecture des faits et des modèles prend du temps. Il est du ressort de l'expérience et malheureusement l'expérience ne se transmet pas. Elle se regarde avec admiration ou dédain. Au mieux, elle se contemple et s'oublie. Au pire, elle est décriée, niée et... oubliée aussi.
Mais donnons-nous quelques éléments de l'expérience commune, celle que l'histoire nous raconte, et nous offre. Tout d'abord, Machiavel nous a montré, dans son approche platonicienne du politique, combien le pouvoir (le prince) est menteur et brutal. Il ajoute que ledit prince ne recherche pas le bien-être ou l'éducation du peuple mais seulement le pouvoir, son propre pouvoir. Il le considère comme un fait, même pas comme un droit, et ce en jouant sur les pulsions et les passions de chacun et de tous. Illustrant cela, il me souvient qu'à la mort de Lénine, en 1924, le Komintern, alors présidé par Zinoviev, avait une crainte réelle, partagée par Kamenev, Kérinski et bien d'autres : celui de voir ce menchevique de Trotski prendre les rênes. Ils œuvrèrent donc pour que le pouvoir revienne plutôt dans les mains d'un apparatchik inoffensif et contrôlable, un certain Joseph Staline. On sait ce qu'il advint. Ils y laissèrent tous la vie.
Le philosophe Alain avait écrit : "Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument". C’est ainsi. Il est pourtant loisible de repérer ceux qui aiment le pouvoir et ceux qui préfèrent l'oeuvre à construire. Les premiers se servent des seconds. Devinez qui bosse et crée des richesses de tous ordres... et qui dépense ces mêmes richesses... On peut identifier les uns et les autres, et mesurer ainsi : qui est qui ? Et la réponse est toute simple, il suffit de regarder où ils aiment mettre les pieds, comment ils travaillent, où, et sur quoi. La présentation devient alors infiniment plus claire.
Invitons nous à faire l'exercice en relisant le présent à l'aune de l'expérience de l'histoire, sans croyance et sans a priori. L’exercice consiste juste à dégager le fond de la forme, de manière à nous éviter d'être dupes une nouvelle fois. Il nous suffit donc de relire les articles et événements qui se sont déroulés durant la campagne, et depuis. Nous comprendrons que nous avons certainement été dupés par la forme des choses, et pourtant tout était déjà lisible, visible. Les choses, alors, (comme ce qui nous attend), seront éclairées, sinon éclaircies...
Et, comme une définition du système, nous pouvons revenir à l'article du journal Libération, qui se termine ainsi : "Quand il s’agit de faire des réformes (souvent des sacrifices demandés aux plus modestes), c’est le parti du mouvement. Mais s’il faut faire face aux dissidents, c’est le parti de l’ordre". Comme le dit le sociologue, ça fait symptôme... Nous sommes là bien loin de l'éthique politique d'un Calvin. Ce même Calvin qui “retourne” le devoir en volonté, faisant, par exemple, de l'injonction à ne pas tuer son semblable, une démarche consciente et volontaire de protection et de développement de la vie : "Qu'est-ce que je peux faire pour que mon prochain vive bien et mieux ?". Son idée repose sur la conviction du désir de vivre ensemble, conséquence du besoin de l'autre, conséquence de nos interdépendances. C’est cette approche qui se traduit par une attention perpétuelle à l'autre.
Nous sommes alors bien loin de ce que nous vivons, notamment avec ce gouvernement, car le propos est loin d’être exclusif ! Nous sommes loin de la considération d'un peuple adulte et responsable, générateur de dynamiques et de vies. Ce que nous subissons semble plus près des représentations d'un peuple infantile qui aurait besoin de réconforts, de règles, de menaces, de récompenses et de punitions. La représentation est pratique pour justifier le pire. Nous savons qu'en matière de dynamique des organisations, ceci est une horreur. Encore faut-il, pour que cette hérésie fonctionne, que le peuple lui-même se conforme à cette représentation. Et qu’il devienne ainsi veule et servile, enfant joueur ou fripon, voire "lâche et crédule", comme l'écrivait le pasteur Karl Barth à propos de la montée du nazisme.  Les gens, de fait, ne le sont qu'aveuglés par la brillance de la forme. Rappelons-nous qu'aucun pouvoir, aussi violent et menteur soit-il, ne résiste à un peuple de gens debout, lucides et critiques. La violence et l'intimidation, écrivait le linguiste et sociologue Noam Chomsky, sont les armes des totalitarismes, quand la manipulation dans la communication est celle des démocraties. La forme emportera-t-elle le fond sans la complicité-contribution des acteurs ?
Ainsi, en terme de management d'équipes, d'organisation ou de projet, il nous faudra toujours rester attentifs au fait que la forme de nos managements ne l’emporte jamais sur le fond de ce que nous faisons. A ce titre, les croyances dans les aperçus de notre communication ne font pas l'adhésion. Plus généralement, le fond que nous avons mis, bon gré mal gré, volontairement ou non, intentionnellement ou pas, constitue littéralement une “raison d'être”. C’est bien celle ci, qu'on le veuille ou non, qui remonte toujours à la surface et fait sens. Je dirais même mieux : elle fait réalité. Il en va de même du politique. Alors, que les intentions des dirigeants (dont nous n'avons peut être plus besoin) soient justes et sages, c’est bien le moins que l’on puisse en attendre. Pourtant, on n'habille pas les cadavres pour les rendre à la vie ! Au mieux ce sera pour que leur état soit présentable et ne gâche pas leur souvenir. Mais pour quelle perspective ?... Certains ne l’emporteront peut-être pas au paradis...
Jean-Marc SAURET

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