mardi 20 février 2018

Quelle voie emprunter pour la transformation de l'autre ?

Nous avons compris qu'un activiste radical n'est certainement ni un demeuré ni un malade. Nous savons que la question du sens est maltraitée dans notre culture occidentale actuelle, et nous savons aussi combien le sens nous est nécessaire pour nous orienter et agir. Nous savons que nous ne sommes pas d'un côté un corps bestial et instinctif, et de l'autre un esprit rationnel et réfléchi. 
Non, nous sommes bien une entité totale et globale, à l'intelligence symbolique et au fonctionnement émotionnel. Nous avons compris que les représentations sont déterminantes : "La vision guide nos pas". 
Nous savons aussi que l'autre n'est ni boite ni objet, mais le partenaire vivant et autonome de ce que nous vivons et voulons. Nous savons encore que l'apprentissage et les transformations ne se font pas contre les gens mais en étroite collaboration avec eux. Les forcer et les contraindre ne sert à rien. Nous avons bien compris que l'être humain est vivant et ses convictions parties prenantes à sa construction. Ainsi, l'accompagnement constitue-t-il une démarche pédagogique qui comprend du relationnel, du sens et de l'expérimentation. Je crois avoir tout dit...
Alors quelle est cette voie qui permet d'accompagner la transformation de l'autre ? La question du sens est fondamentale et un "sens" déjà installé sur une réalité est plus difficile à désinstaller et à reconstruire qu'une absence de sens (cf S. Moscovici). Ce sera donc l'aboutissement d'un long processus de déconstruction-reconstruction, fait d'ancrages et d'objectisations. Ce processus complexe repose sur le partage de représentations, sur la quête de sens et sur l'expérimentation. 
C'est bien de ces trois axes que sera fait notre accompagnement à la transformation de l'autre (nous n'en sortirons pas indemne nous même). Il est bien probable que ce soit cela qui ait manqué aux accompagnements de dé-radicalisation.
S'il y a accompagnement, il y a donc au moins deux personnes en présence. L'autre n'est donc pas le seul sujet-acteur de la transformation. Nous en sommes tout autant acteurs impliqués et donc co-responsables. La première chose que nous aurons à soigner est la qualité de notre relation à l'autre, une relation faite de son respect, de sa considération bienveillante dans une relation équitable et égalitaire. Nous avons donc à soigner tout d'abord la qualité de notre posture.
Au delà voici une présentation simplifiée du traitement des trois variables essentielles, totalement imbriquées et interdépendantes : partager des représentations, mettre du sens et accompagner l'expérimentation.
Partager des représentations commence dans la conversation dans une écoute active. Je pense aux conseils et préconisations du psychologue Carl Rogers. Je pense aussi à nourrir nos échanges de variables émotionnelles et symboliques : en n'omettant jamais de "sensorialiser" nos présentations, comme celles que l'autre nous confie. Il s'agit de convoquer nos cinq sens, de mettre de la couleur, des formes, du son, des odeurs et des sensations dans nos propos. 
Il nous faut aussi contextualiser ce que l'on raconte, c'est à dire user de paraboles et d'exemples qui donnent à l'autre de quoi "toucher" notre propos. Nous ferons de même avec ce qu'il nous apporte ou nous rétorque... 
Il nous faudra aussi convoquer la symbolique de l'autre. Chacun à son critérium, écrivait Schopenhauer. Ghiglione nous disait que c'est ce qui se "transacte" dans la conversation :  notre "critérium". On sait alors d'ou l'autre pense et parle. Et l'on met en commun nos critères sans pour autant, d'ailleurs, les partager. Nous userons alors de citations, de références et de modèles. C'est bien ce que l'on fait quand nous racontons un événement. C'est bien ce que nous faisons quand nous faisons visiter une région, une maison, un espace, un lieu que nous chargeons d'histoire. Si la conversation donne  ainsi du sens elle n'est rien sans un ancrage "dans la chair".
Mettre du sens c'est dans les trois acceptions du mot : donner de l'orientation (de la direction), mais aussi expliquer, et encore donner des sensations. Ici aussi, les choses se feront en co-action. Ceci se fera par le canal d'une interaction féconde, en échanges constants, en "clinique", c'est à dire "au chevet" de l'autre. Mettre du sens sera plus une préoccupation constante, une posture, plutôt qu'une action spécifique ou singulière. C'est dans l'action et l'expérimentation que les commentaires, comme dans la conversation ordinaire, viendront étayer l'action partagée, les faits constatés. D'ailleurs, les faits qui n'ont pas de sens n'existent pas longtemps dans nos mémoires.
Accompagner l'expérimentation renvoie à l'idée que l'on se fait d'un entrainement sportif. Il faut "faire et toucher", pour comprendre et apprécier. On n'apprend pas la pratique d'un sport en le regardant sur un petit écran. 
Alors, on gardera toujours en tête quelques principes éducatifs : un nouveau geste devient "naturel" au bout de trois semaines de pratiques et d'exécutions. Un geste non pratiqué s'oublie en trois semaines. On ne dit pas la solidarité, on la vit et on la pratique dans des règles de jeux. Celui de rugby est une excellente école de la vie. Chaque valeur que l'on veut transmettre, et rendre porteuse de sens, a besoin d'être expérimentée, pratiquée. On comprend l'engouement pour les stages de survie où les participants touchent de près des modes de faire dans un environnement hostile, avec ses "pourquoi" donnant sens aux "comment".
A partir de ces quelques principes et orientations, chaque éducateur ou formateur façonnera sa voie pédagogique, car il s'agit aussi de sa personnalité investissant ses propres pratiques et connaissances expérimentales. Nous avons à transformer en nous transformant et vice versa. C'est là l'ordre du vivant...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 20 février 2018