mardi 23 mai 2017

D'où je parle

La première fois que j'ai utilisé la formule "d'où je parle", c'est en ouvrant une conférence devant un parterre de consultants. Les participants, et ce sont eux qui me l'ont raconté ensuite, se sont dit qu'ils avaient donc affaire à un sociologue et qu'ils allaient encore beaucoup s’ennuyer... Apparemment, ce ne fut pas vraiment le cas. Quand nous disons d'où nous parlons, c'est pour dire de quel point de vue, de quelle démarche scientifique ou professionnelle nous pensons et regardons. Mais, de fait, c'est aussi, et peut être surtout depuis son propre chemin de vie que nous racontons ou commentons, et de cela, nous en parlons si peu. A partir de ces prémices, je dois avouer que, comme chacun ou comme beaucoup, la vie m'a ballotté comme la mer le fait d'un fétu de paille et m'a naguère rejeté sur la plage, tel un Gulliver. Ainsi, en tant qu’humaniste pragmatique, je me suis habillé de caractères parfois gênants : je ne connais plus la peur, pas la culpabilité, ni le culte de la personnalité, mais, exclusivement, cet amour des gens. Alors je dispose de cette forte tendance à parler “cash et direct” (certes, avec bienveillance). Je me dis que, si ça se trouve, je dois être un peu bizarre. Cela m'a valu autant d'amitiés que d'inimitiés professionnelles, voire quelques mésaventures. Mais jamais cela ne m'a desservi dans ma vie privée, bien au contraire.
Je dois avouer aussi que, enfant, j'ai été diagnostiqué "dyslexique", et été torturé pour traiter cela. Si plusieurs symptômes ont disparu, la douleur des exercices subis est restée bien présente. J'ai compris postérieurement que la dyslexie n'était qu'une façon singulière d'appréhender le réel, faite de déconstructions/reconstructions constante. Elle constitue, en l’espèce, une posture plutôt favorable à la recherche, et corrélativement très appréciée par les laboratoires de recherche anglo-saxons.
Je dois aussi avouer que jeune adulte, je n'ai pas mangé tous les jours à ma faim, ni toujours dormi sous un toit, bien au contraire. Amoureux du vivant, j'ai travaillé plusieurs années comme ouvrier agricole. Ces éléments ont constitué, en cette occurrence, une longue initiation humaniste et pragmatique. Bien que les faits soient là, il ne s’agit aucunement de faire du Zola, mâtiné de Hugo. Je sais que le monde n'est pas simple, que l'on s'adapte de son mieux et que tout cela s’avère normal. Il y a, de fait, toujours des environnements meilleurs, mais aussi de bien pires. Et, comme le dit l'épitaphe du "Salaire de la peur" de Georges Arnaud, "le Guatemala n'existe pas. Je le sais. J'y ai vécu".
A dix ans, je plongeais dans la mythologie grecque. A quatorze ans je lisais Marc Aurelle et Daniel Guérin. C’est ce dernier qui me fit découvrir Proudhon, Fourier, Stirner, Malatesta, Bakounine et bien d'autres. A dix-sept ans, je lisais le théâtre de Beckett, de Sartre, mais aussi Lanza del Vasto et Kafka. Je découvrais Gandhi, Luther King et Mandela, en prison à l'époque. Je jouais dans une troupe de théâtre indépendant à Montauban, m'essayais au théâtre de rue à Tours, à la taille de pierres sur le Larzac, puis à la vie communautaire dans l'Allier. Bref, je trouvais que la vie risquait d'être trop courte.
J'ai découvert l'écologie en 1973 en me trompant. Pensant qu'il s'agissait d'une revue d'éthologie, la "sociologie animale" si l'on peut dire, je m'abonnais au "Sauvage". J’ai trouvé là une revue racontant les effets des CFC sur la couche d’ozone, la raréfaction de l'eau douce ou la disparition d'espèces animales. On ne parlait pas encore, ou si peu, du réchauffement de la planète. J'y apprenais ainsi les rudiments de la culture associée, celle qui permet de faire vivre dix personnes à l’hectare. Tout ceci me parlait. Je comprenais que la vie alternative existait réellement et qu’elle était possible. Il fallait juste l'essayer, puis la vouloir.
Mon premier métier a donc été ouvrier agricole. J’y exerçais ma passion pour le vivant. A l’époque, on ne s’engueulait pas avec son patron, on en changeait, tranquillement et très facilement. Il est vrai que pas grand monde ne s'intéressait à cette activité contraignante et dure. N'étant pas fils de paysan et sans diplômes agricoles, je comprenais que je ne pourrai jamais avoir mes terres. Je "montais" donc à Paris créer avec quelques amis une éphémère troupe de théâtre. J’y restais comme musicien de cabaret, fis ensuite le "manute" aux PTT, et m’installais dans le confort des revenus mensuels, même modestes. Je m’engageais dans la vie associative, créant et/ou présidant plusieurs associations culturelles ou sportives. Je reprenais des études de psychosocio, d’ethno et de sociologie à l'EHESS puis à la Sorbonne où je soutenais ma thèse de doctorat, le tout en travaillant, rencontrant bien des gens brillants et passionnants. Je me suis définitivement lié avec certains. Nous échangeons toujours sans être toujours d'accord, mais n’est il pas dit que nous nous enrichissons de nos différences, comme nous le rappelle Antoine de Saint Exupéry (“Si tu diffères de moi, loin de me léser…”).
De tout cela, je comprenais que les gens n’étaient pas mauvais par nature, juste parfois ignorants, inconscients ou encore parfois stupides. D'autres me paraissaient brillants, travailleurs, informés et réfléchis. Certains étaient généreux. D'autres recroquevillés sur eux-mêmes et leurs biens. Je continuais donc prudemment à me méfier de l’autorité, convaincu que le travail était libérateur. J’apprenais définitivement à ne pas avoir peur, à éviter les conflits, et à combattre si besoin. Je savais que tous les gens se valent, qu'il n'y a ni grands, ni petits, ni genre, ni singularité qui puisse faire prétexte à quelque discrimination que ce soit, tant dans nos vies que nos relations. Je vis aussi que beaucoup se cachaient derrière quelques stéréotypes symboliques. Je compris que les gens avaient un besoin grégaire et identitaire de se retrouver en communauté, quelle qu'elle soit. Je compris l'esprit de club.
Les sports que j'ai pratiqués avec passion et assiduité correspondent à ce vécu. J'ai d'abord et longtemps pratiqué la course de fond à pied, ce que l'on appelait alors le "cross-country" où j'excellais en terme d'endurance et gagnais bien des courses. Comme tous les garçons du sud-ouest, à cette époque, je jouais au rugby avec passion et détermination. J'y savourais l'esprit collectif et de dépassement de soi pour le groupe et le résultat co-construit. Adulte, mon physique trop léger m'a fait choisir un sport de combat pieds-poings. Je pratiquais donc assidûment la boxe française en super-plume, dans une ascèse monacale, passais les degrés requis en technique et en combats. Je devins enseignant et dirigeant du club que j'avais fondé. J'ai créé et présidé nombre d'associations culturelles, entraînant chaque fois des dizaines de personnes. Le reste est sur mon CV mais présente sans doute moins d’intérêt.
Aujourd'hui, la nostalgie du dépassement de soi me rattrape chaque fois que j'enfourche quasi quotidiennement mon vélo tout terrain. Toutes ces pratiques ont forgé l'expression de valeurs intenses comme le travail et le sens de l’effort, la patience et l'endurance, mais aussi le sens de l'autre et du collectif. Je les retrouve dans la recherche/développement, tout comme dans l'observation et le fameux lâcher prise. Ce sont là l'occasion d'une autre manifestation de l’éthique et de l’équité, du bon et du vrai. Bref, je tire de tous ces éléments une "raison d’être" humaniste et pragmatique. Voilà donc d'où je parle : en d’autres termes, voilà quelqu'un de tout à fait ordinaire et normal, moderne et alternant culturel à la fois… Tout un “programme” ? Peut être...
Jean-Marc SAURET
publié le mardi 23 mai 2017

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