mercredi 5 février 2014

La société des loisirs et des ordures

Un jour, je reçus d'un ami un mail réagissant fortement aux évolutions chaotiques de notre civilisation et il a eu cette expression forte : "C'est la société des loisirs et des ordures". Je lui suggérais d'en faire un ouvrage. Il y a, je crois, "matière" à le faire.
Nous oublions trop souvent que cette dite société des loisirs est avant tout celle de l'ultra consommation, avec, par voie de conséquences, la production de déchets en tous genres :
Ä   déchets alimentaires : près de 30% de notre production part à la poubelle quand 40% de la population mondiale souffre de la faim,
Ä  déchets d’emballages : leur production fait partie du système et leur production est inscrite dans celle des richesses... Paradoxe !
Ä   déchets de production : et pourtant Gunter PAOLI, dans son économie bleue, a fait la démonstration des cycles complémentaires où chacun vit, comme dans la nature, des déchets des autres cycles,
Ä    mais aussi déchets humains avec tous les laissés pour compte, là, au bord de la route, laissés au ban de la société, laissés au ban de l'amour et des affections, enfants battus, femmes battues, hommes massacrés, gens mis en esclavage. Pour quoi ? Pour quelles richesses ? Pour quels territoires ? Pour quelle idéologie ou pensée holistique ?
Alors je me pose une question : qui sont les ordures ?...



Le déchet pose problème non pas pour ce qu’il est mais pour l’usage qu’on en fait. En effet, il me souvient l’usage que mes parents, nés avant et durant la grande guerre (14/18) faisaient de leurs déchets. Il me souvient de voir les journaux découpés en morceaux de vingt centimètres sur vingt, accrochés à un clou dans la cabane au fond du jardin. Je vois encore mon père rassembler les épluchures des légumes pour les déposer sur le « carré à terreau ». Je me revoie faire sécher les peaux de lapins pour les vendre quelques centimes au « peillarot ». Je revoie ma mère et mes sœurs faire de nouvelles robes ou chemises dans d’anciens vêtements. Les vielles chaussures étaient conservées pour leur cuir et, gamins, nous en tirions un bon parti pour faire des frondes. Les vieux parapluies devenaient des arcs d’indiens efficaces, etc. Comme l’indiquait mon père : « Rien ne se jette ! Tout se transforme ! ».
Mais le modèle sociétal de consommation développe des déchets qui, s’ils étaient recyclés, hypothèqueraient un marché, voire un pan de l’économie. Si les anciens partageaient l’usage d’outils, d’objets et de machines parce qu’ils étaient solidaires, les alternants culturels d'aujourd'hui font la même chose pour l’intérêt du lien social, pour le « recoudre ». S’ils rejettent l’ultra consommation, ce n’est pas seulement pour les frustrations qu’elle génère autour du produit mais pour sa responsabilité dans la déshumanisation et la destruction du lien social. En ce sens là, mon ami avait bien raison de qualifier cette civilisation de « société des ordures » car, oui, la première des choses qu’à « jeté » l’ultra consommation est bien le lien social, cet être ensemble qui se construit sur le partage et l’échange.



Quand le commerce développe l’action bilatérale d’échange, en forçant la créativité et en produisant ce lien social, la consommation, elle, toute dans un seul sens, oriente les rapports et le pratiques unilatéralement. Elle me fait penser au gavage des oies. Il ne me souvient pas que mes cousins, en la matière, développaient un lien relationnel dynamique avec leurs oies…
Mais revenons à nos moutons. Le déchet qui nous pose problème est celui dont nous ne savons plus que faire… Derrière nous, peut être que quelqu'un fouille les poubelles en quête de richesses. Combien d’associations, de sites sur le net produisent du lien autour des échanges et de la récupération ? C’est ce que la journaliste du Point, Sophie BARTCZAK, appelle « l’économie du partage ». Je la cite :
« … cette économie se propage à la vitesse grand V et l'on voit des sites encore inconnus il y a cinq ans bousculer nos pratiques et conceptions de vie. Plutôt que le train, désormais on covoiture avec BlaBlaCar ou on se prête un véhicule entre voisins avec Buzzcar ; on s'héberge gratuitement avec le site Couchsurfing, on échange sa maison pour les vacances, on partage son jardin, ses outils et même sa valise ou sa machine à laver ; on pratique la cohabitation intergénérationnelle : une chambre pour un étudiant contre quelques menus services à une grand-mère. Pourquoi acheter et vendre ? Sur Donnons.org ou Recupe.net, on récupère gratuitement des objets ; avec Supermarmite, on se régale chez ses voisins. Même l'argent se partage grâce au concept du crowdfunding ! On soutient directement des projets sur des sites comme KissKissBankBank et même entre particuliers on se prête de l'argent avec le site Prêt d'union. À la clé de cette nouvelle économie, dite circulaire, forcément plus de liens et d'échanges humains. Et en toile de fond, plus de sens et la satisfaction de partager. » (Le Point.fr, le 13/11/2013)



Le partage se fait dès lors hors système, hors commerce, hors économie. Le salaire, la rémunération, le "contre don" sont justement le lien social, le contact, la relation. C’est là toute la "contre partie" de ce nouveau commerce. Pendant ce temps les ordures encombrent nos décharges. Elles ne cessent d’augmenter. Nous sommes passé ces dernières années d’une production de 200 kilos d’ordures ménagères par habitant et par an en 1960, à 420 kilos en 2002, soit plus de deux fois plus en quarante ans (grâce au tri sélectif, elle est à peu près stable depuis). Incinérateurs et autres méga matériels détruisent 80% de nos déchets. Il nous faut inventer de nouveaux modes de destruction, dépenser toujours plus d'énergie pour suivre l’inflation des ordures. Plus que le développement démographique, c’est le mode de vie qui développe cette inflation.
A l’instar de ce recyclage de nos déchets, de leur transformation, que faisons nous avec les gens décalés, désocialisés ? Devons nous aussi les jeter ou avons-nous à les réintégrer ? Il s’agit là d’un projet politique, dépendant de la vision de l’humain que nous avons. Sommes nous, chacune et chacun, comme tous nos semblables, transformables, éducables, amendables ? Si tel n’était pas le cas, pourquoi ferions nous l’éducation de nos enfants ? Y a-t-il un seuil « d’irrécupérabilité » des gens ? Pouvons nous croire au progrès ? …Et donc au progrès de chacune et de chacun ?



Nombre de programmes relevant de visions distinctes existent et ont existé, de la peine de mort, de la prison à vie, du bagne aux fermes pédagogiques, au tutorat, aux centres d’éducation spécialisés en passant par toutes sortes d'accompagnements ou de soins… D'un côté, nous avons la vision d’êtres déterminés, avec un profil qui semble inscrit dans le marbre... dont la couleur semble celle de leur pierre tombale. De l’autre, il y a la vision du vivant, de son potentiel, de la co-construction, de l’autoréparation et de la co-évolution.
Mais ce ne me semble pas là la seule raison de « jeter » les gens. Il y a encore en dessous, une autre vision pire encore, peut être; ... celle qui regarde l’humain comme un objet, ce regard qui a déshumanisé la personne, ce regard qui tue socialement et moralement avant de le faire physiquement. Oui, comme l’indiquait Paul Watzlawick, nous avons tendance à nous conformer au regard que l’on porte sur nous, à nous conformer, à mourir "par nous même" de ce regard déshumanisé que l’on nous porte, une sorte de suicide social…


Il ne s’agit plus là d’éviter la décrépitude de systèmes, mais juste d’ajuster nos regards de manière à ce qu’au moins, la considération que nous avons pour et sur les gens participe à leur essor, à leur amendement, à leur progrès, à leur épanouissement plutôt qu’à l’inverse. Il est tellement plus agréable de partager avec quelqu'un que de croiser "quelque chose" !…"OPTA", dit on parfois, et chacun connait l'acronyme : "On Peut Toujours Améliorer", et là, décidément, il y a "matière"
Jean-Marc SAURET
Cri du jeudi 6 février 2014


Voir aussi : "La société anale"


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