mardi 26 janvier 2021

L'art et la connaissance (26 01)

Il me souvient de cette lettre dite du "voyant" que Rimbaud écrivait à son ami Paul Demeny en 1871 où il lui indiquait ceci : "Les romantiques... prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur... Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée ; je la regarde, je l’écoute ; je lance un coup d’archet ; la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène."

Lors d'une interview, le guitariste et musicien Eric Clapton racontait que parfois la musique le traverse, qu'elle arrive d'on ne sait où et vient directement sous ses doigts sur le manche de son instrument. Il y a là quelque chose de magique et de mystérieux.

Il m'est arrivé de me réveiller vers trois heures du matin, de brancher mes instruments de musique et d'enregistrement, juste pour voir éclore en une dizaine de minutes l'une de mes plus belles chansons. Je l'appelle ma chanson miracle ("Je n'aurai pas le temps").

J'en écrivis bien d'autres, notamment celle titrée "Parce que Je est un autre" où je développe la thèse de Rimbaud.

Parlant des poètes, Heidegger écrivait  "Ils ont charge d'une nouvelle épiphanie." voire même d'une apocalypse, d'une révélation dont on ne sait de qui, de quoi, ni d'où elle arrive.

Alors que se passe-t-il dans nos têtes lors de ces moments magiques ? Juste un moment de grâce ? Peut-être... Il serait alors ce moment mystique de contact avec l'univers entier, où celui-ci nous traverse de ses particules, peut-être ce que l'on nomme l'intuition. L'artiste se trouve alors n'être qu'un instrument du passage. Certains médiums disent qu'ils "canalisent". Ainsi, "ce qui est là" dit autre chose d'imprévu, de surprenant, voire de déroutant, par la dimension qu'il porte : un inattendu.

Les mystiques parlent de révélation, les médiums de communication, les poètes d'inspiration, d'autres spiritualistes de connexion avec l'univers ou la source... Chacun lui attribue un auteur. Pour les uns il s'agit du divin, pour d'autres de défunts, pour d'autres encore de leur muse, pour d'autres aussi de la conscience universelle de l'univers.

Ce qui est sûr, c'est que le phénomène est à la portée de tous, qu'il suffit de laisser venir comme disent en cœur mystiques, médiums et poètes. Il suffit de lâcher prise, de taire son Ego comme disent bouddhistes, yogis et chamanes. Il se trouve que ce discours est aussi celui des célébrants dans les religions animistes du monde entier. L'ethnologue Bruno Etienne disait que c'était là la religion largement la plus répandue dans le monde, bien avant les religions du livre réunies.

Que nous disent leurs pratiques ? Qu'il y a le monde spirituel dans lequel notre monde physique puise sa vie, qu'il nous faut y aller pour comprendre, soigner, réparer, ce qui se passe ici, voire le conduire, le diriger, l'orienter. Et ceci n'est pas, non plus, bien éloigné du fondement des religions du livre.

Artistes, scientifiques, mystiques, nous parlent de l'importance pour leurs travaux de ce lien, de cette communication, que certains nomment l'intuition, d'autres l'inspiration, d'autres encore la révélation. L'inspiration est ce souffle qui vient nous remplir. L'intuition est cette connaissance qui vient directement nous dire "quelque chose" dans des sensations hors raison. La révélation est cette "vérité" venue d'ailleurs, ou "d'en haut", et donnée subitement à voir.

La physique quantique nous indique que le plus petit élément de la matière n'est que de la lumière, de l'énergie. Que celle-ci prend la forme d'onde ou de particules selon le regard de l'observateur. Le phénomène vaut même en remontant le temps, comme si celui-ci n'existait pas, comme si passé et futur n'étaient qu'un présent relatif, modifiable par la seule observation, la seule pensée, la seule intention ou représentation. 

Alors si l'intention modifie l'énergie avant qu'elle ne devienne matière, la conscience devient la génératrice de tout et de chaque chose. Et c'est là, en résumé, le fond commun de toutes ces approches que l'on dit parfois philosophiques, parfois religieuses, parfois mystiques ou bien "pratiques". L'argument retenu dépend du fait qu'elles apparaissent plausibles (ou pas) à notre rationalité.

Nous devrions davantage écouter les artistes, poètes et musiciens, écrivains et sculpteurs, peintres et graffeurs, médiums et mystiques, shamans et guérisseurs. Ils ont parfois accès, même pour quelques-uns sans s'en rendre vraiment compte, à une vision transcendante du monde. Ils lisent au-delà des mots les fondements de ce qui est, comme des caresses du réel sur nos réalités, en marge de nos consciences. Et ce, rien que pour la qualité du débat, de la recherche du réel, de la vérité...

Et s'il vous arrive de ne pas y arriver, alors les différentes cultures ont "prévu" des êtres intermédiaires que tout un chacun peut solliciter pour un accès indirect aux soins, à la connaissance, à l'orientation du parcours, au changement. Ce sont les anges gardiens et archanges, les elfes, gnomes et autres trolls, les esprits de la forêt, de la maison, du vent et des pierres. Ce sont les animaux de pouvoir ou totems, les guides spirituels, les êtres de lumière, les âmes errantes ou protectrices, les aïeux ou anciens, voire les saints ou le "soi supérieur" ou "profond". Chaque culture offre de ces intermédiaires.

Ceux-ci intercèderaient pour vous, accueillant vos demandes, traduisant vos quêtes auprès de l'entité supérieure, Dieu, dieux, le vide, manitou, le grand tout, l'unité, l'univers, la source, le grand architecte, etc. Chaque culture a mis des noms dessus. Alors, même sans intuition, la connaissance et le pouvoir sont possibles.

En attendant, écoutons les artistes et laissons vivre en nous ces qualités singulières intuitives, ces illuminations surprenantes. Il ne s'agit donc pas de savoir si tous ces mondes et entités existent mais de comprendre que ça marche du seul fait d'en user. Un ethnologue conclut après de longues études sur les soignants de toutes cultures que c'est le soigné qui "œuvre" son propre changement, sa propre guérison, sur la seule qualité de la relation. Surprenant, non ?

Jean-Marc SAURET

Le mardi 26 janvier 2021


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