mardi 16 octobre 2018

De l'amour et de la haine

Les religions du livre, comme les philosophies laïques qui en sont issues, fondent leur morale sur la bipolarité du bien et du mal. Elles sont incarnées ici et là, par des entités singulières, comme l'ange et le démon, dieu et le diable, le ciel et l’enfer, etc...
Comme l'a indiqué l'ethnologue Bruno Etienne, la religion la plus répandue dans le monde n'est pas une de celles du livre, mais de celles que l'on nomme chamanique ou animiste. Dans des formes diverses, elles couvrent le globe et, sans qu'aucun de leurs différents membres ne se soient jamais rencontrés dans le monde. Toutes ces variantes ont des pratiques et des systèmes philosophique pratiquement identiques.
Dans cette philosophie aussi, on retrouve la dimension d'un "bien" ressemblant plus à ce que notre culture nomme l'amour. Il a pour corollaire un "pôle opposé", que l'on pourrait qualifier “d'animé de haine”. Ces éléments structurent à l”évidence, la vision cosmogonique de ses membres, et leurs représentations du monde. Toutes leurs pratiques sociales, médicinales et personnelles, en sont ainsi impactées, et structurent leur quotidien.
Je me suis demandé si ces pôles d'Amour/Bien et de Haine/Mal étaient antagonistes ou, comme positionnés sur un vecteur, et donc simplement opposés, voire polarisés. C'est comme si une de ces positions mettait la haine en bas, dans le fond et le lourd, et l'amour tout en haut dans la légèreté.
Sans pour autant penser qu'il existe des entités maléfiques dans ce "système de pesanteur", on peut nommer à ce titre, la facilité, l'avidité et la “flemmardise”. Voilà autant de notions présentées aujourd'hui dans notre culture comme "normales" et allant de soi. Ce sont elles qui pèsent lourdement et disposent de cette propension à “tirer vers le fond”. Pour se sauver de ce caractère délétère et de ses conséquences, en l’espèce être "au fond dans le mal", le protagoniste change de “dimension”.
Il passe à l'accusation du monde et de l'autre, s’engageant alors dans un chemin tout aussi facile (au sens d'avide et sans forcer) : "Ce n'est pas ma faute. Avec leurs “conneries”, leur politique, “ils” nous emmerdent !" (sic)
A l'opposé, l'acceptation, la lucidité, l'intuition et la recherche d'harmonie, donneraient une légèreté qui tendrait à faire monter vers le haut, là où l'amour est la conséquence d'équilibres. C'est, je crois, à peu près là, que se retrouve la conception chamanique.
Le bouddhisme, dans sa démarche d'excellence, propose pratiquement les mêmes valeurs dans ce qu'il appelle les attitudes mentales. Sagesse, amour et générosité nous amèneraient vers le haut. A l’inverse, l'attachement, l'aversion et l'illusion tendraient à nous alourdir, en nous tirant vers le bas.
Ici, point de pôles antagonistes qui se combattent, pas de combat entre Saint Georges et le Dragon, mais une simple "logique physique" bipolaire de type pesanteur. Ici donc, pas de phénomène de croyance indispensable, mais un regard “autrement” sur le monde et les phénomènes physiques du vivre ensemble.
En tombant sur le reportage "Hippocrate aux enfers", du docteur Bernard Symies, je réalisais qu'il posait la question autrement, et d'une manière fort intéressante. "Il serait confortable de penser que les médecins d'Hitler fussent fous et nuls. Or il s'avère qu'ils était très compétents. Alors pourquoi ont-il jeté Hippocrate aux enfers ?"
Une approche de la sociologie peut peut-être lever un coin de voile sur la réponse. Et si, d'une part, la socialisation des acteurs constituait leur représentation du monde ? Et si, d'autre part, l'esprit grégaire invitait à la mise en conformité avec le groupe majoritaire de notre socialisation ? D'accord, c'est un fait : la théorie de l'influence a déjà longuement répondu à cette question. Cette théorie de l'influence est d’ailleurs née sur la question d'après guerre : "Pourquoi tout un peuple a-t-il suivi les invitations à penser et à agir d'Hitler ?". Elle est le fondement de la psychosociologie.
Mais allons plus loin. Quand je pose que la socialisation des acteurs constitue leur culture, je pense au fait que ce qui nous éduque profondément, sont les pratiques dont nous usons, celles qui nous sont admises, permises ou tolérées. Ce matin, lors de ma balade en vélo, je rattrapais un cycliste qui buvait à la bouteille. Subitement il jeta très vivement sur le côté de la route la bouteille qu'il venait de boire. Si je ne réagis pas, le fait devient normal, banal. Si je réagis, il pourrait avoir un tout autre sens. J'ai donc réagi. En me portant à la hauteur du cycliste, je lui indiquais qu'il avais perdu sa bouteille, et qu'il pouvait encore aller la récupérer. Il a eu l'air surpris et, pour toute réaction, il a subitement ralenti. Je l'ai laissé à sa réflexion.
J'aurais pu l'agresser, lui reprochant son geste, vivement, voire vertement (mais ce n'est pas ma façon de faire) et il aurait eu là une bonne raison de m'envoyer paître. En toute bienveillance, je me devais de lui formuler que, socialement, le geste que j'avais vu ne m'était pas acceptable, et ce en pariant simplement sur son intelligence d'être humain.
Je ne dis pas qu'il est retourné chercher sa bouteille vide, ni qu'il ne jettera plus jamais de bouteille sur le bord de la route. Je dis simplement que le geste, dans la manière dont il se socialise (réactions ou pas) fait sens, et éduque dans, comme l'indiquait Claude Dubar, une socialisation secondaire. L'acculturation se fait aussi, voire surtout, dans ces petits événements ordinaires. Ainsi se construit notre culture. Ce sont les pratiques quotidiennes qui forgent et ancrent nos façons de faire.
Et quand je dis que l'esprit grégaire invite les acteurs à se conformer à la pensée, ou idéologie, collective, je veux dire que nous faisons vivre notre identité dans la mise en acte de nos cultures. Ainsi, la culture Nazie niait l'individu au profit du peuple. C'est lui qui était premier. Ainsi tout individu qui portait atteinte à l'image pure de ce peuple à protéger, à garantir, devait être supprimé. Ces "impurs" n'étant pas du peuple, n'existaient donc pas, et les médecins du Reich pouvaient donc en faire tout et n'importe quoi.
Il y avait un ralliement à la culture collective pour continuer à exister soi même. L'identité est une activité, pas un état. C'est ce que firent les médecins nazis, dans le camp de concentration d’Auschwitz. C'est ce que ne fit pas le pasteur Martin Niemöller (l'auteur du fameux poème "Quand ils sont venus chercher..."). Fort d'autres éléments culturels identitaires, il quitta le parti nazi parce qu'il s'opposait aux discriminations qu'il constatait. Il s'est, pour ce motif, retrouvé enfermé à Dachau.
Cette posture lui a été possible parce que justement il était relié identitairement à un autre groupe actif (les chrétiens luthériens) pratiquant d'autres valeurs, comme l'amour universel. 
Il ne s'agit donc pas, pour construire un monde meilleur, de prêcher des entités bénéfiques ou maléfiques, des règles et des lois, mais de pratiquer les valeurs qui nous sont essentielles et qui, dans leur pesanteur, nous donneront la légèreté qui nous portera vers le haut. Il en va ainsi dans toute entreprise, dans toute organisation.
Jean-Marc SAURET
Le mardi 16 octobre 2018