mardi 7 février 2017

Conservatisme ou progressisme, les leçons d'une l'histoire

Le théologien allemand Paul Tillich (1886-1965) écrivait en 1933, dans sa publication "La décision socialiste", une analyse critique des conditions symboliques de la montée du nazisme. Sa présentation reste toujours très pertinente aujourd'hui. Elle me semble grandement informative sur la nature des soubresauts actuels du populisme. Il y montrait comment se différenciait l'approche populaire (socialiste) tournée vers le passé et les valeurs conservatrices auxquelles leur projet voulait revenir (le sol, le sang, le peuple) et la démarche bourgeoise et industrieuse tournée vers la finalité. Celle-ci orientait l’action politique vers une fin qui vient rompre (voire dissoudre) toute forme de rapport à l’origine. De nature idéaliste, elle tendait vers une exigence inconditionnée d’égalité et de justice qui devait se réaliser par "la loi d’harmonie naturelle" promue alors par le libéralisme économique et politique. S'opposaient là deux écoles, un romantisme politique et le principe bourgeois de la finalité, et ce sous deux formes de sacralisations : celle de l’être déjà-là (ancrage historique) et celle du devoir-être (finalisme et raison d'être). 
Insatisfait par cet affrontement symbolique stérile, Tillich proposait aussi une troisième voie, un principe humaniste (qu'il nomme aussi socialiste), qui viendrait rompre à son tour le principe bourgeois. Tillich, face au dénuement de gens du peuple, ne croit pas en l'harmonie naturelle profitable à tous. C'est là son point de déconstruction. Sa nouvelle réponse vise donc une société sans classe, reconnaissant la "valeur égale" de chacun, l’advenue d’un humain nouveau dans une société renouvelée. Cette troisième voie conjugue l’affirmation du pouvoir de l’origine (essentialiste) avec l’affirmation de la raison critique sous l’horizon d’une promesse eschatologique (c'est à dire "en vue de", une "raison d'être"). En la matière, il s'agit d'une attente orientée vers la fin des temps parce que fondée en même temps sur l'essence de l'humain et sur sa finalité.  
De quoi s’agit-il ?... de repenser la situation dans laquelle les pouvoirs mythiques de l’origine (ceux qui nous inscrivent malgré nous dans une histoire et un destin), sont affrontés et brisés par le mouvement prophétique libéral. Il s'agit de fracturer le principe d'harmonie naturelle sous la volonté humaniste. Il s'agira alors de soumettre à la critique humaniste tous les autres pouvoirs, ce qui aura comme effet d'imposer une exigence de justice, exaltera les humbles et remettra debout les plus fragiles. A ce point là, Tillich indique que la sphère politique et la sphère religieuse devraient pouvoir se rencontrer sur la finalité de l'humanité. 
Ce texte est d'une actualité décoiffante... Ces catégories de romantisme politique (promus aujourd'hui par l’extrême droite), et de politique de la finalité (principe bourgeois que l'on qualifie aujourd'hui de "progressiste", réellement soumis à la doctrine de la croissance et du progrès) reviennent de nos jours, recomposées, sur le devant de la scène, sur fond de crise et d’instabilité. 
Pour cela, il s'agit de mieux comprendre les phénomènes en présence. D'un côté, la solution néoromantique consiste à dénoncer le prétendu déclin de notre civilisation, et, pour la "réparer", à sacraliser une série d’autres dimensions nationales que nous aurions perdues au fil de résignations successives : l’identité nationale, les frontières nationales, la monnaie nationale, une certaine compréhension de l’histoire nationale, une identité nationale singulière... C'est là le lit des partis populistes. Il n'y a pas  de programme politique réel. La population s'en moque. Il s'agit d'un conservatisme radical, lequel flatte les vides existentiels populaires.
De son côté, la politique finaliste bourgeoise et progressiste, fondée sur le principe d'une harmonie naturelle compensatrice, n'atteint pas son objectif d'harmonie sociétale, à savoir un équilibre social matériel et moral. Nous parlons aujourd'hui des valeurs du libéralisme et c'est encore là la croyance illusoire de ses "disciples", que tout va mieux quand on ne s'en occupe pas. La liberté créerait l'équilibre par ajustement mutuel. C'est juste oublier la part du prédateur...
Pour contrer le développement de cette posture romantique "neo-politique", la tentation a été forte de revenir au "faire confiance (plus que jamais) à la loi de l’harmonie naturelle", chère au libéralisme. Il suffirait alors de penser de manière pragmatique qu’en laissant aux acteurs la liberté de créer toujours davantage de biens et de richesses, se produirait une conjuration naturelle des périls issus de la crise profonde que nous traversons (quid d’ailleurs de notre pauvre planète !). Souvenons-nous justement que le système libéral, fondé sur la foi en l’harmonie naturelle, a précisément contribué à construire le ressort de cette crise, porte d'entrée des populismes.
Il s'agit donc pour nous de sortir expressément des impasses du romantisme politique comme des promesses du libéralisme bourgeois. Nous pourrions peut-être alors nous laisser inspirer par la vision humaniste de Paul Tillich. Il s'agirait de promouvoir une véritable autonomie du sujet humain et de la société, contre la toute-puissance du sujet que l'on dit égoïste et qui aboutit aux guerres. Tout ceci pour promouvoir un humanisme réel, révolu, disparu : prôner le retour de "la personne engagée" versus "le sujet mécanique et assujetti" (comme le mot lui-même l'indique).
Il nous faut alors repenser un projet politique s'inscrivant dans la spiritualité, c'est à dire prenant en charge de répondre aux questions fondamentale remises à jour par les tensions sociale : "Que faisons-nous là et pour quoi faire ?", ou encore : "Qui sommes nous dans ce monde, vers quelle raison d'être ?" Ou encore : "Où est l'essentiel ?" C'est bien de cela dont il s'agit et qui devrait occuper nos politiques et nous tous réunis. C'est bien ce que n'ont plus saisi les sondeurs de tous ordres, les prévisionnistes de la politique : le peuple a besoin de sens et de combler dans son imaginaire le vide que provoque l'absence de repère, de raisons d'être à la vie et au monde, la perte de place de soi dans le monde. En trois mots, l'absence de sens, de sens et de sens*. Bienvenue aux gourous de tous ordres. Les portes des manques sont ouvertes... à moins que nous nous occupions de la question ! ... Mais seule la réponse « vaut » !
Jean-Marc SAURET

https://www.evangile-et-liberte.net/2016/11/lactualite-theologique-dun-principe-socialiste/

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