mardi 15 novembre 2016

La votation est-elle compatible avec la démocratie en postmodernité ?

La démocratie trouve son fondement dans la raison. Elle part du principe que c'est bien le discernement qui fonde nos jugements, nos décisions et nos actions. C'est là le propre de la posture en "modernité". Mais comme l'a largement développé le sociologue et philosophe Michel MAFFESOLI, la "postmodernité" présente aujourd'hui, se caractérise par un hédonisme qui fait lien social en prenant lieu et place du raisonnement : "et si j'ai envie ?..."
Nul besoin de se former longuement à la dynamique de groupe pour savoir que les comportements de foules sont émotionnels, erratiques, fortement influencés par l'imaginaire et la symbolique. Le vote sur le Brexit et les récentes élections américaines nous ont donné à voir combien ceci est vrai aujourd'hui et combien notre monde bascule.
Que recherchons-nous dans le lancement d'une votation ou d'un référendum ? ...une réponse pertinente à une problématique singulière ? ... l'avis éclairé de ceux qui la vivent, la subissent ? ...un regard plus large par plus d'acteurs consultés ? ...ou cherchons nous à nous débarrasser d'une "patate" trop chaude ? L'intention ne fait pas la réponse. Cependant, la démarche reste toute rationnelle, et si la logique nous échappe, l'intention de la démarche s'avère au moins toute pragmatique : trancher le nœud gordien d'une problématique. D'ailleurs, nous poussons ce pragmatisme jusqu'à simplifier la problématique en une question simpliste et binaire pour collecter un jugement facile à dépouiller : oui ou non ! Mais est-ce bien raisonnable ?...
Or, que se passe-t-il dans ce type d'événements ? Si nous avions une population homogène et entièrement moderne, l'outil serait certainement adapté pour répondre à nos attentes. C'est d'ailleurs dans ce type d'environnement sociétal qu'il a été imaginé. Cependant combien de post-modernes, ultra consommateurs hédonistes en quête de jouissance et d'émotions, existent dans la population consultée ? Que savons-nous de ces comportements là ? Savons nous qu'ils sont soumis à l'influence de l'image, de la symbolique et de l'émotion ? ...et que la forme publicitaire a un impact déterminant sur leurs choix et comportements ? 
On sait les comportements de la foule. Certains psychosociologues comparent cette attitude à celle d'un jeune enfant : capricieuse, rebelle, croyante, joueuse, chahuteuse, versatile, têtue, émotive, etc. Elle est comparables à ce que décrit Rabelais dans sa fable sur les moutons de Panurge : un esprit grégaire et aveugle transférant à "l'Autre" le jugement et la décision. On sait aussi, avec le développement des postures post-modernes, que ces caractéristiques de conduites inconséquentes existent chez l'individu isolé et tout particulièrement sur la prédominance de variables émotionnelles et pulsionnelles. Ces comportements ont été largement développés via les paraboles de la publicité projetées sur nos petits écrans, entre le "vingt heure", et le film du soir. Elles nous disent que nous sommes normalement et naturellement incompétents, que la jouissance est juste, absolue et légitime, que nos désirs en sont les vecteurs normaux, et que les produits viennent combler ces manques, etc. Le meilleur des mondes serait-il à nos portes ? Il suffirait alors de se baisser pour "ramasser" la jouissance. "C'est là toute l'illusion du capitalisme" écrivait Jacques LACAN. Ce système a fait de nos populations des générations de frustrés qui tentent de combler leur manque structurel dans "toujours plus de consommation".
Je ne pense donc pas qu'il y ait une grande différence de comportements populaires, face aux objets de commerce et face aux objets de consultations. C'est bien là aussi l'illusion consommatrice qui prime, celle d'une perspective de jouissance, habillée de symboliques de l'imaginaire qui font éléments de réalité. Que c'est il passé au Royaume Uni lors du référendum sur le "Brexit" ? Nous savons que nombre de responsables politiques favorables au "Brexit" ont menti. Ils ont agité les chiffons rouges de l'invasion de migrants, associés à la paupérisation de la population anglaise, et au déséquilibre en leur défaveur des flux financiers européens. L'imaginaire et la symbolique ont animé dans le sens induit tous ces cerveaux consultés. Les responsables opposés au même "Brexit" n'ont que très peu ou très mollement participé, apparemment pour des raisons d'intérêts de reconduction électorale personnelles. Nous avons assisté à un transfert de responsabilité de la décision chez une grande majorité d'électeurs et d'électrices, en direction desdits publicistes du "Brexit". Il s'est passé quelque chose du même ordre lors de la particulière campagne présidentielle américaine (allégations et affirmations fausses, "émotionalisation" d"arguments incertains ou mensongers).
Dés lors, nous voyons qu'une campagne référendaire ressemble plutôt à une campagne publicitaire qu'à une éducation collective, ou à un processus d’intelligence plurielle ou collective. Souvenons nous que la démocratie se constitue dans le débat public et la confrontation des points de vue, voire d'hypothèses. Ce ne peut être dans le vote qui le conclut et l’arrête. Si la forme de ce vote se veut démocratique, elle n'est pas la démocratie mais sa conclusion, sa fermeture.
Si nous voulions que les votations et autres référendums ressemblent à une conclusion d'acte de démocratie, il faudrait que celui-ci existe en amont. Or, ce n'est, en l'espèce, pas le cas. Une campagne publicitaire n'est pas la démocratie, mais l'exercice de la manipulation et de l'influence. La démocratie est dans le débat, comme dans les "nuits debout", les discussions en famille ou au travail ; mais à la condition que la décision collective vienne le clore. Les meetings ne sont pas des débats démocratiques, ils sont des manipulations de foule dont raffolent les post modernes et dont abusent les bénéficiaires des votes.
J'ai comme le sentiment que les nuits debout et autres mouvements de réflexions populaires et collectives ont tendance à être dénigrés, interdits, manipulés, empêchés par des gens dont l'existence et le pouvoir repose sur l'illusion démocratique : plus de persuasion que de débat, plus de marketing que de démocratie. Il me revient cette phrase symptomatique de plusieurs dirigeants politiques : "Les gens ont voté contre parce qu'on ne leur a pas assez expliqué". Il y a tout à fait quelque chose d'antidémocratique et de manipulatoire dans cette assertion. Faut-il que les votants soient génétiquement si stupides qu'ils ne soient bons qu'à être convaincus,... sans jamais analyser ni comprendre, projeter et apprécier le monde qu'ils veulent construire pour y vivre ? L'Autre n'est qu'objet... Bel anti-anthropomorphisme ! Belle négation du vivant et belle vision mécaniste du monde...
N'oublions pas qu'aujourd'hui, pendant qu'une part de la population "consomme le monde", d'autres le rejettent... quand une autre partie de la population se détourne non seulement des urnes, mais des organisations sociétales et des structures politiques, pour commencer un monde en marge, solidaire, responsable, autonome. Certains appellent ça l'utopie, d'autres l’appellent "Demain". Et "Demain" sera un autre jour !... Souvenons nous que Louise Michel écrivait à propos de la commune de Paris : "Cinq minutes avant, cela paraissait improbable. Cinq minutes après cela apparaissait évident !"...


Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 15 novembre 2016


Lire aussi : "L'illusion collective"

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