mardi 5 juillet 2016

Une rationalisation déraisonnable

Nous sommes encore dans la queue de la comète "modernité", cette ère de la raison, de la rationalité. Ici, ce qui se prouve existe, et le passage sous les fourches caudines du chiffre adoube par la preuve et le "principe de réalité". Une ère de l'ultra-consommation (post-modernité), faite d'hédonisme, de jouissance et d'identité par l'objet, de reliance en tribus de "ressenteurs", a vu le jour progressivement depuis les années soixante-dix. Depuis quelques temps, monte dans les fissures de la post-modernité un "temps d'après", une alternation culturelle, faite de gens, de personnes engagées, autonomes, en réseaux, focalisées par ce qu'ils font... et ils font. Ces trois composantes culturelles de notre société actuelle coexistent, se superposent. L’émergente "Alternation" augmente et je prédirais qu'elle restera. Les autres pourraient devenir marginales, voire résiduelles*.
Dans ce contexte de cohabitation culturelle, il y a bien entendu des "pollutions", des "contaminations" réciproques, des inter-pénétrations idéelles ou de représentations, et ce par capillarité. Ainsi la preuve par le raisonnement continue d'exister dans les pratiques postmodernes. Mais une pratique d'une culture dans un nouvel environnement culturel donne de nouvelles formes, d'autres résultats. Ainsi, si la modernité use de raisonnement, cette pratique se fait dans une culture rationaliste, voir mécaniste, mathématique. Ors cette référence n'existe plus en post-modernité. C'est l'émotion, la sensation, un certain comportement hédoniste, "immédiatiste" et localiste, qui pénètre les esprits et le lien social. C'est ici la culture de la post-modernité. Raisonner, démontrer, expliquer, dans cette culture revient à raconter ses envies, dire et montrer ses sensations, à se projeter violemment dans l'empathie de l'autre, comme dans un viol. "Je ne m'énerve pas, j'explique !" Cette réplique de sketch d'humoriste nous fait rire parce qu'elle nous renvoie à cette réalité, à un peu de nos vécus. Nous ne raisonnons plus, nous éructons nos désirs, sensations et surtout frustrations. Le monde est devenu douloureux, tant désiré et si insupportable à la fois.
Alors, dans les conversations postmodernes, où chacun jette sa passion et sa douleur, son désir et sa colère, au cœur de l'autre, la démonstration devient un empilement de "preuves" émotionnelles, pas une déduction raisonnable. "La preuve ? Je l'ai vu..." Mais qu'a vu cette personne ? Généralement, ce à quoi elle croit**. On peut dire qu'il s'agit là de (dé)monstration hédoniste. Je crois que les modernes regarderaient ceci comme quelque chose de la rationalisation déraisonnable. La forme est bien là mais le contenu est tout autre, ailleurs.
J'accompagne des étudiants à la conduite de recherches dans le cadre d'un mémoire diplômant. Si certains étudiants entrent assez facilement dans la posture de recherche ("tout ce qui est posé est soit démontré, référencé"), la plupart d'entre eux ont une grande difficulté à le faire et assènent des jugements, des déductions hâtives, des a priori, comme s'il s'agissait de développements rationnels. Ma remarque est inlassablement : "D'où le tenez-vous?". Nous avons alors l'habitude de qualifier ces assertions de "pensées courtes". Il s'agit parfois de "prêt à penser", comme on parle de "prêt à porter" dans l'habillement. Ailleurs, ce sont des projections émotionnelles ou des croyances brutes.
Si la rationalité est un mode appartenant à l'ère mécaniste fondée sur le chiffre et l'idée de progrès, elle s'achève en perdant sa raison d'être aujourd'hui parce que finalement le monde meilleur n'est pas arrivé et il ne viendra pas!... Le mode de pensée qui y est lié à ces prémices s'achève aussi. Quelques pérennités et résurgences ne sont plus que quelques traces détournées, défigurées. Exit la notion de progrès, exit la preuve par le chiffre, exit la démonstration rationnelle dans la conception d'un monde mécanique. Il nous faut alors penser autrement, lâcher cette rationalisation déraisonnable pour un mode adapté à l'actuel, au quotidien. 
En la matière, que savons-nous aujourd'hui ? Nous savons que ce ne sont pas les méthodes qui font l’efficience, mais la posture de ceux qui les utilisent. Nous savons que les outils et les processus ne sont efficaces que par la posture de ceux qui s'en servent. Nous savons que le progrès est une notion obsolète, que ce n'est ni un horizon ni un futur désirable, ni même une finalité. Nous sommes aujourd'hui dans une immédiate intemporalité, et que l'intuition, la symbolique comparative et l'imaginaire sont au cœur de ce processus d'adaptation. Nous savons aussi que l'intelligence n'est autre que cette capacité d'adaptation continue, sans règles ni plans, que c'est ainsi que le vivant et l'humain évoluent et ont évolué depuis des millénaires.
Que serait alors ce "penser autrement"? La aussi, il s'agit d'une question de posture. Est-ce que le monde, les organisations et les affaires, sont toujours des mécaniques à faire fonctionner ? Certes, non. Ce sont des systèmes organiques et vivants. La posture ne sera plus celle du mécanicien qui pense l’horloge des choses et tente d'en comprendre les rouages, le mouvement complexe. La posture sera plutôt celle du jardinier qui favorise le développement du vivant, en fonction de sa vision du résultat, de l'avenir. Il ne s'agit donc plus de développer des méthodes ni des procédures, mais de comprendre de manière systémique, symbolique et transculturelle, ce qui se passe. Il s'agit de développer de l'attention aux événements. On ne pense plus "objet" ou procédés, mais "système" et raisons d'être (volonté). On ne pense plus "cause et effets", mais "interactions". C'est peut être là que se trouve ladite "Volonté" du monde dont parlait Schopenhauer.
Il s'agit bien de changer son regard sur ledit monde, changer la représentation de sa propre place à l'intérieur de celui-ci, pour retrouver cette cohérence dont notre efficience a besoin. Quand le parent rentre à la maison, il ne fait pas un plan comptable ni ne développe une stratégie de production pour préparer le repas du soir. Il ouvre placards et réfrigérateur avec cette seule question : "Bon, avec ça, je fais quoi ?" et son intelligence pratique (et symbolique) fait le reste pour répondre à la question. Il y a de l'imagination, de l'intuition, de l'adaptation, de la création, du repoussement de limites, etc. C'est de cette intelligence puissante, symbolique et pratique dont nous avons aujourd'hui tant besoin à tous les niveaux de nos organisations, pas de calculs mathématiques ni de balances carrées.
Dès lors, ce sont toutes les valeurs de la pensée moderne qui s’estompent et, peu à peu, disparaissent. Elles ne nous sont plus utiles. Elles nous sont même gênantes, voire handicapantes, voire même nous apparaissent comme fallacieuses. Toutes ces notions d'un progrès systématique, obligé, inéluctable, d'un monde orienté vers un devenir certain, qui agirait et réagirait dans un mode mécanique et linéaire, s'avèrent comme autant de handicaps ! ce sont bien toutes ces valeurs et notions qui nous empêchent de marcher normalement aujourd'hui. 
Quand j'ai lu le livre de Luc Ferry, "La révolution transhumaniste", même si j'ai été séduit par l'érudition du propos, j'ai été fortement gêné par l'axe de sa réflexion toute tendue vers le progrès, dirigée par le fait que l'humain serait inéluctablement orienté par et vers le progrès, vers un toujours mieux, comme si c'était le sens de son histoire, son essence même. J'ai aussi été choqué par l'approche mécaniste du transhumanisme qu'il relate. Est-ce que le développement humain repose sur des hormones, des bouts d'ADN, des capteurs et des électrodes ? Très certainement pas. Nous savons que la vision que nous avons de nous même et des choses détermine le succès de nos pensées et de nos actions, pas les méthodes ni les stratégies. 
Tout sportif sait que le mental fait bien plus que ses capacités physiques et techniques. Mais nous ne parlons que de technique, de méthodes de développement et de médicaments augmentant les capacités mécaniques du corps... Le corps n'est pas une mécanique "hors de nous". C'est nous ! Le numérique et l'intelligence artificielle, comme le transhumanisme, sont vécus comme des étirements de la modernité, à savoir que ce qui sous-tend nos regards sur ces phénomènes est toujours une conception mécaniste et de progrès. Nous y voyons des augmentations mécaniques de ce que l'on considère comme des capacités humaines (nos capacités mnémoniques et déductives) comme si elles nous définissaient et que nous les nommons "développements". Nous avons "inventé" l'ordinateur en imaginant que le cerveau fonctionnait comme une succession de rupteurs électriques (vision mécaniste). Nous avons compris à l'usage que nos cerveaux étaient tout autre chose. Nos conceptions du monde et de nous même se mélangent. Il faudra clarifier tout ça.
Au quotidien, le principe est que "la vision guide mes pas". L'idée que je me fais de moi dans le monde, du monde lui même, détermine totalement ce que j'en fais, ce que j'y fais. Souvenons-nous de cette phrase de Mark Twain : "Ils l'ont fait parce qu'ils ne savaient pas que c'était impossible". Il nous faut nous repenser et repenser le monde dans un nœud de nature, en évolution et changement constants, sans but, sans méthode, sans programme ni orientation, juste par interactions et réactions. Nous avons, par exemple, besoin de substituer la notion d'évolution à celle de progrès. Ce serait là déjà un grand pas. (Un progrès ? Ah bon... C'est bien là une vision moderne...)

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 5 juillet 2016

* Voir nos articles : "Post modernité et alternation culturelle" 1 et 2

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