mardi 28 juin 2016

Société officielle et société officieuse

Nous regardons avec un sentiment bizarre la déconstruction sous nos yeux de la société politique, celle qui donnait le ton, le LA, le cap à notre société. Nous suivions les leaders charismatiques, symboles de pouvoir et porteurs de sens. Ce temps-là est révolu. Ce ne sont plus les dirigeants des états qui gouvernent mais les banques. Ce ne sont plus les partis qui font la politique mais les marchés et les lobbys. Ce ne sont plus les représentants de l'état et des institutions qui dictent la morale sociétale mais les religieux, les économistes et, quelquefois, les philosophes. Pendant que la société tente de survivre à ces chaos, les mouvements populaires de renaissance se développent. Ce sont les révolutions orange, les Printemps Arabes, Indignés, Podemos, Syriza, Colibris, Cap 21, Démocratie réelle, Bleu Blanc Zèbre ou Nuits debout. Avec le développement de la post-modernité, c'est une société fractale qui se répand, communautaire, émotionnelle et consommatrice, mais aussi plurielle, "réseauteuse", intelligente, sensitive et inventive. 
La société officielle affiche les mêmes standards qu'une démocratie institutionnelle et représentative. Pourtant, son mode de fonctionnement reste installé dans les couloirs du pouvoir, loin des peuples et des gens, ceux justement dont elle prétend être issue et qu'elle tente en vain de représenter aujourd'hui. Le peuple n'est décidément plus le socle ! Déjà Nietzsche disait que "le mensonge de l'état est qu’il prétend être le peuple". 
Mais plus personne ne souhaite plus être représenté. Tout le monde espère se représenter lui-même, parler en son propre nom. L'accès pluriel à l'information, sa diffusion large et ouverte invitent à une prise de parole directe et constante de tout un chacun. Plus personne ne rêve de lendemains qui chantent. Le plus grand nombre veut vivre maintenant, sans attendre, pleinement sa propre existence, la savourer en la partageant. Les promesses agacent. S'il y a des leaders, ils ne sont plus qu'éphémères et provisoires, les emblèmes de tous ceux qui parlent avec eux. Il n'y a ni représentants ni porte-paroles. Il y a juste l'intense envie de vivre ici et maintenant, se sentir là, dans l'événement.
Les deux modèles sont incompatibles et cependant on ne fait pas sans les gens, car une société est un système vivant de personnes vivantes. Or, les gens échappent aux pouvoirs. Remonte alors l’opposition de postures entre d'une part les prédateurs et de l'autre les coopérants, co-constructeurs, co-créateurs.
Un monde s'achève, celui des finalités lointaines, celui de la "valeur progrès", celui des objectifs et de la matérialité, celui de la rationalisation. Fini le finalisme ! Vive l'ambiant et le reliant, l'œuvre partagée, immédiate et intemporelle, sans objectif, sans dessein, sans projet, fondée sur l'envie, l'intuition et l’impulsion de désirs.
Voilà un ancien monde qui continue à promettre un avenir meilleur,... et tout le monde s'en fout !... Aujourd'hui, dans les entreprises et les administrations qui se réorganisent, les collaborateurs ne discutent plus le dessein final. Ils veulent juste savoir comment on y va... et si ça leur va, ils y vont. Sinon, retournez-vous, il n'y a plus personne... 
J'ai entendu des employés dire à leurs responsables :"Ok, on a bien compris qu'il fallait continuer avec moins de moyens. On le sait. Mais comment fait-on ? Quelles sont les priorités ?" ...et les managers ne savent parfois pas répondre. Ils tournent et se retournent dans des circonvolutions oratoires embarrassées, se racontent, se singularisent et ne convainquent plus personne.
Quand on conduit un changement, trois choses s'imposent d'elles même : le sens, la forme et la manière. Si la manière est parfois radicale, avec le retour d'un taylorisme excessif, la forme est esquissée, au mieux dessinée et on ne parle que de cela dans les réunions managériales d'explication. En revanche, la question du fond reste étrangement vacante... comme si même les managers n'en disposaient pas. Pourquoi faisons-nous ces changements, ces réorganisations ? Le sens est rarement donné, comme "s'il n'avait pas de sens", comme toute cette mécanique allait de soi.
Normalement, quand nous voulons changer quelque chose, c'est parce que nous en espérons un fonctionnement meilleur, adéquat, un résultat précis, celui dont justement nous ne disposons pas et que l'on semble incapable de nous donner. Quand votre conjoint vous dit "Il va falloir changer le lave-vaisselle", vous comprenez tout de suite de quoi il est question. Et si vous ne le savez pas, la question fuse : "Pourquoi ? Qu'est-ce qui ne va pas ?". Et la réponse arrive tout de suite : "Il ne lave plus.. Il ne sèche plus... Il surconsomme et fait disjoncter le compteur..." ou toute autre explication sur l'état espéré non atteint. Et si vous ne comprenez pas, la discussion s'installe avec des comparaisons entre l'attendu et le réalisé. Ensuite, vous prenez ensemble une décision compte tenu des contingences (budget, préférences de modèles, largeur et profondeur de l'espace où le loger, proximité des magasins, moyens de transports, etc.). C'est ce que l'on appelle la charge contextuelle. Le sens a ses raisons. Autant les connaître et les partager.
Actuellement, ces questions-là, ce débat-là, disparaissent des organisations. La question du sens devient vacante. Sans sa réponse personne ne se lève pour "aller chercher le lave-vaisselle". "Nous allons réorganiser la direction ! Voilà la nouvelle organisation..." et comme personne ne comprend pourquoi, chacun y attribue un sens : "Tu parles, ils ne veulent pas le dire, mais c'est juste pour économiser sur notre dos", "Mais non, c'est le directeur qui veut se faire mousser, laisser sa trace", "oui, tu as raison. Ils veulent tous faire pipi autour de la pièce". La direction n'a pas communiqué sur le sens et les collaborateurs en ont trouvé un... aux risques et périls de l'organisation.
Les gens sont vivants. Ils continuent de vivre, même passé l'entrée de l'entreprise, de l'administration. La société officielle est encore celle, bureaucratique et mécaniste, du siècle dernier. Elle a tué le "sujet" pour mieux maîtriser les risques humains (?). Alors que la société officieuse, celle qui monte et occupe le terrain tout en se moquant du pouvoir, est vivante, émotionnelle, immédiate, romantique, "reliante", conversationnelle, "réseauteuse", présente. Elle occupe le terrain. L'une des deux va mourir. Bien des gens pensent que celle qui a le pouvoir est immortelle. A ceux-là, j'aime à rappeler la phrase de Louise Michel : "Cinq minute avant, cela paraissait improbable. Cinq minutes après, cela paraissait évident !"  



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