mardi 26 avril 2016

La vision guide mes pas

Pourquoi ce titre d’article ? Parce qu’il me semble que ce qui est réel dans nos comportements physiques est tout aussi vrai dans notre conduite psychique. Il me souvient cette histoire, déjà citée ici, d’un moniteur de pilotage moto demandant à ses stagiaires pourquoi une voiture, sur une route toute droite avec un seul arbre sur son bord, sortit de la route et percuta l’arbre. La solution était : « Parce que le conducteur regardait l’arbre » ! Nous savons que ceci, tellement vrai au physique, l’est tout autant au psychologique. Le vertige qui prend certaines personnes dans certaines conditions produit une sensation d’aspiration vers le vide, et les personnes tombent. La personne qui est sure de perdre son match le perd. La personne qui est sure de gagner sa négociation, la gagne. Elle n'est pas sûre parce que tous les éléments et conditions sont réunis mais elle gagne parce qu'elle le croit. On se souvient de l'adage rapporté par Antoine de Saint-Exupéry : "Ils l'ont fait parce qu'ils ne savaient pas que c'était impossible".
Il me souvient de cette personne me disant « J’étais sure que j’allais me faire avoir » et de celle-ci m’indiquant « On ne peut pas discuter avec ces gens-là et d’ailleurs ils ne discutent pas ». Je me demande juste si c’est de la prémonition, de la connaissance ou de l’induction. L’expérience me force à penser que la troisième hypothèse est la plus probable.
Il se trouve que nous avons des comportements récurrents que nous avons aussi érigés en maximes « Je crois ce que je vois », que l’on peut tout aussi aisément retourner en « Je vois ce que je crois » car nous savons fortement projeter nos préoccupations et nos idées sur le réel autour de nos vies. En attendant je me rends compte tous les jours, à l’instar de l’approche de Jacobson (Palo Alto) sur la communication, que je vois ce qui me préoccupe. (Comme je l'ai déjà cité, quand mon épouse attendait notre premier enfant, subitement, il y avait plein de femmes enceintes et des landaus dans notre ville. Avant, je vous le jure, il n'y en avait pas...). Mais je sais aussi que les deux premières assertions, « Je crois ce que je vois » et « Je vois ce que je crois », ne sont toujours pas exclues. Ainsi, ma pensée a une action déterminante sur mon action. Alors donc, pourquoi ne pas en prendre son parti ?
Comme pour les phénomènes de mémoire, dont un moyen âge, au pauvre usage de l'écriture, était devenu expert, accrochons nos intentions aux maisons et monuments sur notre passage. Accrochons nos intentions dans le livre de nos vies et regardons venir les réalisations. C'est ça, le processus ! Plus que la prophétie auto-réalisatrice de Merton montrant la contribution pratique du sujet à l'action dans le sens de sa propre conviction, la prophétie auto-réalisante de Watzlawick montre combien ce que je crois produit les postures déterminantes dans la réalisation des événements. Ainsi ce que je pense de l'autre l'invite fortement, en ma présence, à le devenir.
Mon pouvoir est donc de rendre réelle l'idée qui me plait ! Ma vision guide bien mes pas, et les pas de ma vie. Je ne devine pas à quel point ! L'idée que je me fais de la situation, de l'événement à vivre façonne le réel. L'astronome Trinh Xuan Thuan a montré combien l’œil de l'observateur influence le résultat observé. Des expériences en biologie ont montré que l'intention de l'observateur influence le comportement des cellules et bactéries. Nous comprenons alors que l'influence n'est pas que mécanique...
Ainsi, penser serait-il aussi agir pleinement ? Alors, bougez ! Agissez ! Nous passons trop de temps à attendre que quelque chose nous arrive... mais quoi ? Le penser, l'imaginer est donc déjà un pas réel et concret vers une bonne issue de la problématique, vers l’avènement de la situation, de l'événement attendu. Mais poussons le bouchon plus loin encore...
Si l'on considère que ce qui me préoccupe détermine ma communication, et si, comme le disait Lacan, quand je parle, je ne parle que de moi, alors l'autre n'est donc que le miroir de ce que je pense de moi, ce que je juge, reproche, espère. C'est comme ça que je vois cet autre et c'est avec ce personnage-là que j'entre en relation. Quand, comme le dit Paul Watzlawick, mon intention et ma considération font "prophétie réalisante", j'imagine le niveau de reconstruction et d'intrusion que je fais chez l'autre.
Alors donc, j'aurais tout intérêt à maîtriser ma pensée, mes impulsions, mes sentiments si je veux orienter le résultat vers les meilleures fins. Comme le pilote, ne regarde pas l'obstacle au risque d'accident mais là où tu veux aller, le passage... Si je développe une pensée ouverte et positive, je suis déjà un acteur du succès. Si j'ai le regard posté sur les problèmes, je guide mes pas à leur rencontre.
Mais allons encore un peu plus loin. Il est donc possible que l'artiste qui imagine une œuvre accomplisse et travaille à sa création. Michel Ange disait qu'il avait "dégagé David de la pierre", comme si l'œuvre préexistait à son travail, lequel ne serait alors qu'une révélation, une mise à nu du réel de l'œuvre. Sa pensée l'avait déjà réalisé, soit mise au réel. Je peux dire alors que, quand je retourne à l'imagination, je reviens à moi-créateur. La meilleure pensée de succès serait donc : "Tout est parfait ! Je veux juste découvrir à quel point c'est parfait...", un point c'est tout. Cela m’apparaît comme si la phase de réalisation n'était déjà que celle indiquant la finalité de la contemplation. 
Le musicien bluesman et guitariste Eric Clapton disait dans une interview que la musique le traversait, comme si elle venait d'ailleurs. Qu'il se ressentait comme un "passeur" de cette musique, un transmetteur, une antenne. Rimbaud écrivait ce poème célèbre autour de cette phrase marquante et définitive : "Je est un autre" et il décrit comment il se regarde créer, il se constate traversé par l'œuvre qu'il rédige. Tout est alors comme si la pensée de l'œuvre précède l'artiste, lequel ne serait alors qu'un médium entre la conscience et l'objet réel. Ces artistes là parlent de la création comme d'une médiumnité. 
Nous sommes alors là à un carrefour où se rencontrent l'hypothèse que la pensée crée le réel et celle que le réel est une pensée à révéler, à "réaliser". Ces deux hypothèses se posent comme les deux faces d'une même pièce de réalité. La raison ne nous laisse pas le recevoir, mais l'intuition et la pratique nous y invitent. Alors peut être devrions nous formuler une troisième hypothèse qui poserait que le réel existerait d'abord en pensée, en conscience. C'est une des déductions de la physique quantique, laquelle bouscule notre rationalité.
Il y a quelques éléments qui troublent le chercheur mais pas le musicien : à travers le monde, la gamme musicale pentatonique est la plus répandue, universellement repandue. On lui trouve des origines diverses. Mais partout dans le monde, elle a la même structure et fonctionne de la même manière. L’ethnologue Bruno Etienne, spécialiste des religions anciennes, indiquait qu’à travers le monde la religion la plus répandue n’est pas celle du livre et ses diverses déclinaisons, mais le chamanisme, ou animisme. Il avait constaté que des rituels étaient parfaitement identiques, aux mots près, dans des populations éloignées de plusieurs milliers de kilomètres et qui ne s’étaient jamais rencontrées.
Y aurait-il une pensée concrète ou consciente du réel qui le fonderait ? Le réel serait-il d'abord conscience ? Ce monde métaphysique serait-il l'ordre des choses ? Notre pensée, notre imaginaire, notre croyance serait l'émanation de cette conscience, la partie personnelle d'une conscience universelle. C'est bien ce qu'imaginait Carl Gustav Jung dans sa conception d'un inconscient collectif. Il pensait même que les grands mythes sociaux, ceux identifiés par la mythologie grecque ancienne, revenaient dans la vie sociétale, comme des lames de fond, colorer, organiser la vie et la pensée sociale, jusqu'à régir les comportements sociaux. 
Déduites de cette démarche, l'hypothèse émerge que, quand nous tombons malades, ce sont nos actions qui ne sont plus en adéquation avec nos intentions, qu'il y aurait un conflit intérieur, une distorsion entre la pensée et sa mise en œuvre et non pas une simple agression extérieure. L'idée d'archétypes sociaux nous renvoie à l'hypothèse que le monde, l'univers, ne sont pas régis par la raison, par une logique déductive, mais par des modèles, sortes de stéréotypes qui se répéteraient à l'infini, comme entre deux miroir opposés. C'est aussi là une image produite par la réflexion autour de la physique quantique. La réalité du monde nous précéderait dans sa conscience...
Certains en font des déductions qui nous surprennent. Un peut comme le ferait la psychanalyse, quand elle aide les gens en leur permettant de se réaligner avec leurs visions du monde, retrouvant un équilibre.  Il s'agit de réaligner leurs visions du monde, des choses, des événements qu'ils vivent ou ont vécu, avec eux même, ce dans quoi ils s'inscrivent. Ainsi, dirait-on : Je ne peux pas aider les gens si je n'ai pas fait le chemin... Il faut commencer par accepter ce qui se passe, et de ne pas savoir.
La question du désir est ainsi reposée : ce que je cherche en fait, c'est ma complétude, pas les choses qui me donneraient l'illusion de l'atteindre, illusion de l'accomplissement de soi par l'objet de consommation alors que ce qui tend mon désir est seulement l'état que cet objet serait sensé produire : sérénité et complétude. Nous retrouvons là les voies de sagesses orientales, comme le bouddhisme. Pour être heureux il ne faut pas avoir envie d'avoir raison... Il nous faut seulement incarner le changement que l'on veut voir dans le monde, ou chez ses amis. C'est ici une réflexion du Mahatma Gandhi.
Mais ouvrons encore un peu notre regard jusqu'à des modes marginaux. Il me semble qu'il y a ailleurs encore d'autres petites choses à remarquer. Une petite expérience va nous donner à voir que nous vivons en permanence avec deux niveaux de vision : une vision intérieure les yeux fermés et une vision extérieure les yeux ouverts. Nous imaginons habituellement qu'en fermant les yeux, en éteignant la lumière, nous n'allons plus rien voir, que du noir, et dans ce noir nous nous mettons à (penser que l'on va) voir quelque chose que les yeux ne voient pas. 
Ainsi, on voit la pièce comme on la connait mais avec des éléments qui habitent notre imaginaire. Par exemple, je suis dans ma chambre et j’éteins la lumière. Je vois dans le noir les meubles de la pièce comme si je les voyais vraiment. Je sais où ils sont, où je suis et donc je sais ce qu'il y a là tout autour de moi. Seulement je me rends compte aussi que si j'allume la lumière, je ne vais pas voir exactement ce que je voyais dans le noir... comme si, dans le noir, je voyais tout autour de l'objet dans une lumière égale, depuis une place "idéale" dans la pièce (une place "absolue" comme si en ouvrant les yeux je ne voyais que depuis une place "relative"). Eh bien, la réalité, cette conscience du monde, fonctionne exactement de la même manière : je vois ce dont je me souviens depuis la place d'observation idéale, ma posture de vie. Le réel est ailleurs, différent, si j'allume la lumière...
Ainsi, ce que pose Jacobson dans l'approche sur la communication, à Palo Alto dans les années soixante, va bien plus loin que l'apparente "distorsion" de notre vue, comme l'idée d'un filtre à regarder le réel. Non, l'invention de la réalité, comme l'écrit alors Paul Watzlawick, est bien plus large et bien plus profonde. L'imaginaire, ou la conscience du réel autour de moi fait aussi réalité et participe à son "construit". Mais c'est plus ample encore. Ce que pense et pose la sociologie clinique, et c'est sa posture, est bien que l'observateur n'est ni neutre ni innocent : il est un participant à ce qu'il regarde, un contributeur au phénomène qu'il observe. Sa présence a une influence directe sur ce qu'il considère. (Cf les travaux de Trinh Xuan  Thuan, Voyage au cœur de la lumière, découvertes-gallimard, 2008). 
Ceci renvoie au constructivisme et à cette évocation par Paul Watzlawick à propos de la prophétie "réalisante". Selon le résultat de ses travaux au cours des années soixante, l'intention, la préoccupation, influencent le réel et le comportement des acteurs à tel point que notre intention devient la directrice de notre vie. La recherche de l'harmonie dans notre vie, de notre tranquillité, car il semble que ce soit essentiellement cela qui nous aspire, réside alors dans l'adéquation entre notre posture de vie et notre pensée profonde.
Ainsi, cinq indicateurs pourront me dire que je vais dans le bon sens de ma vie :
1 - Le plaisir que je prends à le faire. Si vous n'aimez pas, changez de métier. Il nous faut faire les choses "inconditionnellement", soit sans intérêts, mais parce que c'est fun. (Ecouter son "Fun")
2 - Avancer pas à pas et laisser venir sans forcer ni se forcer (Prendre ce qui vient)
3 - Saisir les défis que la vie nous propose comme des opportunités à rebondir (Vivre pleinement l'aventure de chaque pas)
4 - Rester 100 % responsable pour sa vie car ce n'est pas la faute des autres ou du monde entier si c'est compliqué (Agir, agir, agir)
5 - Ne pas travailler par objectif mais "en direction", au sens (Avoir une vision projetée).
Voilà donc un tableau très brièvement peint, et vite tracé, une hypothèse du réel très hâtive. Elle reste à être repensée, contemplée, mise à l'épreuve des faits, ou de toute autre démarche qui nous permettrait d'en comprendre et produire le "dénouement", comme si la réalité était un nœud de nature, sans pour autant ne rien jeter de la copie, ce dont la raison (rationalité) nous a bien donné l'habitude. Alors, il nous faut travailler et retravailler nos visions car nous savons à quel point elles guident nos pas.

 Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 26 avril 2016

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