mardi 29 septembre 2015

Les nouveaux liens sociaux 2 - L'impact post-moderne

Un autre phénomène prégnant de l'ultra consommation est l'apparition des produits jetables. Aujourd'hui le recyclable est devenu une démarche singulière, l'exception, l'originalité. Eh bien, sans trop exagérer, avec un usage intensif du divorce, l'Autre est devenu aussi jetable. Ainsi, les collègues de boulot, les voisins, les copains, voire les amis, sont devenus "jetables". Aimer, c'est consommer. La jouissance est la perspective de l'usage, disait Lacan. Ce n'est pas l'usage. Les amis, les collègues, les voisins, les gens, sont devenus une collection d'objets provisoires, éphémères. Et si l'Autre est objet, et bien moi aussi (potentiellement du moins).
La nature du lien social a suivi : il est du même usage que celui des mouchoirs jetables. Ainsi s'installe une confusion entre la valeur d'usage et la valeur intrinsèque. Seule la première compte et donc, dans le lien social, la valeur d'usage s'impose, se substitue à la valeur intrinsèque de l'humain, celle qu'un humanisme porte comme fondamentale et primordiale. Ce n'est plus le cas aujourd'hui et le chemin n'est pas fini. La valeur du lien social suit l'évolution de la valeur de l'objet, celui ci emportant le statut de l'humain, le statut de l'autre.
Mais nous assistons aussi à une autre influence importante de l'ultra consommation.  Puisque la production de masse des objets identiques ou similaires est venue se substituer aux productions locales et articulées des nécessités locales, les interdépendances fonctionnelles ont été remplacées par des fonctions identiques de consommateurs-oeuvreurs. La majorité de la population contribue au système par le travail et la consommation. Les gens sont donc aujourd'hui loin de l'ancienne responsabilité dans la réalisation de leur production, des objets, de l'oeuvre tel que cela était dans un mode artisanal villageois. L'objet, l'oeuvre, ne le représente plus. Finit l'existentialisme humaniste ! L'acteur social est donc installé dans une relation à son environnement et à une production bien moins responsable. Son travail n'est plus d'organiser son processus vital, ou d'y participer, mais d'accumuler des moyens de consommation...

Inconséquence et déresponsabilité
Cette baisse de niveau de responsabilité s'aperçoit aussi dans le lien social et les autres comportements sociaux. Avec cette "décroissance", s'installe alors un ensemble considérable de postures inconséquentes. C'est ce que nous avons vu avec l'évolution post-moderne. Ainsi, l'inconséquence d'ultra-consommateur vis à vis de la production, de la gestion du quotidien, de sa propre vie, apparaît aussi dans le lien social lui même. Je fais du bruit si j'en ai envie ; je gare ma voiture n'importe où, même au milieu de la rue ; je répond "Et pourquoi pas ?" à toute remarque sur mes attitudes, etc. C'est ainsi que se développe, de manière interactive, l'inconséquence dans le nouveau lien social.
Pire encore, cette inconséquence nous fait perdre de vue les autres connaissances venues d'ailleurs ou des profondeurs du temps, de l'histoire. En consommateurs absolus, nous sommes le centre du monde. Tout nous est destiné. "Finalité de l'univers", nous sommes comme ces "horribles enfants de cinq ans", aurait pu dire Freud. Toutes les connaissances hors les nôtres sont obsolètes. Le monde commence maintenant. Plus de diachronie. Elle ne représente et ne porte plus rien. Les anciens ne savaient rien d'intéressant, rien d'utile. C'est l'ancien temps. Il n'est plus. Nous sommes dans l'ici, le maintenant et le pourquoi pas. L'information pléthorique se substitue à la réflexion. Celle ci est d'ailleurs inutile puisque j'ai le top de l'information. Point !
L'irréel de la réalité
Je vous propose alors de pousser encore un peu le bouchon. Les objets que nous voyons dans le monde sont circonscrits par le concept. C'est cette idée que nous nous en faisons qui en fait une réalité, une existence pour nous. Il y a donc, dès lors, ce qui est dans cette réalité, fait partie du concept, et ce qui n'en est pas. Il y a toujours, dans ce que nous définissons, reconnaissons, ce qui est dedans et ce qui est dehors.
Le simple fait que nous indiquions un objet indique autour de ce qui est circonscrit, un dehors, un espace de sens, ce que Lacan appelait le réel. Il y a un "au delà" du mot avide de sens, qui aspire notre attention : puisqu'il y a un dedans, il y a forcément un dehors. Puisqu'il y a un contenu, il y a forcément une limite qui fait contenant et donc un dehors qui n'en est pas. Cette logique géométrique du langage nous habite et fait la réalité. 
Chaque fois que je crée un concept, une réalité, je crée aussi un champ à l'extérieur qui n'en est pas et qui réclame du sens. Parce qu'il n'en a pas encore, ce vide de sens aspire la curiosité. 
Alors, je vais, nous allons, sur la limite du concept, sur sa marge à la recherche de ce qui n'en est pas. Nous y faisons de l'humour, de la création, nous exerçons notre imaginaire. Je crée, j'invente, je joue, je comprends...
Ainsi donc, la conception que j'ai de moi et des autres répond de cette démarche. Il y a ce que je suis et tout autour, ce que je ne suis pas. Et là, mon besoin de définition, réclame de l'intégrité : je défends ce quelque chose que je suis. Je durcis la limite. Seulement, quand le stress me prend, quand le burn out me guette, cette limite tend à se défaire et il y a intrusion de l'extérieur dans ce que je suis. Il se mélange, se confond le dedans et le dehors. Il y a là une confusion insupportable. Mon moi se défait, se mélange avec l'environnement, donc disparaît : je ne suis plus puisque je ne suis plus distinct... délimité (dans notre postmodernité, nous nous souvenons que l'action, l'oeuvre, ne jouent plus leur fonction de miroir du moi).

Un nouveau "relegare"
Voilà pourquoi des groupes sociaux rassemblent des personnes autour de la proposition d'un cadre de réalité, d'une définition de l'humain clairement délimitée (ce que nous appelons une vision cosmogonique). Dans le flou d'une existence incertaine, dans le brouillard d'un environnement insécure alors que le monde de la consommation propose que le monde soit serein dès lors que les objets qu'elles nous vend nous sont acquis, dans ce delta impossible à combler, dans ce mensonge inaperçu qui le produit, les constructions de soi prêtes à penser offrent le champ de certitude que le trouble aspire.
Ainsi, ce jeune Dylann ROOF, auteur de la tuerie dans l'église de Charleston le 17 juin dernier, nous apparaît comme fasciné par les thèses qui promeuvent la suprématie blanche. Certains agents de la police et de la justice américaine supposent une faiblesse psychologique, pathologique, chez ce jeune homme, pathologie qui aurait constitué un terreau fertile à l'adhésion à la théorie simpliste de la suprématie blanche. Si l'on sait qu'une déficience, une fragilité psychologique constitue une condition favorable à l'adoption d'idéologies singulières globalisantes, nous savons aussi que les frustrations générées par les promesses de l'ultra consommation produisent la même disposition à l'accueil de pensées courtes, ces prêts à penser sociaux radicaux 

A suivre...

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 29 septembre 2015




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