mercredi 1 octobre 2014

Et si nous n'avions plus besoin ni des managers, ni des organisations ?

Lors d’une matinée d’août dunkerquoise, j’assistais à une conférence du philosophe Gérard Wormser, fondateur et directeur de Sens Public. Son intervention concluait un colloque de consultants autour de la création d’un learning center. La création de cette innovation lui fit très logiquement aborder l’évolution de notre société et donc aussi quelques invariants qu’il observait.
Il nous fit remarquer fort justement, qu’il n’y a pas de réalisation aucune sans lien social et qu’il n’y a pas de lien social sans contenu, sans valeurs référentes, affichées ou en creux. Nous en sommes d’accord. Ce qu’il nous fit remarquer ensuite est l’évolution de notre lien social vers une atomisation de ce que nous appelons « la société », qu’elle est en perpétuelle recherche d’un équilibre entre excès de socialité et excès d’atomisme. Il nous montra que ceci se passe par un troc particulier : l’abandon de corporation contre la prise en charge individuelle de toutes les contraintes. Ceci n’est pas sans nous rappeler la représentation d’un monde idéal anarchiste proposé par Pierre Joseph Proudhon, pacifiste, mutualiste et solidariste (je renvoie à cet ancien article que j’avais intitulé « Proudhon aurait-il eu raison ? »).

Corrélé à ce troc d’engagement et de responsabilité, Gérard Wormser disait observer la disparition des « indicateurs extérieurs » de l’identité. C'est à dire que ce n’est plus l’environnement qui nous dit qui nous sommes comme cela l’était dans la période moderne avec la qualification par les savoirs et les compétences, ou lors des périodes précédant la modernité (le moyen âge) avec les appartenances corporatives. S’il n’y a plus d’indicateur d’identité à attendre de la société c’est aussi parce qu’elle n’existe plus et elle n’existe plus parce qu’elle ne renvoie plus rien de pertinent de notre identité. Ce serait donc la fin des sociétés, la fin des groupes d’appartenance et d’identité au profit de l’émergence définitive de groupes de reconnaissance. Nous sommes donc déjà au delà des tribus de la post modernité, déjà dans les réseaux de l’alternance culturelle (cf mes articles sur l’évolution sociétales : « Post-modernité et alternance culturelle 1 -  l’homo consommateur », et « Post-modernité et alternance culturelle 2 – le temps d’après »).
Avec l’obsolescence du concept de société, nous voyons que l’insécurité sociale devient le moteur de notre être ensemble. Hannah Arendt posait que la conflictualité était le fondement de la dynamique sociale. Nous voyons ce concept dès lors obsolète aussi : dans l’alternation culturelle, nous sommes passé du conflit à la coopération réalisatrice. Je dirais même que les variables de notre lien social sont, en même temps, la coopération et l’indifférence. Paradoxale simultanéité !


Nous voyons que ces génération « Why » (dites « Y ») n’appartiennent plus à des entreprises, à des organisations, à des partis, mais zappent d’une utilité à l’autre. C’est bien là la grande différence entre post-modernes à l’identité floue, cent fois réassurée dans l’ultra consommation ou jouissance par les objets, indicateurs ou emblèmes des tribus d’appartenance… et ces alternants culturels tournés vers l’œuvre, la cathédrale à construire. Maslow est donc définitivement dépassé. Nous avons davantage besoin de la roue de Manfred Max-Neef pour comprendre et analyser que ces besoins fondamentaux, passé le seuil rédhibitoire d’insatisfaction, continue de fonctionner comme des désirs, des envies, des pulsions, moteurs de l’action. Nous voyons alors que, par exemple, nous sommes en capacité de reculer sur nos exigences en matière matérielle (vivre plus chichement, plus ascétiquement) ou sécuritaire (plutôt prendre les risques du zapping professionnel que choisir la sécurité de l’emploi), pour se créer les conditions d’un « éclatement personnel » dans l’activité publique et professionnelle, comme monter son entreprise ou développer une activité toute nouvelle et libérale, voire construire son bateau et parcourir les mers.
Sumantra Goschal et Christopher Bartlett nous indiquaient bien, déjà en 97, dans l’ouvrage « L’entreprise individualisée », que, dans une nouvelle donne sociale, les gens développaient des coopérations pour réaliser leurs cathédrales. Ils indiquaient là, alors, la posture centrale des alternants culturels.

Nous voyons aussi émerger cette indifférence à ce qui n’est pas « contributible » au projet que l’on poursuit. Indifférence totale jusqu'à l’inexistence. Cette indifférence « fait le ménage » autour de son projet, le protège. Elle en centre et installe l’importance, isole et identifie ou caractérise les tribus. Ainsi, coopérations et indifférences constituent les deux nouveaux piliers de la dynamique sociale. Ici la structure organisationnelle, l'identité de marque, d'entreprise, sont sans intérêt. Elles ne sont que du décor et défilent derrière la vitre du train des projets.
Nous redisons donc : pas de société, pas de groupes identitaires ou d’appartenance, pas de structures organisationnelles, juste des projets et des coopérations en réseau environnées de l'indifférence de ce qui n'en est pas. Mais ceci nous pose question car il ne peut y avoir de lien social sans culture et la culture, c’est bien ce qui constitue les sociétés. Or nous comprenons qu’il n’y a plus de société globale ou locale, qu'elles ne font plus référence à structurer le lien social… Où se structure donc cette identité d’où les acteurs agissent ? Bref !… Comment ça marche ?
Le sociologue de Louvain, Marcel Bolle de Bal, nous indique que les comportements sociaux ont muté d’une permanence, d'une constance à un flottement, à une impermanence, une sorte de zapping groupal. Il pose trois concepts en poupées russes : la liance (je suis lié à ma famille, à mon groupe de naissance, village, communauté ethnique ou autre), la déliance (je m’en sépare parce que rien ne m’y retient et la question du pourquoi semble n’avoir même pas de sens) et la reliance (je me rattache à un autre groupe, ou le visite seulement, parce que je m’y sens bien, parce que j’ai quelque chose à y faire, parce que je suis simplement là). Nous voyons dans ces observations là, que la question « raisonnable » est évacuée, inopérante, que les facteurs de circonstance ou émotionnels sont actifs et prépondérants. Le réseau est donc bien un nouveau lieu informel de socialisation. Le réseau est là comme contexte d’auto management, ou se laisse faire l'entre soi, là où se décident des collaborations.

Mais nous n’avons toujours pas répondu à la question de la constitution identitaire chez ce nouvel acteur social. Puisque nous oscillons entre socialité et atomisme, que nous avons lâché toute société, toute appartenance toute identité collective pour une simple reliance émotionnelle et d'action de réalisation dans des tribus de reconnaissance. Quelle est alors la part commune de socialité, et de lien social si indispensable ? D'où vient la rupture ? Qu’est ce qui s’y substitue ?
Le fait est que nous rencontrons, dans les organisations et ailleurs, des personnes qui souhaitent vivre l'instant, « carpe diem », le projet seulement, l'action réalisatrice où s’agglomèrent des acteurs par les apports pratiques ou émotionnels qu'ils procurent. Ils opposent une résistance compulsive au déterminé comme s'il était enfermant, comme s'ils cherchaient autre chose, à combler ce vide profond, ce tonneau des Danaïdes identitaire, d'assurance en soi.
Après la boulimique recherche identitaire par la consommation avérée totalement insatisfaisante, il y a de l'existentialisme dans la démarche suivante, comme si « Le Faire » comblait le vide identitaire. Sacré génération « Why » (Y)...  Re bonjour, Monsieur Jean-Paul Sartre, mais l'environnement est bien différent de celui dans lequel vous avez pensé.
Alors, de quoi est faite cette reliance, ce lien social indispensable ? il semble que ce soit seulement dans une méta-culture de l'être, de l'étant. Ce n'est pas l'idée d'une culture locale, d'opposition, en creux du dehors incertain, de la différence menaçante, mais dans l'idée absolue de l'être, peut être dérisoire, mais la question est alors fermée, résolue, la définition absolue, définitive et cependant dérisoire, « sottile » comme disent les italiens, si mince de l’être, de soi.

Désormais, de toute part, les acteurs se tournent vers le désir d’œuvre, celle qui leur donnera le plaisir, la sensation de toucher le réel. La question identitaire est abandonnée, laissée de côté. Alors la pensée de Mandeville revient, lancinante, pour nous répondre avec la fable des abeilles. L'ultra personnalisme de la démarche de chacun vers son miel, quel qu'il soit, rencontre l'accordage avec les autres et, ensemble, ils font la ruche, le pain de miel : « Vices privés et vertus publiques », écrivait Mandeville.
L'angoisse existentielle n'est pas ici pathologique mais structurelle, comme une activité psychométaphysique, qui fonde la raison de nos postures et donc de nos actions. Nos comportements  en découlent. Seule, la vision guide nos pas. Seule, cette vision, non pas collective, mais diffusément partagée, d'un dérisoire de l'être, vermisseau provisoire et dilué, peut être aussi émiettée dans la masse du vivant. Elle trouve alors sa cohésion dans l'activité constitutive, constructive. Comme si l'angoisse, hors de toute souffrance, puisqu'elle n'est pas rupture, n'était que la question ontologique. La réflexion des pensées courtes et binaires, emportées ou importées par la pratique définitive du digital, ne porte plus sur les raisons de l'être et de soi, mais sur son usage. Voilà pourquoi la question ne se pose plus (ce qui ne l’empêche pas d'être là et de peser sur les comportements). Je rappelle ici le concept d'identation que j'avais développé dans l'article « Vous avez dit identation ? » où l'identité n'est ni un état, ni une qualité, ni même une variable mais une activité.

Il nous apparaît alors qu’une « ontologie de l'être d'usage » agirait comme une méta culture et serait notre culture au quotidien. C'est bien l'usage que nous faisons du monde, des choses et des gens qui guide ce que nous sommes, et fait définition universelle de nous. Comme si le possible, l'idée du possible de nos actions quotidiennes devenait notre humanité. Elle traverse les états, les communautés, les langues, les particularités culturelles puisqu'elle devient culture, soit le fond de notre être ensemble, de notre lien social, de nos convergences, répulsions, collaboration et évitements d'aveugles.
Je ne sais pas si cette ontologie nous vient d’une pratique omniprésente des réseaux sociaux, des TIC, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle « chapeaute » les cultures locales ou particulières.
Cette modification introduit un risque, celui d'une représentation, d'une part, désincarnée de l'être et, d'autre part, robotisée, à savoir déshabillée des émotions et des préoccupations mais paradoxalement, pas du désir. C'est l'insatisfaction qui devient la maladie. La frustration est alors beaucoup plus stressante puisque, issue des pratiques d’ultra consommation. Il apparaît, monte en chacune et chacun, une obligation de satisfaction et non pas d'adaptation. C'est cette ontologie de l'être qu'a produit la post-modernité.
Mais, le stress aidant, l'humain réagit, « se soigne », se « met en cure », rechigne à consommer, rejette la surconsommation avec les frustrations qu'elle génère. L'humain devient plus un utilisateur qu'un consommateur propriétaire et ainsi l'ontologie de l'être d'usage apparaît pleinement, s'installe comme la culture alternative. Celle, justement, sur laquelle nous nous sauvons individuellement (et donc aussi collectivement) de la douleur de la frustration, de l'impossibilité à satisfaire la jouissance. Cette perspective du plaisir est bien contenue dans le désir. Voilà la réponse à la question de fond que nous nous posions.

Mais ce n’est pas tout. Nous assistons aussi à l’émergence d’une démarche esthétique (ce qui est beau et bon pour moi) dans un contexte de prévalence de l’imaginaire dans la vie du lien social. Elle est la forme, et les conditions, de la quête. Elle est le cadre de l’expression de cette ontologie de l’être d’usage. Nous voyons pleinement aussi que ceci a une incidence profonde sur la question du management et des organisations.
Ainsi, l’acteur est dans un nouveau système, trans-organisationnel, « coopérant jouisseur » à l’œuvre portée par des gens incarnant la vision finale, ce que sera la cathédrale. Il me semble donc que le manager disparaît derrière la prévalence de « l’incarnateur d’image de finalités ». Je veux dire par là que nous nous relions autour de porteurs de sens, d’espoir de jouissance quelle qu’elle soit, esthétique, émotionnelle, affective, intellectuelle, etc. S’il fallait illustrer le processus, je raconterais l’histoire de cette personne qui imagine constituer une chorale de rue non annoncée. Les chanteurs se fondraient dans la foule et puis, à un signal donné par le commencement de l’un d’entre eux, tous, progressivement, entreraient dans l’action, graduellement et inonderaient de musique et de stupeur heureuse la rame du métro. Les acteurs possibles, approchés ou interpellés par l'idée, se proposent : « Génial, ton truc ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Je sais faire ça… Ca t’intéresse ? ». « Banco et bienvenue ! » acquiesce l’incarnateur de l’image finale. Tout se construit, non pas selon une programmation définie, une planification arrêtée, un projet tracé, mais selon les apports et les opportunités, la gestion des contraintes et la transformation des résistances. Avons-nous alors, besoin de managers ?



Ce ne sont plus les organisations qui nous intéressent mais les inter-phases, ou les interfaces entre les acteurs. Plus besoin de sociétés, d'organisations, de structures et de plan, de programmation et d’enregistrement des processus. Les organisations statiques ont besoin d’acteurs mobiles pour pérenniser leur présence sur les actions, les chantiers : Il n'y a plus de marchés. Il n'y a que des chantiers. les organisations ne sont plus que des terrains de jeux où l'on passe et s'associe pour faire. Nous avons changé de logique. Nous sommes passés des logiques de valeurs d'échange, d'offre et de demande, à une logique de valeurs d'usage. Ce n'est pas moi qui le dit ou le propose. Je le constate et le traduis en mots. Le monde ne va pas vite, il va inexorablement ailleurs.
Mais retenons encore que ce qui est prévisible n'a pas d'impact sur l'évolution. Ce sont toujours les accidents de l'histoire qui font changer le monde, les postures, les jeux de rôles ou d’acteurs, les comportements, les représentations. Qui aurait prévu l'ordinateur nomade, l'usage explosif des SMS ? Et si nous faisions confiance aux gens ? Et si nous illuminions nos environnements de nos rêves visions prospectives, de nos cathédrales intérieures ?. Il me revient que les idées nouvelles du dix neuvième siècle ont été jugées utopiques par le vingtième et certaines réalisées dès le début de ce vingt et unième siècle… Il est temps d'accorder l'autonomie fertile à nos collaborateurs et collaboratrices. De toute manière ils et elles la prendront.

Un exemple ? Fourrier inventait les phalanstères où l’on choisissait son activité selon ses goûts. Aujourd'hui, qui penserait incongru de conduire sa réalisation professionnelle en dehors de ses propres goûts ? Un autre exemple plus « entreprise », plus international tout en étant bien français ? Jean-Dominique Senard, Président et Directeur général de Michelin, raconte lors d’une conférence que dans l'entreprise, jusque dans ses ateliers, "ils ont" transformé le mode de vie, laissant chacun s'approprier son avenir immédiat, et déléguant l'autorité jusqu'aux plus petits îlots de production. Les acteurs les plus bas de la chaîne de production gèrent en totale autonomie leur rapport à l'environnement, décident, ajustent innovent leur modes de production, de la cadence à la quantité pour la plus juste qualité attendue par le bénéficiaire. Ces gens s'attribuent rôles et fonctions, s'autodéterminent, au regard de ce que chacune et chacun sait apporter, s’inventent un « comment progresser et développer ses compétences » ! L'ensemble des cinq phases du travail identifiées par Herbert Marcuse, sont ici redonnées à l'entière gestion des acteurs de terrain. Qu'en disent les acteurs ? Il se sentent reconnus (la première exigence apparaissant dans les audits sociaux), bien, tranquilles... Est-ce risqué ? Aberrant ? La hausse du bénéfice net de Michelin au premier semestre 2014 est de 23 %. No comment…
Jean-Marc SAURET
le mardi 30 septembre 2014


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