samedi 25 août 2012

Post modernité et alternation culturelle * : 1 - L’homo consommateur

Nombre de personnes inquiétées par l’impact effervescent du monde des médias, témoignent dans nos conversations ordinaires, qu'ils considèrent que les films influenceraient fortement nos enfants et adolescents, les emportant dans une « virtualisation » du monde où les actions qu’ils ont vues leur feraient modèle. Rien ne donne à penser que nos enfants ne fassent pas la distinction entre le monde virtuel et le réel. Nous les savons empreints de cette dualité ordinaire faite de jeux et de réel. « Mais maman, on joue !... ». Nous pouvons donc leur faire confiance, à quelques bien rares exceptions, pour savoir où commence et s’arrête le monde virtuel, l’irréel, le jeux.
Cependant, j’aurais tendance à avoir la même réflexion craintive sur d’autres moments de la télévision, justement un peu avant le film du soir. Il y a là deux moments cruciaux : le vingt heure et la trop longue séquence des publicités.
Le vingt heure, depuis l’emblématique Roger Gicquel, est un carrefour du jugement émotionnel sur le monde. Quand, avant lui, l’information consistait en la lecture laconique des dépêches de l’AFP, depuis lui, elle est un appel à l’émotion et au jugement de chacun sur les événements du monde. Coluche en avait très justement fait cette caricature, affirmant que « chaque fois qu’un avion s’écrase dans le monde, c’est sur les pompes à Roger Gicquel ! ». Coluche le mimait sous la caricature « Une vieille dame a été mordue par un chien. Vous vous rendez compte, les chiens, obligés de manger des vieux… ». Cette émotionalisation est un vrai symptôme de post-modernité. Dès lors, parce que ce moment nous engage, l’information devient l’événement du vingt heure. Depuis, tous les présentateurs joignent à leurs présentations des indications émotionnelles et de jugement propices à nous associer. Chacun des spectateurs, et il s’agit bien d’un spectacle éducatif, est invité à juger du monde entier sur les quelques, voire sordides, éléments qui leurs sont distribués. Dès lors, comment faire que ces gens qui jugent chez eux du monde entier ne le fassent pas dans l’entreprise pour eux même et sur elle ? La parole y est donc depuis ouverte de facto. Les acteurs ont changé et il faudra faire avec.




Cependant le phénomène nous engage plus loin encore. « Mais ne pensez vous pas que ces gens qui… ? » questionnent le micro trottoir et l’animateur de plateau dans une orientation fermée. L’idée même que cette hypothèse qu’ils proposent soit discutable est déjà levée… Le 20heure, adossé à la connotation de vérité dont est socialement affublé le petit écran à l’instar de la presse des années la précédent, fabrique donc une éducation permanente à juger du monde entier selon des pensées courtes ou « prêts à penser » ainsi distribués. Loin de développer un esprit analytique et critique, la pensée courte tend à uniformiser nos représentations sociales. Il y a là quelque chose des processus totalitaires.
La séquence des publicités qui suit le « vingt heures » représente une charge éducative plus forte encore. Ces très nombreuses histoires courtes sont bâties sur le mode de la parabole : un fait, une interprétation, une conclusion. Cette pédagogie grecque a montré toute son efficience dans les temps anciens, jusqu’à laisser dans notre culture actuelle des ancrages forts repris aujourd’hui par les sociologues, psychanalyste, littéraires et publicitaires que sont les mythes (Sisyphe, Oedipe, Prométhée, la caverne, etc., la liste est particulièrement fournie). Ainsi, si l’on y voit bien la qualité pédagogique, on s’intéressera au discours de la publicité que j’aurais tendance à résumer ainsi et que n’auraient renié ni Lacan ni Sartre : « Vous avez droit à la jouissance et au plaisir. Ils sont à votre portée. Il vous suffit de les cueillir dans les objets qui passent à votre portée. Ne construisez, ne fabriquez ni ne faites, vous êtes trop stupides ou incompétents pour ça. Consommez l’objet, il fait pour vous et vous défini : soyez de ceux qui l’ont ». Non seulement, ce discours pédagogique façonne des comportements mais aussi des représentations de soi.
Il me souvient cette intervention d’un participant à une de mes conférences m’indiquant que « Ces jeunes de banlieues sont totalement désocialisés avec leur chaussures et tee-shirts de marques ». Je lui faisais remarquer que l’injonction venait de la pub et qu’ils y répondaient stricto sensu. Il me repris alors me précisant « Mais ils ne les ont même pas payé la plus part du temps ». Je précisais alors « Mais personne ne le leur a demandé. On leur a juste indiqué qu’ils avaient à les avoir. Ils les ont. Ils sont donc bien mieux socialisés que vous et moi… »



Et comme nous savons la présence universelle du « petit écran » dans nos foyers, dans les lieux de notre intime, nous savons voir la prégnance de ce phénomène sur nos consciences et notre culture sociétale. La pub et le 20heure les ont bien bouleversées.
C’est dans ce creuset là que s’est construite la culture post moderne, fabriquant un « homo consommateur ». Certains, considérant seulement les plus jeunes, les nomment la « génération Why » ou « Y » (de la prononciation phonétique de cette lettre en langue anglaise), la génération du « pourquoi » et du « qui suis-je ». Mais le fait ne leur est pas réservé. Le phénomène d’identification acquis dès les premiers ages, acte fondateur de la socialisation de chacun, est aujourd’hui déconstruit dans l’enculturation de l’ultra consommation. Qui suis-je dans le groupe social, et quel est ce groupe social ? La pub a investi ces champs en y plaçant ses codes dans le seul but d’inviter à la consommation. Le jeu a des conséquences bien plus larges que la seule augmentation des achats. Le processus diachronique de transmission identitaire est délité.
Aujourd’hui, l'identité post moderne s'épuise dans l'ultra consommation. L’acte d’achat est une réponse à l’existence, au vide du sentiment d’être. L’Avoir résout l’être. J’entend cette réflexion devant un questionnement existentiel : « Mais de quoi tu te plains ? Tu as tout ce qu’il te faut ! ». Les moyens de vivre seraient-ils l’objectif, la finalité, la raison d’être, de vivre ?
L’identité n’est donc plus un état mais devient une activité. Pour être, il nous faut la répéter… Nous comprenons mieux les phénomènes d’addiction à l’achat, de compulsion dans des agitations propres à notre société post modernes. Mais aussi, l’ultra-consommation accélère la régie de notre société par le principe de la dévoration : les grands mangent les petits et il nous faut dévorer pour survivre. Dévorer, dévorer, dévorer pour être là, comme finalité existentielle. Nos pathologies sont aussi celles de la dévoration : anorexie, boulimie, cancers…



Cette nouvelle structure identitaire qui flatte l’émotion et l’impulsivité, se trouve accompagnée d’une perte technique des savoirs. Aujourd’hui, l’homo consommateur est bardé de prothèses qui font à sa place et desquelles il ne saurait se départir à présent : mobile, portable, tic, net, électronique. Cette technologie a écrasé les distances que nous parcourons à vive allure. Ce n’est plus le voyage (le parcours, la marche) qui font l’intérêt mais arriver : être à Miami, Paris ou chez Paulo maintenant. Tout est égal. Je peux aussi converser avec mon frère à Pittsburgh (PA) depuis Melun sans soucis ni déplacement. La technologie a écrasé les distances. Et du voyage elle en a écrasé le temps.
Je peux converser en « temps réel différé » avec ce même frère par emails. Je luis écris quand je veux (même quand il dort) et il me répond dès qu’il veut (même quand je dors). Chacun dans son tempo personnel vit sa vie en écrasant les différences du temps. Mais aussi, dans l’entreprise, tout est urgent. Nous y vivons dans l’immédiateté. Technologie et nouvelle culture ont écrasé le temps.
Je peux rouler à très vive allure dans ma voiture fortement électronisée, sur une autoroute ultra lisse et plate et donc aussi confortablement installé que dans le sofa de mon salon avec le sentiment qu’il s’agit là d’un vrai déplacement naturel ( Naturel ?). La technologie a « lissé les aspérités du monde », mettant à distance tout ce qui pourrait faire cause de mes réactions, cause de mes décisions pour l’action. Dans les organisations, la profusion des mails rend tout TTU. Je fais et je défais dans l’immédiateté du cours de ma pensée, mettant la moitié de la terre en copie. « Mais je te l’ai mis en copie… Tu ne l’as pas lu ? ». Le flot des informations inutiles dilue les responsabilités. Les parapluies se déploient vite et partout. La technologie a aussi mis à distance la causalité.



Il me souvient de ce que disait Kant des variables structurant notre conscience du monde : le temps, l’espace et la causalité, juste ces trois éléments que le développement technologique vient de mettre à mal… Que reste-t-il alors de notre rapport au monde ? Une virtualité, une image de ça ? Quoi donc ?... Serions nous devenus ces horribles enfants de cinq ans dans leur toute puissance qui faisait si peur à Freud ? …ou plutôt des nouveaux esclaves consentants ou inconscients ? …ou bien des infirmes dépendants ?
Et donc de nous même que reste-t-il ? Que nous reste-t-il de l’image et de la sensation de soi ?... L’homo consommateur s’épuise dans la consommation, l’acte compulsif qui lui apporte la réponse identitaire qui lui manque. Cet homo « mouchoir en papier » est aussi jetable que l’objet qu’il consomme, l’objet qui l’identifie.
Nous avons donc depuis plus de vingt ans définitivement changé de paradigme sociétal, passant d’un système d’interdépendance des compétences (ou paradigme du village où le boulanger a besoin du meunier qui a besoin du cultivateur qui a besoin du forgeron qui a besoin du charbonnier qui a besoin du bûcheron qui a besoin du boulanger) à un système de mise en parallèle des quêtes de jouissance. Ici, il s’agit du paradigme « caddy, carte bleue » où tout le souci est de remplir la carte bleue pour remplir le caddy. Nous n’aurions rien d’autre à gérer ?
Là où les interdépendances des savoir-faire créaient de la solidarité de compétence, nous avons une rangée de consommateurs dont la seule solidarité pourrait se construire sur les émotions et les envies partagées. Et c’est bien ce qui se passe…


Nous nous trouvons alors devant une société bloquée par la dépendance des acteurs au système et leur incurie à œuvrer ou agir leur rapport au monde. Nous sommes dans une société immobile où l’acteur est ramené d’intelligence et capacités à un paquet fixe de caractéristiques émotionnelles et techniques. Le sujet est devenu l’individu « mouchoir jetable ». L’acteur est mort.
L’homo consommateur est bien un homme prothéisé de mobiles, portables, GPS et autres technologies ou boîtiers électroniques. Les cyborgs ne sont pas très loin de nous, avec sûrement beaucoup moins de capacités que l’imaginaire nous promet. Le système sociétal prend acte de l'abolition des interdépendances des savoir-faire, de la fin d'un monde des synergies des compétences et des intelligences. Ce nouveau paradigme de l’homo consommateur favorise, installe et voit l'explosion d'une bureaucratie top down qui considère en interne les gens comme le système ultra marchand les considère, à savoir « fixes et jetables »...
L'ultra consommation favorise donc une bureaucratie totalitaire, tuant le sujet, l’acteur et la personne. Elle fonctionne sous une pensée unique, économique, conceptuellement pauvre mais incontournable. Elle agit dans les organisations comme un système religieux avec ses rituels, ses dogmes, ses anathèmes et son sacré : la consommation et la croissance. Comme nous constatons que les dernières institutions structurantes sont l’entreprise, nouvelle agora sociale, et la famille aujourd’hui zappable, composite et recomposite, nous comprenons la puissance des interactions organisationnelles entre bureaucratie totalitaire et l’évolution post-moderne.
Il est vrai que, si ce système ne tient que par la servitude volontaire, comme Etienne de La Boétie, par exemple, la décrivait, il peut rapidement basculer rendant vrai la parole de Rosa Luxembourg : « Cinq minutes avant, cela paraissait improbable. Cinq minute après, cela paraissait évidant ». Mais c'est là l’objet d’un autre article.
Jean-Marc SAURET
Le 01/08/2012

L'alternation, en sociologie, est le fait de devenir un autre, de changer de culture, de religion, de parti ou de croyances, et donc de posture, de modes de faire et même d’identité. 




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