mardi 6 septembre 2016

On n'est pas propriétaire de tout

Combien de fois avons-nous entendu cette déclaration de propriété à propos de tel projet ou de tel article, telle idée, voire de telle expression. Il me souvient de cet ouvrier d'état qui, me montrant une goulotte de chargement particulièrement sophistiquée, évitant des colonnes de descentes d'eaux, me dit avec une certaine fierté dans le regard : "C'est moi qui l'ai faites..." et ce même regard scrutait dans le mien l'effet de son annonce. Cette déclaration de paternité est tout à fait honorable et justifiée à mes yeux, la fierté d'avoir réalisé l'objet.
Mais il me souvient bien d'autres choses encore, celles justement auxquelles je pense en ouvrant cet article. Je pense, par exemple, et pour ouvrir le sujet avec quelque chose de très modeste, à ce couple d'amis dont l'épouse racontait comment elle avait réaménagé l'intérieur de sa maison. Son mari intervint avec un brin de malice au coin du regard et nous dit : "Quand elle dit, j'ai fait, c'est que nous l'avons fait ensemble. Et quand elle dit nous avons fait, c'est que c'est moi qui l'ai fait...". C'était sûrement là une petite vacherie (peut être revancharde) mais elle indiquait un certain mode d'attribution de la paternité des réalisations. Mais pas de souci avec ce type d'attributions ou d'appropriations que nous connaissons tous.
Je voudrais, comme à mon accoutumée, aller plus loin. Il me souvient de cette lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Dumeny où il affirme que "JE est un autre", lettre dans laquelle il évoque le fait qu'il a la sensation de se voir créer, de voir accoucher sous ses doigts un oeuvre qui semble le traverser, venir d’ailleurs. Il précise : "J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute…". Le bluesman Eric Clapton racontait dans une interview cette sensation bien souvent ressentie que la musique qu'il jouait semblait venir d'ailleurs que de lui-même, comme si elle le traversait pour qu'il la serve. "Nous ne sommes que des passeurs !" précisait-il.
J'ai, comme tout un chacun, vécu aussi ce type d'aventure (parce qu'il me semble que c'en est une). Outre mes articles et publications, je m'adonne à l'écriture et à la compositions de chansons. Ce sont des histoires, des situations ou des portraits que je croise d'un regard curieux et bienveillant. Un matin, vers trois heures, je me levais avec une excitation musicale toute particulière. Je branchais mon matériel d'enregistrement et, tout doucement, pour ne réveiller personne, j'enregistrais en une dizaine de minute, d'un seul trait, une chanson de quatre strophes, si bien versifiée et si bien rimée qu'elle ne soufrit d'aucune retouche. Elle m'est venue comme ça, une chanson miracle qui vous traverse et vous ne savez pas très bien d'où elle vient. Vous ne la pensez pas vraiment votre, comme si elle était un don du ciel...
Alors, revenons un peu sur cette lettre de Rimbaud. Bien des critiques ont supposé que Rimbaud jouait ici avec les mots, comme dans l'expression : "on me pense". Il en découla plusieurs dizaines d'articles tentant l'explication. D'autres ont tenté l'analyse à l'aune de l'identité. La question n'est pas soluble là non plus car, dans une démarche rationaliste, l'identité est une qualité qui se fonde sur une réalité essentielle plus qu'un état sur des "étants". Je ne rouvrirai pas de réflexion sur la question de l'identité, je l'ai déjà fait précédemment*
Il y a dans cette expression bien autre chose qui est là sous nos yeux. Rien n'est caché. Il faut avoir une approche, une posture plus nietzschéenne que cartésienne pour l'apprécier. Il faut avoir une certaine posture moniste pour prendre l'expression au pied de la lettre. Il nous faut poser que nous sommes d'un grand tout et que celui-ci, par nous, comme par chacun de ses éléments, s'exprime et se manifeste. Alors, oui, l'expression "Je est un autre" et toute la présentation de Rimbaud prennent une autre couleur, celle d'un réel total, global, d'un grand tout organisé ou structurant qui, quel qu'il soit, nous transcende et nous transfigure parfois.
Dès lors, tout ce que nous créons n'est que l'expression, la "conversion" de ce grand tout. Mais pour cela, il nous faut adopter cette posture nietzschéenne sans laquelle l'aperçu n'est pas envisageable. Le monisme est bien cette approche globale du réel dont l'expression absolue s’exhale, et même s'exalte, dans la culture romantique (cf. : Eloge du Romantisme, Marc Halévy, Massaro, 2015). Ce monisme trouve un disciple éloquent en la personne du psychanalyste Carl G. Jung. Toute son approche qui le séparera définitivement de Freud repose sur ce principe du grand tout, que tout est relié, que nous sommes tous reliés. Il nous faut nous penser non plus en "identité individuelle" mais en éléments du système. Dès lors, l'expression de Rimbaud prend une dimension très puissante où le créateur est un simple passeur, le véhicule de l'expression du monde.
Si ceci est vrai, alors ce que nous sommes change de nature et la culture rationaliste de la modernité s'efface pour accueillir celle du temps d'après, toute faite d'intuition et de résonances. Nous ne sommes alors propriétaires de rien. Tout est commun, nos pensées, nos idées, nos créations... et quand mon regard se pose dans un musée, mon oreille dans les concerts, mon esprit dans les livres, je me demande si tout cela n'est pas en fait la même chose... Il m'est arrivé de penser que depuis Richard Pascale, rien n'a vraiment été inventé en management et que même son approche se nourrissait bien des apports des Mayo et Dubreuil, et aussi en creux des Taylor, Fayol et Ford...
Acceptons juste alors, que nous ne soyons pas les propriétaires de tout. La rationalité nous invite à penser qu'il n'y a pas un champ, une parcelle, un chemin sur cette douce France qui n'appartienne à quelqu'un. Mais un amérindien vous répondra que c'est lui et nous qui appartenons à cette nature. Tout est donc une question de posture. Prière de ne pas trop se tromper... Mais qu'importe ! Cette notion n'existe, décidément, que dans une réflexion rationnelle...

* Voir notre article "Vous avez dit Identation ?"
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 6 septembre 2016




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