mardi 7 juin 2016

Un progressif abandon de la posture d'enfant de cinq ans

A la suite des attentats de Paris et Bruxelles, les gens sont à chaque fois descendus dans la rue pour se rassembler, effacer leurs douleurs, leur tristesse et leurs peurs, refusant un monde contraint et soumis. Plus tard, dans les jours qui suivirent, les réactions fusèrent et les journalistes rapportèrent quelques interview attrapés dans la rue. "Il faut modifier les lois", disaient certains. "Il faut fermer les frontières", disaient d'autres. "Il faut aller les détruire en Syrie avant qu'ils n'arrivent ici", relançaient d'autres encore. Mais personne n'a posé qu'il fallait faire avec, que le terrorisme, comme d'autres malheurs, comme le crabe ou le mauvais temps, est à gérer et à prendre en charge par chacun d'entre nous, comme une contrainte du monde. Ne saurions-nous plus nous occuper de notre rapport au monde, de notre mode de vie ? Ne saurions nous pas gérer notre environnement ? C'est pourtant ce qui nous a fait traverser les millénaires... Nous ne saurions plus alors que réclamer ? Non, je ne veux pas le croire pérenne...
De fait, ces événements ont provoqué deux types de réactions : l'une immédiate de "réconciliation émotionnelle", sorte de thérapie de groupe, l'autre d'expression de vengeance, autre mode thérapeutique. Ceux qui ont pensé s'adapter à cette situation nouvelle se sont majoritairement tus, parce que quand on agit, on ne parle pas. On n'en a pas besoin...
Dans les comportements "coup de gueule", nous exigeons que le monde soit sûr, mais peut être que nous ne sommes pas prêts à faire quoi que ce soit pour qu'il le soit.
La sécurité, deuxième besoin dans la hiérarchie pyramidale de Maslow, fait partie des acquis normaux selon Frederick Hersberg. Ainsi, Sapiens n'organise ni ne gère plus son processus vital. Il s'en fait totalement le dépendant comme le sont les enfants de cinq ans à la posture totalitaire et colérique. Si nous pardonnons à nos enfants tout en les éduquant, attendant avec confiance et bienveillance qu'ils atteignent l'age de raison, nous ne le pardonnons pas à un adulte et cet adulte là est le commun de la population rouspétant aujourd'hui.
Nous nous souvenons de cette expression que Michel Colucci, dit Coluche, utilisait dans ses histoires, fustigeant une posture populaire : "Mais que fait la police !". Il existe toujours une tranche de la population pour reproduire à chaque incident cette posture de soumission à la protection. Mais de plus en plus émerge une nouvelle posture qui prend ces incidents comme des aléas de la vie, comme les aléas du climat, comme faisant partie d'un nouvel environnement et ils s'adaptent. Oui, rien n'est simple, mais ils le font.
Sapiens s'est déjà adapté à des pénuries de gibiers, à des changements de climats et ce qui fait l'excellence de l'humain, physiquement peu performant, c'est son endurance et son adaptabilité. Depuis trois cent mille ans, dit Pascal Picq, paléoanthropologue, l'être humain s'adapte à tous les environnements, évolue sans projet, sans procédure, ni plan de campagne. Il a ainsi depuis occupé tant de territoires... C'est ce que fait cette partie silencieuse de la population.
Alors, je crois voir là une réponse à une dernière question : de ces enfants de cinq ans et de ces adultes adaptatifs, lesquels vont-ils survivre ? Ceci me renvoie à cette représentation qu'avait Proudhon de l'humain et des sociétés : un être libre et responsable "agissant" une organisation ouverte comme si elle était un terrain de jeu. Finalement sa représentation n'était pas très éloignée de celle des Navajos, Cheyennes, Micmacs, Pieds-Noirs, Cris ou Inuits, etc. pour qui la terre est celle à laquelle ils appartiennent et non l'inverse, et dont ils sont responsables. L'évolution occidentale de "progrès" nous aurait-elle fait régresser ? C'est bien possible mais rien n'est encore perdu...
"L'alternation culturelle" qui émerge, ce temps d'après dont parlait la sociologue et psychanalyste canadienne Hélène Richard, nous donne à voir que des acteurs d'aujourd'hui reprennent les rênes de leur vie, de leur processus vital, rejetant ce temps postmoderne de l'ultra-consommation et d'un hédonisme béat, celui qui met les bras ballants. Focalisés sur l'œuvre à construire, ils prennent leur temps et se réunissent pour faire dans une reliance volontaire, pragmatique et ouverte. Ils reprennent la main. Sapiens retrouve sa route naturelle...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 7 juin 2016





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