mardi 18 août 2015

"Stars" et "Victimes", des rôles postmodernes

Par une belle journée de juin, je marchais dans la rue en direction de la boutique de mon éditeur quand je croisais, subitement au coin d’une rue, Christophe Dejours, psychosociologue connu pour ses travaux remarquables sur la souffrance au travail. A cinquante centimètres l’un de l’autre sur ce trottoir étroit, je le dévisageais tout en réalisant que mon regard attentif ne pouvait que l’intriguer et donc je me sentis en parti obligé, mais aussi très heureux, de lui dire : « Je suis le frère d’un de vos copains, le psychanalyste Marie-Jean Sauret ! ». « Oui, effectivement, je le connais… » me répondit il prudemment. Je renchérissais dans un sourire « C’est qu’il est plus important que moi… ». « Mais vous ne pouvez pas dire ça… » me renvoyait il de toute sa bienveillance naturelle. « Je parlais de son embonpoint… » rétorquais je et nous rirent un peu avant de nous séparer en promettant de nous revoir… Je continuais mon chemin tout en revoyant cette situation inattendue, me repassant "le film" comme l'on dit, réalisant sa gentillesse, son attention où il prenait mon point d'humour pour une humilité excessive. J'entendais son "Ne vous rabaissez pas". J'étais aussi quelque peu confus de la pauvreté de mon propos. Je venais de croiser une personne référente d’un des champs sur lesquels je travaille, qui l'illumine, et je jouais l'humour potache plutôt que la conversation (les ATistes diraient "L'enfant joueur plutôt que l'adulte"). Je me sentais un peu auto-victime de cette intimidation, moi qui pourtant ne pratique pas, pour le moins du monde, le culte de la personnalité. Que se passait-il ?
Il y a quelques temps je recevais une jeune personne en demande d’accompagnement. Elle désirait développer plus d’efficience dans ses pratiques managériales et souhaitait que nous en parlions (sic). Mécaniquement, comme à mon habitude en ouverture d'entretien, je lui demandais ce qui avait suscité cette attente.  Elle me décrivit son activité professionnelle qui ne me semblait présenter aucune particularité remarquable puis, sans aucun rapport, elle se mit à me raconter qu’il y avait peu, elle avait retrouvé un de ses anciens collègues d’étude, « le plus nul de la promotion (sic)», qui affichait un business success remarquable et me dit que ceci l'avait quelque peu perturbé : comment se faisait il que ce cancre ait autan réussi, bien mieux qu'elle-même ? « Je me suis senti nulle » m’avouait-elle plus tard. Partagée entre culpabilité et jalousie, peut être se remettant en cause, et dans une volonté pragmatique, elle venait de prendre la décision d’investir pour son développement personnel dans un accompagnement cognitif.
Entendant sa réaction, je comprenait que l’affaire était complexe pour elle. Voici, en raccourci et en accéléré, ce qui émergea du jeu maïeutique de mon accompagnement : ce qui faisait son irritation n’était pas que cet ancien collègue ait réussi, mais qu’il était anciennement un cancre. Ceci tendait à invalider la formation qu’ils avaient réussie, étape qu'elle-même avait franchie, certes avec succès mais aussi avec force labeur. Au résultat, ce qui faisait l'indicateur de qualité de leurs parcours respectifs d'étudiants, était le succès de carrière et celui en affaire de son ancien collègue. Ce qu'il avait réalisé, rapproché à son ancienne figure de cancre, était conceptuellement improbable, Et pour elle insupportable.
Ainsi, cette situation la renvoyait à ses propres résultats et, forte de l’excellence de sa prestigieuse formation réussie, elle ne dégageait de cause, ou de raison, à son moindre succès personnel (c'est ce qu'elle considérait). La différence la renvoyait à une logique d’échec : elle avait le sentiment d’avoir raté quelque chose, ou d'en avoir été privée… Il y avait donc quelque chose de la revanche qui l'animait. Certes, non sans quelques résistances émotionnelles, le travail de déconstruction permis de reconstruire ensuite une autre réalité plus motivante.
Il me souvient de quelques élément parlants. Elle m'avait dit avec un certain désarroi : « Vous comprenez, il est quelque part le héros de l’histoire et moi, quelque part, le floué, l'arnaqué, la victime de quelque chose que je ne comprend pas, peut être de moi-même, après tout ». Il s'agit là d'un comportement habituel, de quête de sens, que l'on retrouve, par exemple, dans les cas de burn out. Mais elle venait aussi de poser, comme je l’avais fait après ma rencontre fortuite avec Christophe Dejours, deux postures, figures emblématiques et complémentaires de notre culture post-moderne : le gagnant et le perdant, comme si la vie était une partie de jeu, un match sportif... Un langage populaire les dirait aussi la star et la victime. Il ne s'agit pas, ici, de la figures de héros de la culture moderne, surdoué, volontaire et auto-sacrifié pour la cause, mais bien de celle de la star dans sa transfiguration post-moderne du "chanceux". 
La posture de cette personne ne lui est pas singulière. Elle appartient à notre culture actuelle, à nos représentations collectives du succès et de l’insuccès, de la finalité sociale et des rôles qui y sont liés. Dans l'évolution post-moderne de notre société, se sont installés ces modèles de rôles que nous n'avons pas vu venir. Ils sont bien là, installés dans notre lien social. De quoi s'agit-il ?
Dans notre culture, la question du succès occupe notre lien social comme une obligation, un incontournable. Marcel Mauss indiquait dans les années trente que le lien social se fondait sur les trois actions de donner, de recevoir et de rendre. Aujourd'hui, nous indique Vincent de Gauléjac, il se soumets à la triple obligation de d'être productif, performant et rentable. Le dépassement, l'exceptionnel, l'original devient l'ordinaire. Réussir, c’est d'abord avoir de bons résultats. Nous pensons ne pouvoir être heureux que dans leur atteinte suffisante. Et pourtant, il y a bien des civilisations fondées sur d'autres valeurs, d'autres objectifs. La Rome antique, par exemple était fondée sur l' "otium", le loisir, l'oisiveté, c'est à dire sur le "rien faire", la travail étant l’apanage des esclaves. Mais ce n'est pas notre cas et aussi, pour nous, l'atteinte des résultats est indispensable et difficile, réservée aux meilleurs, avec cette obligation d'être le meilleur. Il y a donc, dans nos représentations sociales post-modernes, une héroïsation du vainqueur, du porteur de succès : « Il est le meilleur d’entre nous ! », « Voici une succes story », « je vous présente notre champion ! », etc. Les dimensions modernes du héros généreux et sacrifié ont bien disparu. Aujourd'hui, le héros est un vainqueur facile et arrogant. Les tribunes des terrains de foot en résonnent...
En post modernité, dans sa construction dans l’hyper consommation, l’idée de la jouissance accessible et de droit nous habite : « Vous avez droit au plaisir et à la jouissance ! Prenez là ! Achetez les choses qui vous en permettent l’accès ! ». De fait, si vous ne l’avez pas, vous avez raté quelque chose, vous êtes injustement laissé pour compte, une "victime" du système. Voilà pourquoi, vous ne pouvez pas conseiller à une personne dans le besoin de ne pas acheter "raisonnablement" ladite console de jeux à son enfant : elle a droit comme tout le monde à sa jouissance. Ce n'est pas une question de raisonnement mais d'émotion. Par ailleurs, quelques personnes se construisent dans ce creux de frustration et développent des postures de destruction vengeresses, comme l’immolation par le feu des symboles du succès des autres : la voiture, l’école, les magasins, les banques, etc. "J'ai droit à... je ne l'ai pas ? Je casse, je brûle". Pourquoi ? Parce que faire n'est pas un bon chemin d'accès à la jouissance... Avoir suffirait. C'est ce que nous propose le consumérisme. Ainsi donc, ceux que nous considérons comme les "déviants de banlieues" sont en fait les mieux socialisés d'entre nous, les mieux acculturés.
Il y a donc, dans nos représentations sociales, un partage, voire une bipolarisation des emblèmes de notre possible : d’une part la star caractérisé par la capacité aux succès (succès de droit !), et d'autre part la victime caractérisée par la privation de jouissances. Oui, le looser n’est pas de cette culture. Il est comme un archaïsme de la modernité. La méritocratie est effacée. Le mérite appartient au siècle passé. En effet, ce n’est pas mon action, mais mon bon droit qui me donne l’accès à la jouissance. Ainsi donc, cette bipolarité nous est structurante, nous entraîne, nous emporte, nous façonne... Mais alors, qu’en faire ?
Mais, par ailleurs, il y a quelque chose de structurel et relativement avantageux dans la position de victime : il y a toujours un sauveur pour lui venir en aide contre le bourreau, lequel, du coup, devient la victime du sauveur et la première victime, un commanditaire. Ce triangle dynamique a largement été décrit et commenté. Mais socialement, si le héro a longtemps, pas l'exemplarité, aspiré les modernes dans l'action, dans une société post moderne de l'ultra consommation, la star fait modèle (ils veulent tous passer à la télé) et la victime aspire la passivité du consommateur malheureux : il s'y reconnait. Il reconnait dedans sa propre frustration de ne pas accéder à la jouissance que lui promet le consumérisme. La victime qui se défend, qui se rebelle, devient le nouveau héro. Ainsi, Jean-Marie Le PEN est-il devenu, grâce à sa posture répétée et revendiquée de "victime du système", le parangon du français modeste, cette victime du consumérisme. Voilà pourquoi, ce parti d’extrême droite a fleuri dans cet électorat. Voilà pourquoi ce conflit interne familial lui est encore une fois favorable. Non pas pour les idées que ce parti promeut ou a promu, mais sur la victimisation affichée "frondeusement". Il est là, l'espoir du sans grade, du perdant du système de surconsommation : avoir d'abord sa revanche dans le discours du héraut. Il y a donc bien, aussi, des avantages dans la posture de victime... Le lâcher prise indispensable pour rebondir sera d'autant bien difficile.
Alors revenons à notre demanderesse d'accompagnement. Après un travail conséquent sur nos représentations collectives, elle commença, dans un jeu de distinction, une déconstruction de ses représentations, une dissociation, un deuil de la situation, un détachement salutaire et une reconstruction sur d’autres références qui lui étaient propres. Il en résulta une posture magique de bien être qu’elle exprima par une nouvelle joie de vivre, laquelle rayonnait dans ses affaires qui du coup devinrent plus florissantes : la cerise sur le gâteau. La boucle était bouclée. Dont acte...
Les commerciaux vous le dirons et les consultants vous le redirons : le succès dans les affaires est une affaire de qualité de relations. Quelques vieux sages aiment à dire aussi que nous n’aimons pas les tristes, les revanchards et les râleurs. C’est vrai. Ainsi, les personnes qui portent de l’optimisme ont tendance à rassembler autour d’eux. Même si c'est là la conséquence du lâcher prise, rien n’empêche l'affairiste de se le mettre en objectif, après tout, et ce serait un moindre mal. 
Il est vrai aussi qu’un artiste mélancolique peut inspirer de la tendresse ou de la compassion. Parce qu’il nous renvoie à notre propre mélancolie, on va le voir, l’entendre, mais on n’en fait pas un amis… Il y a donc bien mieux que de passer par la case "Victime". Mais cette réaction existe davantage chez des "Alternants culturels" que chez des "Post-Modernes".
Ainsi, comme l’indiquait Paul Watzlawick, nous produisons de nous ce que nous pensons de nous même. Autant nous comprenons l’importance et la nécessité de développer des pensées positives, optimistes, constructives, voire détachée, libérée de représentations sociales limitantes ou enfermantes. Il nous faut alors apprendre à désapprendre. 
Et c’est peut être ça que l’ancien collègue d’étude avait développé, faisant peut être, dès la sortie de l’école, le deuil de ces compétences jamais acquises, définitivement inaccessibles. Il n'était pas une star et ne se voyait pas sur ce podium là. Mais il ne se voyait pas non plus victime et n'aurait peut être pas aimé s'y reconnaître. Il développa probablement un goût de la vie sur d’autres critères (comme éventuellement l’aventure) qui le rendait "beau" dans son miroir. 
Le processus est bien « regard autrement, deuil, déconstruction, reconstruction », exactement celui que l’on développe lors d'un accompagnement de type coaching cognitif. Comme avec notre demanderesse ci dessus, il es salutaire de regarder autrement les stéréotypes qui nous aspirent, abandonner lesdits avantages qui ne sont que des conditions particulières reproduites par seulement nous même, aussi sortir et se dégager des représentations aspirantes, positives ou négatives, de star ou de victime, quitter ces rôles qui polarisent pour enfin reprendre la main sur nos intérêts, sur ce qui nous est fondamentalement essentiel, pour la conduite de son chemin. "Ne plus s’embêter des scories !", dit on.
En effet, ce que certains arrivent à faire dans la difficulté, la privation et la frustration, voire même par accident ou résilience, n’est, bien sûr, pas forcément spontané. A chacun son histoire. Pour le plus grand nombre de ceux habitués au succès par le travail, ou pour ceux pour qui la posture de victime est confortable, pour ceux que la star illumine, la voie est compliquée. Alors un accompagnement cognitif se révélera particulièrement utile, important et efficace.

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 18 août 2015

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