mardi 21 juillet 2015

La science de gestion n'est pas humaine

La science de gestion a cette caractéristique qu'elle porte en elle, d'être "science", donc d'avoir une portée universelle, d'être posée comme une sorte de prolégomènes à toute réalité. Ceci constitue "son ADN", ce qui fait qu'elle se distingue des humanités, des sciences humaines. Parce qu'elle ne brasse pas de grandes idées, qu'elle est loin de toute idéologie, elle n'est que rigueur applicative et donc bien une science dure. Or, simultanément, elle pose ainsi qu'elle ne sait ni ne peut se revisiter, se regarder travailler, se penser autrement, ni penser son évolution. Etant la logique même, elle ne peut se voir dépendre d'aucune épistémologie. Cependant, cette capacité à se penser de l'extérieur est la condition de l'évolution de toutes les approches, surtout scientifiques. Par définition, toute démarche a besoin de cette épistémologie pour se justifier, se penser juste, voire  "vraie".
Au delà même de cela, la science de gestion se pense pouvoir, peut être même devoir, atteindre l'universel, puisqu'elle est la rigueur même. Serait-elle alors la voie royale vers la connaissance et la gestion du vrai ? Ainsi, nous nous mettons à tout gérer : nos loisirs, nos sentiments, nos émotions, notre stress, notre journée, etc. soit l'ensemble des faits de la vie personnelle et sociale. La science de gestion se substitue alors à la réalité : elle est la réalité. Elle est donc devenue ce qu'elle se dit ne pas être : une idéologie, je dirais même, une idéologie totalisante.
Ainsi, nous gérons notre vie comme un projet, notre famille comme une petite entreprise, notre activité comme un programme. Bref, tout est entré dans la mécanique de gestion des flux mécaniques du monde... Eh bien la voilà, l'idéologie totalisante, celle qui se pose comme une évidence et non comme un point de vue, comme un angle d'étude ou d'action. Mais il y a dans cette idéologie plus encore car elle se veut incontestable, non pas le parangon de la vérité mais la vérité elle même. Il y a quelque chose de dogmatique, de sacré, de religieux : on ne remet pas en cause les fondamentaux de la gestion, ce n'est pas possible puisque c'est l'approche la plus vraie, la plus juste, la plus factuelle... c'est ainsi que l'on peut affirmer qu'elle a tué le vivant...
A ce propos, Lacan disait d'un pan de la psychiatrie des années quatre-vingt qu'elle voulait "tuer le sujet pour mieux l'étudier". Il y a effectivement de cela dans la science de gestion : débarrasser le monde de l'aléatoire, soit du vivant, pour n'en voir que la mécanique inerte et ainsi prétendre mieux comprendre la réalité des choses et du monde.
La science de gestion écrase le vivant sous le chiffre : ce qui se compte et se mesure existe. Tout le reste n'est qu'aléatoire, variables secondaires, élucubrations ou interprétations. Donc ça n'existe pas. Ça ne rentre pas dans l'analyse.

L'approche même de la science de gestion est mécaniste : chaque phénomène est la résultante de facteurs agissants. Ainsi dans la gestion des ressources humaines, l'entrepreneur gère le facteur humain comme une ressource. Il pourrait l'animer comme une intelligence collective, travailler à son développement, la cultiver, mais non... Si l'entreprise et le développement économique pourraient être pensés au service du progrès et du développement social et sociétal, comme l'ont fait les philosophes des lumières, on constate que cette idéologie pense la société et sa masse humaine au service de l'économie. C'est ce renversement idéologique qui fait de la science de gestion un instrument d'un totalitarisme devenu banal et ordinaire.
Quand la science et l'entreprise sont apparues comme outils au service du progrès, nous n'imaginions pas que la religion de la gestion et du profit viendrait se substituer au scientisme saint-simonien, à la culture du progrès de l'humanité.
Dans ce monde concurrentiel tel que nous le connaissons, tel que nous le constatons et le vivons chaque jour dans nos activités tant professionnelles que sociales, il n'y a de finalité pour tout un chacun que de devenir le premier, ou parmi les premiers. Ors, paradoxe, il n'y a pas de place pour tous, sinon être premier perds son sens... 
Ce paradoxe ne serait rien s'il ne témoignait de la montée de l'insignifiance dans nos organisations, ce que d'aucun nomment "la langue de bois", celle précisément qui habille les discours justifiant "l'incontournabilité" de la science de gestion et nous y ramène où que nous allions dans l'analyse et la réflexion... Ceci nous indique la perte de l'intelligence dans le lien social organisationnel, son abandon comme si elle était contre nature idéologique ou dangereuse pour le développement économique, voire seulement un frein.
Ors, ce qui m'interroge plus précisément est que les systèmes qui ont développé ce type de dévalorisation de l'intelligence et de la réflexion sont les systèmes totalitaires. On se souvient de la fameuse phrase de Goebbels "Lorsque j'entends le mot culture, je sors mon revolver".
Je me demande donc dans quel monde nous vivons aujourd'hui, dans quel totalitarisme ordinaire nous nous serions insidieusement installé, dans le confort de l’idiotie et de l'ignorance où réfléchir et penser serait une fatigue inutile ou peut être dangereuse.
Pourtant le remède est simple. Il me parait même être une panacée : remettre l'humain au centre de nos intérêts et de nos préoccupations pour que vivre soit un bonheur et y contribuer tomber sous le sens. Alors peut être que les évaluations de la performance et de la qualité proposeraient des indicateurs que tous en toute logique comprendraient puisqu'ils serait ceux de notre bien être visé toujours meilleur.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 21 juillet 2015







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