mardi 22 juillet 2014

L'échec et le chaos comme sources de progrès

La première différence entre un CV à la française et un CV à l’américaine est la linéarité du premier et le "buissonnement" du second. Chaque modèle fait peur aux tenants de l'autre culture. Autant un CV à l'américaine fait dire au français "Cette personne est totalement dispersée. Elle ne sait pas où elle va, ni ce qu'elle veut", autant le CV à la française fait dire à l'américain "Mais cette personne n'a jamais pris de risque, n'a jamais rien connu, ne s'est confrontée à rien. Elle manque totalement d'expérience".
En effet, le premier CV est bien linéaire : sortie des écoles, la personne est devenue chargée de mission auprès d'un grand d'une grande structure, puis devenue sous directeur(rice), puis directrice(eur) puis patron, etc... Pas d'accroc, pas de déviation, surtout pas d'échec ni de difficultés relatées. Celles-ci feraient mauvais genre... Dans le second, les expériences disparates se succèdent, les échecs sont des opportunités propres à apprendre ou réorienter son action, bouger et connaître d'autre univers avec plus de maîtrise des difficultés.



L'idéologie à la française, dite bureaucratique, privilégie la stratégie, la structure et le système qui le fait vivre. Pas de cailloux dans les chaussures, pas de grain de sable dans les rouages, pas de grain de sel à ajouter : le chiffre, la règle, la science fait le système roi. Ici règnent et se multiplient les procédures et les notes réglementaires.
Le principe sous-jacent au CV à l'américaine est celui du management en mode projet. Ici, c'est le projet qui fait axe. Le pragmatisme et l'adaptation son déterminants et valorisés. Ce  qui prévaut est l'articulation du potentiel humain, son développement autour du projet, c'est cela et cela seulement qui permet ainsi de dégager les processus les plus pertinents pour et par les acteurs. Ici règne le contrat.
Ainsi, comme dans son acception japonaise, il y a de l'opportunité dans le mot ‘‘échec’’. Celui-ci est source d'apprentissage pratique, de développement personnel. Ce qui compte, c'est la cathédrale finale à construire, pas les règles, ni les principes, encore moins la structure hiérarchique ni les modes de commandement. Le résultat est le seul juge de paix et l'innovation est garantie par la reconnaissance des valeurs personnelles, le sens de l'intelligence partagée.



Comme l’indiquait Nicholas G. CARR, de la Harvard Business Review, dans son ouvrage « Does IT Matter ? », le contrôle et la standardisation tuent autant la productivité que la compétitivité. Il voit dans le développement de l’E-technologie (Information Technology) les causes de cet appauvrissement. La numérisation est d’abord une réduction du réel au chiffre qui l’évalue. Tout ce qui ne se compte pas n’existe pas, et comme il est particulièrement difficile d’évaluer la qualité, elle est réduite à un ensemble quantitatif de variable.
Comme l’indiquait Michel MUNZENHUTER, patron de SEW Usocome, " L'innovation est une désobéissance qui a réussi ". Si de l’échec naît l’opportunité, nous voyons poindre là que du chaos naît la lumière.
Le prix Nobel de chimie 1977, Elya PRIGOGINE, indiquait que selon ses propres observations, les lois de la thermodynamique n’étant pas réversibles, ce serait du chaos que viendrait toute évolution, tout changement notable de progrès. Il pose que l’irréversibilité des phénomènes naturels s’oppose à la conception ordinaire dans les approches scientifiques : le monde est un désordre issu du chaos et lu comme ordonné. Ceci renforce l’idée constructiviste selon laquelle nous reconnaissons dans la nature l’ordre que nous avons dans le regard.



Ainsi, PRIGOGINE découvre (en considérant une réaction chimique que l’on empêche d’arriver à l’équilibre), qu’il se produit alors des phénomènes extraordinaires que personne n’aurait cru possible, comme la création d’horloges chimiques, des phénomène rythmiques, cycliques, ordonnés : « Il se produit des tourbillons où des milliards de milliard de molécules se suivent l’une l’autre, comme dans tout le vivant où tout est rythme, ondulation et cycle ». Ainsi, il posa sa théorie du chaos où la rupture qui devrait conduire au chaos, développe un ensemble de rythmes, ondulation et cycles inattendus. Il pose ainsi que « les phénomène de non équilibre sont notre accès vers la complexité ».
Ainsi, et ce n'est plus là une évocation ni une allégorie, selon la formule célèbre "du chaos naît la lumière"... (Mais l'idée est empruntée à Nicolas BOILEAU qui explicitement devait dire qu'au choc des idées jaillissait la lumière). Nous ne sommes pas loin, dans notre évolution sociétale , et de ce "temps d'après" ! Avec nos alternants culturels, il est loisible de penser que c'est là leur force créatrice, le creuset de notre nouvelle dynamique, leur mode inattendu d'évolution créatrice : un hacking sociétal ! En effet, le fait est qu'ils ne nous attendent pas pour développer des "hackathons", ou autres chambres, collèges de recherche expérimentale de programmation collaborative par "la mise à sa main", et non par le suivi de procédures quelconques. C’est la culture des Open Source Software qui est à l’origine de ces jeux productifs. On y « travaille » par sérendipité sur les talents et les collaborations articulées.



Du chaos naît donc la lumière. La formule fait aussi penser au néanmoins célèbre "Ordo ab chao", attribué aux Illuminati. Et que dire aussi autour de la découverte du Boson de higgs qui nous permet de voir que la masse naît du néant, que la matière naît des oscillations quantique du "rien"...

Lors d’une de mes dernières conférences, lors des échanges, un consultant raconta comment dans les situations de chaos, les gens deviennent plus productifs qu’attendu. Je renforçais son propos, indiquant comment une structure d’aide à la personne se trouvant devant une problématique très lourde d’inefficacité, s’est vue organiser une séance libre de chaos, car, perdus pour perdus, autant en faire quelques chose, et deux heures après, les travailleurs de terrain avaient inventé des solutions inattendues, particulièrement pertinentes qui laissèrent pantois le directeur ahuri…
Alors, oui, nous pouvons le redire sans retenue, dans la difficulté, l’échec et le chaos sont bien les sources de progrès. Et si nous osions en abuser ?...
Jean-Marc SAURET
Publié le  mardi 22 juillet 2014

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