mardi 22 septembre 2015

Les nouveaux liens sociaux 1 - Dimension et dialectique des pratiques

L'être humain est un animal grégaire à la recherche de nouveaux territoires matériels et immatériels. Il désire autant la lune que les cerises dans le jardin d'à côté. Les modes de coopérations et de conflits font sa perte ou son succès. On appelle ça la stratégie. Qu'il agisse en creux, en contre ou en partenariat, l'être humain agit toujours en fonction de l'autre. Pour cela, les groupes sociaux conviennent de pratiques (comme le don et le contre don), de postures (fierté, domination, soumissions, etc.) et de modes de faire (rites et usages) qui constituent ce qu'on appelle le "lien social". Fondé sur des valeurs référentes, des représentations collectives, ce lien social, outre qu'il permet de se conformer au groupe, de s'y confondre et de s'en singulariser, de se mesurer, de se réguler, de régler les rapports interindividuels et collectifs, etc., dépasse aussi l'être humain, le fait et le défait. Il évolue, mute, au grès du temps, d'événements et des humains qui y participent. Aujourd'hui, il continue de bouger. Mais qu'en est-il exactement ?
Je vous propose que nous fassions ensemble une approche progressive en trois épisodes, soit trois articles publiés chacun à une semaine d’intervalle. Voici donc le premier..
La dimension du lien social
Sur le lien social, Freud écrivait qu'il s'agit d'un élément de culture qui nous est indispensable. Sans lui, nous ne pourrions exister mais nous le vivrions comme un carcan que nous tenterions a priori de faire craquer. Il est ce point d'articulation entre l'institutionnel qui pérennise valeurs et pratiques, et l'individuel innovant, créatif et bousculant. C'est de là que viendrait sa lente et constante évolution. Si, comme l'écrivait Lacan, nous n'existons que de l'autre, le lien social apparaît comme l'indispensable clé de l'identité personnelle, mais aussi sa focale.
Nous aurions tendance à penser notre identité "inscrite dans nos gènes", stable et permanente comme la carte de même nom que nous avons au fond des poches ou du sac. Nous comprenons qu'il n'en est rien et je renvoie à mon article sur l'Identation, l'identité revue comme une activité ("Vous avez dit Identation ?" Voir le lien en bas de page). Elle est construction, reconstruction et vérification permanente que nous exerçons en creux de l'autre, dans un cadre et contexte concerté. Ce sont les rites, valeurs et représentations collectives qui nous servent ce cadre culturel, ossature du lien social. Mais ce n'est pas tout. La question de l''identatité n'épuise pas le sujet. Autre chose de central est en jeu.
La-Langue, culture et Pensée
Nous connaissons l'hypothèse formulée au début du 20e siècle par Edward Sapir posant que la langue façonne la pensée. Il partait du constat que les Inuits, ayant plusieurs mots pour désigner la neige, trouvaient dans cette quantité de possibles de quoi façonner un regard complexe sur l'objet. Son élève Benjamin Lee Whorf développera le point de vue, allant jusqu'à montrer que la structure de la langue structure aussi la pensée. Ainsi, les anglophones développeraient le pragmatisme que leur confère la structure de leur langue. 
Ainsi, si nous poussons plus loin ce bouchon là, nous comprenons que l'ensemble des anglophones ont une tendance à penser de manière pragmatique, tandis que les francophones ont tendance à développer une pensée complexe fondée sur le concept. Ceci ferait, tant pour les premières que pour les secondes populations, un fond de lien social, un fond commun qui facilite leur être ensemble, leur vivre et mourir, leur comment s'associer et se dissocier, partager et conquérir, policer et rendre justice. Les gens, dans le cadre de l'usage de la langue, développent des modes de pensée similaires, et donc des postures et réactions similaires ou compatibles. Est ce pour cela que, chez les gens totalement et parfaitement multilingues, on constate des intelligences ouvertes complexes ? C'est possible. Comme l'indiquait Lacan, nous nous inscrivons dans notre "La-Langue" qui nous associe pour nous socialiser "singulièrement".
En 1991, le sociologue américain Jerome Bruner publiait un livre remarquable et remarqué : "...car la culture donne forme à l'esprit", sous titré "de la révolution cognitive à la psychologie culturelle". Il va pousser très loin dans l'investigation ce bouchon de Whorf. Jerome Bruner se détache de l'habitude comportementaliste anglo-saxone pour ouvrir une brèche cognitiviste dans la psychosociologie américaine : la langue est un fait culturel structurant la pensée. Ce ne sont pas seulement les objets de culture, mais aussi l'usage que nous en avons qui font modèle à nos pensées et comportements. Les usages faisant culture, ils sont aussi les éléments de notre lien social. Ceci nous redit l'importance des rites sociaux d'appartenance, de passage ou de reconnaissance. Ils sont autant d'usages ponctuant notre lien social. Et donc, l'usage de la voiture, des réseaux sociaux, la manière de se nourrir, de dormir et autres, viennent participer du lien social. Ainsi les enfants s'invitent à dormir et quand nous accueillons des gens venus de loin, leur couchage que nous leur proposons ou pas répond à la considération que nous avons d'eux (et en témoigne), mais aussi du cadre convenu auquel nous nous référons pour le faire. C'est aussi ça, le lien social.

Dialectique des pratiques
Il y a, dans nos pratiques ordinaires, une perpétuelle interaction entre la pratique et la référence, entre la pensée et le faire, entre la théorie et l'usage. C'est à dire que le lien social est une expression de la culture qu'il bouscule au quotidien. La vision que nous avons de soi, du monde et des autres dirige nos pas, nos gestes, nos postures et nos comportements : il y a une dialectique forte entre l'action et les représentations. Ceci nous ouvre une nouvelle porte de la réflexion que nous propose Dominique Fauconnier : les métiers, les usages, les pratiques, les modes de faire, font paradigmes à la pensée. Ainsi, le mécanicien développe une approche mécaniste du monde quand un jardinier développera un pensée vectorielle du vivant. 

Il me souvient de cette conversation que j'eu avec un ami, un long débat sur les évolutions du monde, qui nous tint éveillés tard dans la nuit, au bout de laquelle, mon ami me dit que toute son approche n'avait pas la valeur de la philosophie puisque, n'ayant aucun diplômes, aucun concept d'aucune science humaine ne venait à l'appuis de sa vision, laquelle n'était donc que celle d'un mécano. Je lui rétorquais que je constatais avec émotion que toute sa science de la mécanique (et il en était un sorcier) lui faisait modèle à penser le monde, que son approche en était particulièrement approfondie ; rien à voir avec les copier/coller habituels, les "prêts à penser",  dont nous avons tendance, par facilité, à faire usage au quotidien.
Ainsi, nous voyons là que nos pratiques techniques approfondies, dans notre rapport au monde, nous servent de modèles à justement penser le monde. Elles nous font culture, laquelle façonne notre lien social (et la boucle est une foi de plus bouclée). Nous comprenons mieux alors comment marchent les liens intra-communautés professionnelles et la fonction des rites sociaux de reconnaissance. Mais nous ne percevons pas encore jusqu'où nous amène ce que nous constatons là. Comme nous l'avons vu plus haut, les usages et pratiques ordinaires ont une influence déterminante sur la nature de nos liens sociaux, c'est à dire sur la manière de considérer, de "concevoir" l'autre. Nous sommes bien là au cœur de la dialectique.
Ainsi, plus précisément que nous le propose la pensée populaire selon laquelle les technologies de l'information font le nouveau lien social (nous pensons aux réseaux sociaux ordinaires), ce sont davantage les usages que nous en avons qui façonnent ce lien social nouveau. Par exemple, ce ne sont pas les réseaux sociaux qui ont fait les révolutions arabes ou le mouvement des indignés en Espagne, mais parce que les gens voulaient ce changement et qu'ils ont utilisé les réseaux sociaux au moment où ils en avaient besoin. Ainsi le lien social dépend de notre représentation partagée du monde , laquelle dépend de nos pratiques et usages. Et quand cette représentation n'est pas partagée ou commune, il y a attribution et conflits.
Les incidences de l'ultra consommation
Mais quelles sont les conséquences de tout cela ? Ce que nous constatons aujourd'hui, avec le développement d'une ultra consommation depuis les années soixante, est un glissement du lien social depuis une organisation solidaire des fonctions et métiers vers une individualisation des comportements. Les gens sont ils devenus plus égoïstes ? Peut être pas... Mais de quoi s'agit-il ? 

Longtemps, les fonctions sociales étaient interdépendantes. Le forgeron avait besoin du charbonnier pour alimenter sa forge, lequel avait aussi besoin du boulanger pour manger, lequel avait besoin du meunier pour alimenter son fournil, lequel avait besoin de l'agriculteur pour fournir son moulin, lequel avait besoin du forgeron pour fabriquer le soc de sa charrue et ses déférents outils. Il y avait donc une interdépendance des métiers qui, dans cette interdépendance circulaire, organisait une obligatoire solidarité de compétences et de travail. Les rôles sociaux faisaient lien. La même solidarité obligée apparaissait dans les événements ponctuels comme la construction d'une maison, les moissons ou le traitement d'une catastrophe naturelle. On voyait ceux qui savaient faire, ceux qui savaient organiser, celui qui portait bien, celui qui liait mieux, celui qui parlait fort pour donner les instruction, etc... La compétence faisait fonction qui faisait lien.
Aujourd'hui, les temps ont changé avec l'apparition des productions de masse et l'ultra-consommation. Le paradigme du lien social s'est transformé en "Caddie-Carte-Bleue". La compétence s'est déplacée et les capacités d’achat, nouveau point de convergence, sont individualisées. Les solidarités ne sont plus fonctionnelles mais émotionnelles. On se retrouve non pas dans le traitement en commun d'une résistance du monde, d'une difficulté, d'une nécessité mais dans l'émotion d'une consommation similaire, comme par exemple devant un beau spectacle, une belle voiture, une jolie femme, un beau mec, un bon film ou une bonne bière, un paire de chaussure de telle marque ou autre, etc. Tout, même les gens, sont devenus des objets de jouissance, c'est à dire de consommation. Mais la jouissance, c'est la perspective de ce que je pourrait en faire si je l'avais ; et quand je l'ai, la perspective tombe. Plus de jouissance, il me faut chasser une nouvelle perspective. Et cette quête fait lien social car elle génère la frustration par laquelle nous nous reconnaissons : nous sommes nombreux à vivre la même quête avec une intensité gradué qui nous distingue... Donc se développe un lien social sur la frustration de la quête : ceux qui désirent "X", les "amateurs"de...

A suivre...
La semaine prochaine : Les nouveaux liens sociaux 2 - L'impact post-moderne


Jean-Marc SAURET
Publié le jeudi 24 septembre 2015


Lire aussi : "Vous avez dit identation ?"





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