mardi 28 juillet 2015

Le bonheur, nouvelle religion totalitaire

Le bonheur apparaît comme un objectif obligé, un incontournable, un but commun et normal de notre vivre ensemble : 'Si vous n'êtes pas heureux, alors vous avez raté quelque choses". Vous vous rendez surement coupable de ne pas avoir fait ce qu'il fallait. Vous ne vous êtes pas donné les moyens de l'être... Duperie profonde, mensonge, cette démarche "reliante", ce nouveau "relegare", produit un véritable harcèlement moral sur nous. En effet, par une conception hédoniste d'un bonheur comme finalité certaine, inconsciemment évidente, nous sommes sûrs, parce que nous savons ne pas être dans un monde de bisounours, de tomber dans la frustration, la déception et donc la souffrance psychique. Mais croire est plus fort et nous voulons obtenir la promesse. Réunis autour de cette quête, parce qu'elle fait lien social, il s'agit donc bien de la nouvelle religion totalitaire de la société de consommation, et son sacré est le bonheur.
Dans ce monde d'ultra consommation, nous n’évaluons pas notre bonheur à l’aune de ce qui nous arrive mais à l’aune de nos désirs, de nos attentes et nous appelons ça "les besoins". C'est quoi le bonheur ? Le comblement des besoins ? "C'est avoir tout !". Nous avons bien entendu les deux mots forts de la réponse : avoir et tout. Le bonheur ne dépend pas de moi (capacités, actions et points de vue) ni de mon harmonie avec mon milieu, ma résonance adaptative, mais des objets et des services dont je devrais ou peux disposer. Bizarre...
Je crois que nous avons inversé le sens de la dynamique humaine : il s’agirait plutôt de donner un sens à sa vie pour asseoir notre équilibre que d’atteindre la forme du bonheur pour que notre vie ait un sens. Quête aussi vaine qu’idiote car nous nous confrontons alors davantage à notre imaginaire qu’au monde qui nous entoure, nous ne "rencontrons" pas les gens que nous "rencontrons", mais seulement ce que nous avons de préoccupation dans notre regard. Cela construit des attributions qui nous "aveuglent" (S. Moscovici, 1984).
Ainsi, nous ne sommes pas dans un monde égoïste comme nous le lui reprochons (« Qu’est ce que c’est que tous ces égoïstes qui ne pensent pas à moi ? ») mais plutôt égocentrique, tourné vers les sensations que nous avons confrontés aux autres, au monde et aux événements. Alors, en amour, nous sommes polarisé sur ce que nous ressentons, oubliant la personne qui est là devant nous. Ainsi l’obsession du bonheur est destructrice du lien social, un facteur d’isolement. La recherche du bonheur hédoniste à tout pris est un facteur de frustration et de souffrances psychiques. Le nez dans nos portables, nous croisons et devenons ces "petites poucettes" que décrivait Michel Serres (2012).
Développement personnel et quête de la sensation heureuse sont les mirages polarisants de cette barbarie à visage humain comme la caractérise Michel Maffesoli (2009). L’acculturation que produit la quête du bonheur hédoniste est sa confusion avec l’idée de conquête (« Quand j'aurai… , alors je... »).
En bon consommateur, la jouissance nous est due. Comme des enfants de cinq ans, il faudrait que notre désir fasse loi, que le monde nous obéisse. Si le monde n’est pas ce que l'on en attend, alors il se trompe, il a tord, il n’est pas vrai. Grand nombre de consommateurs ne connait de monde qu’à l’aune de son désirs, qu’à l’aune des pensées courte où l'on se rend beau, heureux, fort, puissant ou respectable, unique, une personne bien, quoi. Pire, ceux là passent plus de temps à montrer ce qu'ils ne veulent pas être qu'à simplement laisser voir ce qu'ils sont. Paradoxalement, c'est l'effet inverse qui se produit : nous voyons l'autre en creux de ses cachotteries et de ses manques...
Pourquoi ? Parce que nous passons trop de temps à fuir des fantômes qui nous dérangent, que nous craignions. Plus nous les craignons et plus ils nous envahissent. "Mieux vaut alors les accueillir car ils ont plus peur de nous que nous d’eux". C’est un enfant qui me l’a dit… Il est utile pour nous de lâcher prise car ces fantômes sont de nos émotions, celles qui font nos inconforts intérieurs. Il s’agit donc, pour lâcher prise d’accueillir l’inconfort, de le tolérer, comme le font de leur handicap nombre de personnes dites handicapées. 
Dès lors, elles vont moralement mieux. Il me souvient que me plaignant d’acouphènes, l'ORL qu'on m'avait recommandé me donna quelques médicaments dont les effets secondaires n’étaient pas mieux que le bruit constant qui restait dans mes oreilles. Je le lui indiquait et lui demandais si ces médicaments avaient un effet réel sur les acouphènes, voire même s’il en existaient de tels. Il me répondit que non et que le bruit était plutôt dans ma tête que physiquement dans mes oreilles. Je compris et ne me préoccupais plus de mes acouphènes. Ils n’ont pas disparus mais je ne les « entend » plus… En effet, ce à quoi nous résistons, persiste et s’amplifie alors que ce que nous accueillons se fond dans le décor.
En fait, il faut juste se souvenir que l'être humain a traversé les ages en s'adaptant à son environnement. Il a grandi en connaissances et en intelligence dans ce processus d'adaptation. Il nécessite compréhension et innovation. L'être humain l'a fait sans plan, sans programme ni stratégie, comme l'indique le paléoantropologue Pascal PICQ (2011), juste par intelligence adaptative. Seulement, aujourd'hui, selon notre fantasme culturel actuel, c'est le monde qui devrait s'adapter à nous, à notre désir... Serait-ce alors la fin de l'intelligence humaine, le début du déclin, de la disparition de l'espèce ? Si nous gardions cette posture, je le croirais tout à fait. Mais l'humain s'adapte et déjà les alternants culturels développent un nouveau mode d'adaptation discret. Ils ont recours à leur intelligence. L'espoir de notre survie est là, dans le changement de posture. Tout est dans la posture, pas dans les méthodes, techniques ou procédures...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 28 juillet 2015


Lire aussi : "Les pousseurs de murs"
A suivrela semaine prochaine : "Tout est dans la posture ! "

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos contributions enrichissent le débat.