mardi 16 décembre 2014

Le travail et la réalisation de soi

J'ouvrais la radio un matin de décembre et j'entendais l’interview d'une ancienne dirigeante d'un grand syndicat patronal. La journaliste qui l'accueillait l'interrogeait pour connaître sa position sur l'ouverture du travail le dimanche. L'ancienne dirigeante invoqua la liberté de choix la corrélant à celle de consommer ou pas, d'aller en magasin ou pas. Il m'est revenu cette image d'un ami artiste peintre que j'allais visiter un dimanche, lequel était dans son petit local en train de colorer des toiles de magnifique manière. C'était son travail. Nous devisâmes sur le fait et il me fit remarquer que l'acteur Michel Galabru, à plus de quatre vingt dix ans, continuait à travailler des rôles qu'il développait toujours sur différentes scènes. Il me rappelait aussi le dernier album du chanteur auteur compositeur Henri Salvadorqu'il enregistra en 2006 à l'age de quatre-vingt neuf ans.
Pourquoi ces gens là l'ont-il fait ? Parce qu'ils en avaient envie, parce qu'ils y tenaient, tout simplement. Parce que leur métier est leur plaisir, ils souhaitent ne jamais cesser de le pratiquer.
Nous nous rendons compte alors que de manière populaire, ou vulgaire, le travail de l'artiste est situé à part. Le travail reste l'héritier du tripalium, reste l'apanage des douleurs de l'accouchement, reste la propriété des esclaves, pas celle des gens libres, catégorie à laquelle appartiennent les artistes : ceux là font ce qu'ils veulent.


Fourier et Proudhon, ces anarchistes pacifistes, fédéralistes et humanistes, souhaitaient développer une société où les gens choisiraient leur métier en fonction de leurs affinités et aptitudes, pour prendre du plaisir tout en servant les échanges sociaux. Le vingtième siècle, comme je l'indiquais précédemment *, avait qualifié tout cela d'utopie quand le vingt et unième siècle le prenait comme une nouvelle réalité sociale, une légitimité, une normalité.
Sans faire l'impasse sur la nécessite d'organiser son processus vital, et si le travail était d'abord le champ du développement personnel, le moyen de la réalisation de soi ?  Ne retrouvons nous pas ici le sommet de la pyramide de Maslow ? Alors la question du travail du dimanche devient une question absurde. Mais pourquoi le travail n'est pas pour tout un chacun cette activité d'épanouissement, de développement personnel ? J'entends la remarque marxiste qualifiant le monde du travail comme étant celui de l'exploitation de l'homme par l'homme. Douleurs infinies !... Mais j’entends aussi cette approche sociologique de l'actuel et du quotidien qui le voit devenir, pour un certain nombre, l'outil de son épanouissement.
Alors, au lieu de traiter des conditions environnementales du travail, pourquoi ne travaillons nous pas à son essence, à sa fonction sociale, à sa finalité personnelle et à cette raison d'être la ? Et si le politique commençait à se poser la bonne question : travaillons-nous pour vivre ou vivons nous par notre travail ? 


Regarder le travail avec les lunettes du développement personnel me renvoie à une métaphore sportive. Jusqu'à plus de quarante ans, j'ai pratiqué un sport de combat et ce type de sport est particulièrement exigeant. Sur le ring, il n'y a pas de tricheur : ou l'on peut ou l'on ne peut pas. La réalité pratique s'impose à nous. Pour cela, en amont, nous travaillons fortement, nous imposant des entraînements conséquents et parfois douloureux. Mais toujours avec cette vision forte en perspective : le dépassement de soi, la réalisation de l'exploit, la conquête d'un "être mieux". Et puis, petit à petit, maîtrisant mieux ce travail de développement, nous y prenons plaisir, refusant d’arrêter, même si l'on ne remontera plus sur le ring. Le travail de développement devient un plaisir, une part de nous même et si la santé ou la nature nous en prive, il devient une nostalgie, une référence pour soi même.
Ainsi donc, même si la douleur peut habiter l'exercice, la pratique, elle se dissout dans l'action globale comme une variable ordinaire,et mineure. Le travail constitue bien une réalisation de soi, une action de développement personnel et social, un plaisir de faire. 
Je n'arrive donc pas à bien comprendre pourquoi notre société, nos politiques, et un trop grand nombre de gens parmi nous, s’intéressent davantage à limiter le travail, plutôt qu'à développer et socialiser davantage sa dynamique de développement et les conditions du plaisir de l'exercer. Peut être nous faut il d'abord changer notre regard sur lui, et ainsi certains leurs pratiques.


La mise en place des trente cinq heures m'avait interpellé : alors que personne ne demandait rien, la démarche pour la réduction du temps de travail nous indiquait, par défaut, que ce qui était important était le repos, pas le travail... Effet pervers, non ?
Combien d'entrepreneurs nous disent leur plaisir d'avoir construit et de conduire leur affaire, combien de sacrifices ils (et elles) y ont concédé, mais combien ils (et elles) referaient encore le même parcours augmenté de tout ce qu'ils ont appris en chemin ? Ceci me renvoie à l'essence, à la transcendance de l'être humain : et si sa raison d'être trouvait son expression dans le travail ? Je sais bien que tout au long de ce court article, je n'ai eu de cesse de maintenir à dessein, une certaine confusion entre travail et profession. Mais in fine, qu'est-ce qui les distingue, qu’est ce qui les sépare ? ... ou alors ne faut il pas professionnaliser le travail ?
Il me souvient cette parole du vieux sage, le mahatma Gandhi, qui indiquait que "le travail libère de la dépendance, donne accès à l'autonomie, pourvu que soit monnayé l'oeuvre réalisé plutôt que le temps de sa vie". Tout me parait à méditer dans cette phrase. Elle remet en cause les dogmes et normes sociales actuelles du travail : la rémunération juste serait-elle le salaire horaire ? ... le travail devrait-il être forcément pénible ?... doit-il obligatoirement reproduire les dominants et les dominés ?... la sous-jacente lutte de classe est-elle inévitable ? ... la sécurité de l'emploi est-elle indispensable ?... passe-t-elle par la constance et la pérennité de l'activité? Etc... Comme le disait le laboureur de La Fontaine à ses enfants : "Travaillez, prenez de la peine, c'est le fonds qui manque le moins !"
Aujourd'hui, par ailleurs, les alternants culturels** nous poussent vers ce travail pour la réalisation de soi, passant d'une économie mécanique à une économie vivante.
Et si nous, citoyens, politiques, experts et conseillers, praticiens du lien social, travaillions à ce que le travail ne soit que du plaisir, nous y prendrions tant de plaisir que ce travail serait peut être déjà le bonheur...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 16 décembre 2014



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