jeudi 20 mars 2014

Le temps de l'économies globale totale s'achève, et ils appellent ça la crise !

L’après guerre a vu se développer progressivement, lentement puis de manière exponentielle une économie globale totale. Éblouies par les productions américaines et l’image libérale de ce « monde », progressivement, les populations populaires (ce pourrait être un pléonasme, mais non) vont intégrer l’idée d’une consommation de produits uniques et universaux. Celle ci va progresser des boissons aux voitures en passant par l’électroménager : l’idée qu’un seul produit puisse contenter une population entière s’installe. Bien que le fantasme fût déjà rêvé, son possible n’était pas encore envisageable. Avec les années cinquante, le rêve économique devenait réalité. L’objet allait porter le bonheur. L’ère d’une grande consommation unique arrivait.
Ce que nous n’avons pas vu alors, ni encore, c’est le bouleversement des rôles sociaux, du lien social, de l’être ensemble que cela produisait. Revenons sur le déroulé du film. Jusqu'au début de cette période euphorique, l’économie (je dirais même mieux, le commerce, comme on en parlait à l’époque) était locale. La majorité de la production agricole était de survivance avec des distributions directes locales, histoire de payer « la lumière et les impôts ». C’est ce que l’on appelle aujourd'hui des circuits courts. La production des biens et des services était locale et immédiate. 



Ainsi une économie sociale développait des villages pratiquement autarciques. Le « paysan » cultivait ses légumes, quelques volailles, produisait parfois son lait pour son fromage dont il vendait ou offrait une partie, mais aussi son grain qu’il déposait contre un droit de pain « au » boulanger qui le faisait moudre par le meunier. Le bûcheron, souvent aussi  charbonnier, fournissait le boulanger et le forgeron, lequel forgeait le soc de charrue du « paysan » et le rasoir du boulanger, du docteur, du gendarme et du receveur des postes. L’économie, qu'on disait "commerce", était locale. Aussi, le curé possédait le secret des cœurs collecté dans le confessionnal, le « docteur », celui des corps, le receveur des postes celui des portes monnaies et le gendarme voulait être l’ami des trois… (Sic mon grand père).
Ainsi les identités sociales étaient alors portées par la capacité d’apport de chacun à la dynamique du collectif que nous appellerions aujourd'hui la communauté. La qualité du service ou du bien qualifiait son auteur. La fierté professionnelle en était. Ainsi mon père, subdivisionnaire des ponts et chaussées dans son village lotois, me racontait avoir dit au forgeron que le « coupe choux » qu’il lui avait fabriqué grattait… Le forgeron lui demanda de le lui rapporter. Il le brisa et lui en confectionna un autre. Il ne serait pas dit que ce forgeron laissât en circulation un de ses rasoirs imparfait…



Dans ce commerce là, la fonction fait la personne. On comprend mieux pourquoi le savoir se perpétuait de père en fils, ou de maître à apprenti, avec l’éthique et la fierté qui vont avec. Le métier faisait partie de l’héritage. Le lien social ainsi était lié aux interdépendances des métiers et aux capacités de contribution des gens du coin.
La montée de l’économie globale totale est venue bousculer ce système de liens sociaux, identitaire et relationnel. Tout le monde voulant le « frigidaire », le moulin à café électrique, le poste de radio « Manufrance », la production devint massive et centralisée. La distribution devint un métier. Le beurre, les pâtes, le riz, le vin pouvaient aussi être fabriqués en masse, acheminés et distribués plus loin. L’histoire du père Leclerc pourrait faire modèle.
Dès lors, le développement d’une économie de masse et centralisée, globale et totale, est en marche. Les épiceries ferment, cordonniers, savetiers, « bouteillers » et potiers aussi, etc. Les paysans disparaissent au profit d’agriculteurs qui vont devoir cultiver toujours davantage, produire toujours plus, développant de grandes monocultures, investir fortement et gagner moins dans nombre de régions françaises. Les bénéficiaires du système vont se faire rares mais riches. Ce que nous appelons aujourd'hui les petits métiers disparaissent. Connaissez vous un bûcheron charbonnier, un forgeron qui fait des coupe choux, un receveur des postes, etc. ?



Le lien social lié à cette sociologie « artisanale » a donc disparu. Que nous reste-t-il aujourd'hui ? Il nous reste des employés et des ouvriers dépendant des « boites » qui les emploient. Il ne s’agit plus d’avoir un métier ni de continuer et perpétuer celui de son père ou de sa mère, mais d’avoir un emploi… La majorité de l’identité sociale n’est plus liée à sa propre production de bien ou de service comme le fait un artisan, mais à l’emploi. Sans emploi, pas de vie sociale, pas de collègues, pas de sous, pas de consommation… La sociologie a brutalement changé. Nous somme passé de celle du village global à celle des collègues. L’incidence sociale n’est pas la même, et la fonction s'avère différente : les valeurs, les identités ont donc aussi changé.
Sans emploi aujourd'hui, pas de socialisation possible. L’économie globale totale a effacé la responsabilité de chacun, l’impact de chacun sur les échanges sociaux. Dès lors, de pragmatique, la vie devient de consommation et c’est elle qui fait le lien social global. « Pauvre, peut être mais j’ai les Nike, le coca et la DS… ». Société hédoniste, peut être, mais aussi de la frustration et de l’inconséquence…



Voilà pourquoi une part toujours plus importante de la population lâche prise sur cette toute consommation, préfère produire, réinventer les circuits courts, retrouver des produits sains, échanger des services et des biens que l’on ne jette plus, que l’on recycle, etc… Quand on demande à ces gens pourquoi ils pratiquent cette dite « consommation solidaire » (on ne peut pas s’empêcher d’appeler cela de la « consommation » alors qu’il s’agit uniquement d’usages), ils répondent que c’est pour rencontrer des gens, c’est-à-dire du lien social. Nous sommes en train de reconstruire la sociologie des villages globaux.
Alors donc, si d’aucuns parlent de crise, c'est peut être parce qu’ils voudraient bien que revienne ce temps court de la surconsommation et de la production massive, de l’économie globale totale. Mais les temps ont changé et la page se tourne. Le temps de l’économie globale totale s’achève et ils appellent ça la crise.
J’entend quelques sceptiques me dire parfois que ça va quand même continuer, que le système est trop installé, que la mondialisation est trop implantée, que les banques sont trop puissantes… Tout ceci est vrai, certes, mais il me souvient cette phrase de Louise Michel : « Cinq minute avant, cela paraissait improbable. Cinq minute après, cela paraissait évident ».
Jean-Marc SAURET

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